CHAPITRE SIX

Encore une fois, navrée de ces longues absences à répétition, j'espère néanmoins que vous appréciez toujours cette lecture!

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John


« Sherlock ! »

Cri d'angoisse qui perfore mon âme alors que mes yeux pleurent, aggressés par la poussière qui tourbillonne autour de moi. Tremblant, je me remet sur pied, manque de tomber, et hurle derechef le nom de mon ami.

« Je suis là, pas la peine de brailler ainsi ! »

Voix grave et assourdit de douleur. Je me précipite à ses côtés, l'inspectant de bas en haut , et ma gorge s'assèche :

« Merde, l'épaule. »

Déboîtée, sans nul doute, je sors mon couteau Laguiole qui ne me quitte jamais, et ouvre sans remord les tissus qui recouvrent les membres douloureux de Sherlock qui ne cesse de marmonner que tout va bien et qu'il peut se lever.

« Silence. » J'écarte son manteau et les lambeaux de la chemise avant de manier son épaule avec précaution, je n'ai droit qu'a un essai, et si la blessure est trop décalée, il faudra ouvrir en chirurgie pour tout remettre en place. Quelques gouttes de sueur apparaissent sur le front de Sherlock qui blanchit légèrement. Je lui glisse un bout de tissu entre les dents, puis place ma main droite sous son omoplate :

« Serre fort, ça ne va durer qu'une seconde. »

Ses mâchoires se contractent. Le bruit d'une vitrine, encore intacte, qui s'effondre derrière nous. J'appuie, remonte, et sens le mécanisme reprendre sa position initiale dans un petit bruit cartilagineux. Sherlock ouvre la bouche, respire avec force, les yeux grands ouverts.

« Reste la un petit moment, je vais aller vérifier qu'il n'y a personne.

-Non…N'y va pas tout seul… Reste là. »

Sa main cherche mon bras, s'y agrippe comme une serre, et je laisse la tension de l'instant retomber alors que je me met à genoux, oubliant la douleur dans ma jambe. Sherlock essaie de bouger son épaule, mais je l'en empêche d'un regard.

« Alors, aucun risque, hein ?

-Je…Je n'avais pas prévu cela. »

Le rictus de rage qu'il arbore me prouve bien que cette défaite de la part de son esprit mérite vengeance. Il a sous estimé la puissance d'Adler, et l'a chèrement payé. Mais pas autant que cette pauvre vendeuse… Mes yeux se plissent alors que je secoue la tête, encore des morts, toujours des morts partout… Il ne s'y ferait jamais.

« John…J'ai mal.

-Je sais. Lestrade vient de m'envoyer un message, il arrive, on va t'emmener à l'hôpital et j…

-NON ! »

Ce hurlement m'a hanté pendant de longues semaines. A cet instant, ses ongles se sont enfoncés dans ma peau à l'en faire saigner, et ses yeux, si clairs, si sérieux, se sont mis a trembler, à frissonner d'une terreur jusque là inconnue. Il a répété ce mot plusieurs fois, comme une supplication, et je suis resté là, les lèvres entre ouvertes, sans comprendre toute la portée de son geste.

« Allons Sherlock tu as besoin de soin tu dois…

-Non John ramène moi à Baker, je ne veux pas aller là-bas , je ne veux pas… »

Un enfant capricieux ? Oui, il y ressemblait beaucoup, mais je sentais dans ses mots quelque chose de plus profond, de plus déroutant. Réfléchissant à toute allure, je me lève, contemple le bâtiment en ruine et la foule qui commence à s'amonceler de l'autre côté de la rue.

« Il faudra qu'on en parle, Sherlock. Bon, je vais t'aider à te lever, attention ! »

Je m'accroupis aussitôt, passe un bras derrière sa tête et le redresse en douceur, essayant de mouvoir son dos le moins possible. Il a mal, mais je n'ai rien pour l'aider tant que nous ne serons pas à la maison. La voix de Mycroft, au loin, me fait lever les yeux : impossible de fuir en laissant tout ça derrière nous.

« John, Sherl…Oh mon dieu. »

Lestrade hurle des ordres, jette ses hommes dans les restes du bâtiment et, suivit de l'aîné Holmes, arrive près de nous :

« Il faut l'emmener à l'hôpital, il-

-Non. Retournez à Baker Street. »

Abasourdit, je comprend que cette phobie est commune aux Holmes, et recèle un mystère des plus intrigants. Mais pour le moment, je n'ai ni l'envie ni le temps de penser à ça, Sherlock se relève, s'appuie contre moi avec une mauvaise volonté évidente alors que Lestrade essaie de nous soutirer des informations. Mycroft sort son étui à cigarettes de sa poche, suivant son cadet des yeux :

« Ne vous inquiétez pas inspecteur je vais vous éclairer à ce sujet. Vous, lâche t-il à mon encontre, occupez vous de Sherly. