Quand l'amour fait mal
9
Tout est dit... Ma sœur me regarde avec des gros yeux espérant sûrement que je lui dise que tout cela est faux. Mais non, c'est bien vrai. Je serais bien incapable d'inventer tout cela, à quoi cela servirait-il ? J'ignore encore pourquoi l'humain ment aussi promptement... est-ce que c'est aussi pour protéger quelqu'un qu'ils aiment plus que tout au monde ? Je n'ai jamais menti... à part pour lui... pour essayer de cacher ce qu'il m'avait fait. Il me semblait nécessaire de le faire.
- Il... Kyle... on est vraiment.... ? »
- C'est ce que son père a dit. Et je pense que c'était vrai, oui... Maintenant, tu comprends pourquoi je m'inquiète autant. »
Lori soupire, je la regarde s'éloigner de moi afin de se laisser tomber sur un banc. Ses mains sur ses genoux, celle que j'ai toujours considérée comme une amie semble être aussi abattue que Declan.
- J'ai... failli... avec... mon frère ? »
C'est encore quelque chose dont j'ignore le sens profond. Pourquoi ne pourrait-on pas aimer quelqu'un de sa famille ? L'humanité se pose trop de barrière, trop d'interdit. Si leur but suprême c'est de vivre heureux, alors pourquoi diable se forcent-t-ils à souffrir pour rien ?! J'avoue avoir eut... une sorte d'attirance la toute première fois que j'ai vu Lori. Sa chevelure sombre et longue, son visage doux, ses lèvres pulpeuses... Elle est... belle. Et puis j'ai fait parti de la famille et à chaque fois que je la regardais, elle semblait gênée, d'ailleurs elle non plus ne m'a plus jamais regardé de cette façon.
- Il m'a emmené une fois là-bas... C'est un squatte qu'il a. Il s'y réfugiait lorsque son père... »
Encore ce mot ? Ce n'est pas le moment de poser des questions, surtout des questions de vocabulaire, mais il faudra absolument que l'on m'explique le concept de squatte. Je m'approche de ma sœur posant une main réconfortante sur son épaule pendant qu'elle me révèle comment accéder à cet endroit.
C'est légèrement en dehors de la ville. Depuis que j'ai laissé Lori sur ce banc, je me suis mis à courir sans m'arrêter. Je sens mes muscles s'échauffer, mais ce n'est pas douloureux. Je me sens effroyablement... bien. Les gens se retournent souvent sur mon passage. Je crois qu'humainement, je cours trop vite, d'après le regard étonné de ce cycliste, que je viens de doubler sans effort. Je sais... que je peux accélérer encore... je sais que mon corps n'est pas à la limite de ses possibilités. Mais je n'irais pas plus vite, en tout cas pas tant que des témoins seront là pour m'épier.
Je viens de sortir de la ville, en fait sans le savoir, je commence à m'enfoncer là où toute mon histoire à commencer, j'ai d'ailleurs des flashs qui m'obscurcissent la pensée. Le passé que je ne voulais plus entendre se met à fourmiller dans mon esprit, cela dit... je ne peux pas, je ne peux pas me permettre d'en oublier le principale. Mes jambes vont de moins en moins vite, le sentier dont me parlait Lori s'offre juste devant moi et je vois déjà les murs en pierre de ce qui fut jadis un édifice. Je dirais une maison de trappeur, sans en être vraiment certain. J'ai le cœur qui bat fortement, mais étrangement je n'entends pas que lui, j'entends les oiseaux, j'entends un filet d'eau, j'entends aussi une respiration et un autre cœur qui bat. Ces sons ils viennent de par ici et de par là-bas... d'un peu partout en fait. J'étais avec Josh la première fois.... où j'ai entendu une discussion à plus de dix mètres de moi. Comment expliquer ce pouvoir ? Comment expliquer que mon corps entier me semble si humain... et si étranger. J'avance parmi les fougères et les ronces, le bruit de ce cœur s'impose de plus en plus à moi et c'est alors que je vois son corps. Declan est allongé dans le feuillage, un bras posé sur son front, il semble dormir... enfin c'est ce que j'aurais pu penser, si je n'entendais pas le bruit de ses larmes qui s'écrasent sur le sol.
Dois-je le rejoindre ? Dois-je le laisser seul ? J'ignore ce que je dois faire. Mes jambes me propulsent vers lui, et je prends place à sa droite déposant ma main dans sa chevelure.
- Je suis là. »
J'ignore si ma présence pourra l'aider. J'ignore si je suis en mesure de faire quoi que se soit pour lui.
- Je n'ai pas pu... »
De quoi parle-t-il ? Je n'ose pas poser la question, j'ai l'impression qu'il ne faut pas que je la pose. Est-ce qu'enfin quelque chose s'imposerait à moi... dans la complexité de la psychologie humaine ? Je l'ignore... Je caresse ses cheveux avec douceur, espérant que ce contact suffira à l'inciter à poursuivre et à se sentir un peu mieux. Après tout qui suis-je moi ?
- Tuer mon père... je le voulais... mais je n'ai pas pu. Tu crois que ma mère... me pardonnera ma faiblesse ? »
Le tuer, hein ? Je réfléchis un peu à la question, pas très sûr de ce que je dois dire. On m'a dit que les morts ne l'étaient pas... et qu'ils veillaient sur nous de là-haut. Sont-ils proche des étoiles, ou sont-ils eux-mêmes des étoiles ? Et si la mère de Declan est une étoile, est-ce qu'elle peut reprocher une telle chose à son fils ? Je n'ai pas de réelle mère... mais je ne crois pas que Nicole souhaiterait que je fasse du mal à autrui, même en son nom.
- Oui... C'est ta mère, non ? Tu crois vraiment qu'elle veut te voir avec du sang sur les mains ? Il est vrai... j'apprends encore l'humanité... mais... Declan... si j'étais ta mère, je ne souhaiterais qu'une chose, que tu sois heureux. Cet homme t'as assez fait de mal comme ça. Il est temps que tu choisisses ton chemin. Ne le laisse pas détruire ton futur. »
Pourquoi... je me sens en danger ? Je l'ignore mais depuis que j'ai pris la parole je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine, je sens des frissons me parcourir, comme si un vent glacial me parcourrait l'échine. J'entends des bruits de pas furtifs. Ils sont deux... non... quatre. J'entends leurs respirations, je discerne leur cœur. Un bruit de radio me fait paniquer, car je distingue la voix d'une femme qui s'élève. Pourquoi suis-je terrifié ? Pourquoi cette voix me parait familière ? Je l'ai déjà entendu, plus d'une fois. Sans m'en rendre compte, je suis déjà en train de la voir, avec son tailleur sombre. Elle m'observe avec son regard sans sentiment. Est-ce... ma mère ? Sa main se pose sur une vitre et je m'aperçois que je suis enfermé dans un... caisson. Je suis... une... expérience ?
Mon cœur se contracte dans ma poitrine. Le passé que je voulais absolument connaître me brûle. J'espérais après une famille, j'espérais après des gens qui m'aimeraient, et je ne vois qu'un regard froid qui parle de moi comme d'un objet. Récupérez-le... Récupérez-le...
- Kyle ? »
- Ils... sont là... »
- Qui ça ? »
- Ceux qui m'ont donné la vie. »
- Ta famille ? »
Je regarde Declan qui vient de se relever, non... ce n'est pas ma famille. Ce n'est pas ce que l'on peut appeler une famille. Un rayon rouge glisse sur sa peau. J'ignore où fuir... j'ignore quoi faire. Ils sont déjà là. Ma main se pose sur la lueur... je... ne... les laisserais pas... le toucher. Je presse son bras entre mes doigts, je crois que je lui fais mal malgré moi, mais je sais déjà que ces gens emploieront la manière forte pour mettre la main sur moi. Je ne veux pas que Declan soit pris dans cette histoire qui ne regarde que moi… et cette femme en tailleur sombre.
Quelle est cette force qui soudainement prend possession de moi. J'ai encore un de ces flashs violents, j'ai encore cette envie de brutalité. Que faisaient-ils de moi, avant que le professeur ne me sorte de cet... enfer ? Je me lève à mon tour, me rapprochant de Declan, au fond de moi, je sais que j'ai la force de le protéger, surtout de quatre malheureux agents de sécurité, quand bien même ils ont fait un stage chez les Marins. Je les vois déjà, procéder à leur avancée dans les broussailles. En fait, pour être totalement correcte, je ne les vois pas, mais je les discerne. Je ne saurais pas vraiment expliquer la différence, à part en disant que ce ne sont pas mes yeux qui les ont remarqués, mais autre chose de bien plus complexe... Mon visage s'incline tandis que deux des hommes s'approchent de nous armes à la main.
- Bouge pas. »
- Cible en vue. »
- Ramenez-le vivant... tout du moins essayez. Mais ne touchez pas à sa tête ! »
Elle se fiche que je meurs ? Ce regard sombre et impassible... Cette femme…
- Maman... »
Je n'ai jamais été considéré à ses yeux comme un être humain. Elle ne m'a jamais regardé comme quelqu'un de vivant. Pourtant, je la regardais, pourtant j'essayais de l'appeler, de lui sourire. J'attendais son passage, chaque jour avec espoir, le vain espoir qu'elle s'adresse à moi et non au professeur qui la guidait dans les locaux et qui parlait de choses que je ne comprenais pas encore. J'étais un... Mes phalanges craquent... je voulais simplement une mère... une famille, mais tout ce qui me fait face, c'est le mépris.
- Kyle ? »
La voix de Declan est inquiète, il fait face aux hommes qui se pressent autour de nous, mais je sens son corps trembler de peur. Voilà Declan... voilà ma famille. Je suis... un produit humain... mais je ne suis pas humain. Alors, que suis-je ? J'observe leurs armes, je connais leur nom, je connais leur caractéristique, je sais comment désarmer ses hommes et comment les tuer. Je sais aussi, comment les faire souffrir le plus longtemps possible…
- Ne bouge pas. On va te ramener à la maison. D'accord ? »
L'homme semble avoir peur de moi, pourquoi ? Que faisaient-ils comme expériences sur moi ? Que suis-je ? Son pouls est de plus en plus élevé, il sort une sorte de revoler puis me tire dessus. La détonation est douce, je ressens comme une drôle de douleur. Ma tête se tourne pendant que ma main va à la recherche de l'origine de la souffrance. J'ôte de ma peau une sorte de flèche... une sorte de seringue. J'ai vu ça... dans un documentaire animalier... un... documentaire… animalier… Suis-je aussi insignifiant à leur yeux ?
Ma main brise la chose, ils me traitent... comme un animal ?! La colère s'empare de moi, je ne suis pas un animal, j'ai une vie, des espoirs, des émotions qui me sont propres. J'aime, je déteste, j'ai appris la vie, je ne suis plus cette créature humanoïde qui ne comprends rien au monde. Je clame ma vie, et je ne la leur laisserais pas ! Je contemple ma main qui saigne, cette chose en se brisant est entrée dans ma chaire, mais je n'ai pas mal... D'ailleurs je sens un sourire fendre mes lèvres, je me sens… étrange, comme si, cette chose qui s'éveillait n'était pas moi.
Lentement, je me tourne vers Declan pour le protéger. Quelque chose me fait mal là,... dans son regard, comme si lui aussi regardait une anormalité. Declan semble avoir peur, mais pas de ces gens... de moi. Je ne l'en blâme pas, car aujourd'hui et maintenant, j'ai peur aussi, de ce que je découvre, de ce que je suis réellement. Tous ces pouvoirs me faisaient rire... mais aujourd'hui est-ce qu'ils sont aussi marrants qu'ils en ont l'air ? Voulait-il faire de moi... une arme ? C'est la seule déduction qui me vient à l'esprit. Ma force, mon endurance, mes capacités auditives, ma résistance à la douleur… Ce ne sont pas que des coïncidences, ni des pouvoirs paranormaux…
Je m'approche du soldat, il recule, je m'approche encore... une détonation fait fuir une nuée d'oiseau. Le ciel est clair... je crois... avoir mal. Mais rien n'est plus important que les cris de Declan qui se débat dans les bras d'un de ces tireurs armés. Un couteau glisse sur la gorge de mon ami tandis que l'homme encagoulé me demande de les suivre sans résistance. Sans... résistance ? Hein ? J'espère qu'ils rigolent !
Le soir tombe... je devine les étoiles qui commencent à illuminer le ciel... ce monde est si... beau. Mes doigts relient les constellations qui mouchardent le ciel et je me mets à sourire.
Pourquoi ? Je l'ignore. Je me sens bien. Je me sens si bien... Je suis libre de ça. Mon visage se tourne vers Declan qui n'a pas bougé depuis plusieurs heures. Je crois qu'il ne se remet pas de ce qui vient de se passer. Je tends la main vers lui, mais il se recule. Son regard terrorisé me fixe, n'arrête pas de me fixer. Pourquoi ? Je ne suis pas responsable de ce qu'ils ont fait de moi. J'ai froid... je crois que j'ai faim aussi. Mais comment pourrais-je retourner chez les Trager ? Ce que je suis... ce que je suis...
Est-ce que je pourrais l'oublier... encore une fois ?
- Je suis... humain... »
J'essaye de m'en persuader et sans m'en rendre compte je prononce cette courte phrase encore et encore comme une litanie. Je continue, encore et encore, comme un disque rayé... je suis... humain. Je veux l'être, je veux redevenir Kyle Trager !
- Kyle... a... arrête CA ! »
Ma voix est monocorde, elle me paraît étrangère... je parle si vite que... les syllabes se fondent, se métamorphosent en un langage inconnu. Je ne suis PAS humain. Je pousse un hurlement qui m'épouvante. Je ne suis rien... rien du tout, je ne suis qu'une vulgaire expérience que l'on traite comme un animal de labo. Je n'ai jamais rien été... Ils vont sûrement revenir, elle ne me laissera pas en paix, nan... pas tant que sa disquette de sauvegarde sera en dehors de sa possession. Et cette disquette c'est mon cerveau… Je ne suis rien, à part un tas de données, entrées dans un ordinateur…
- Kyle je t'en prie, tu me fais peur, Kyle. »
Pourquoi ? Pourquoi j'en arrive là, pourquoi je devrais tout perdre ? Une lumière m'aveugle, je n'avais pas entendu le moteur de la voiture avant que je ne la voie. Est-ce qu'ils sont venus me chercher ? Un bras attrape le mien et un homme me soulève de terre. Je connais son visage, mais je suis incapable de savoir... pourquoi...
- Lève-toi... aller. »
Est-ce qu'il va... me ramener là-bas ? Sa main me tire vers la voiture, d'ailleurs il ouvre la porte arrière pour me faire grimper dedans. Je lui... fais peur... je ne ferais donc rien... pas cette fois. Tant pis, autant retourner dans mon caisson que de devoir supporter le regard de Declan plus longtemps…
- Declan ? Monte ! »
Cet homme connait le prénom de Declan ? Je le regarde à travers le rétroviseur, j'observe son regard, j'observe ses traits. Je l'ai vu dans mes rêves, il est là, lui aussi aux côtés du professeur. Je crois même que c'est lui qui le tue. Je soupire... Declan est assis à l'avant. Il ne s'est pas retourné pour me regarder. Aujourd'hui j'ai tout perdu... j'ai perdu ma famille, mes espoirs et surtout j'ai perdu Declan. Des larmes roulent sur mes joues balayant le sang séché.
- Je vous emmène en lieu sûr ! »
- Declan... pardon. »
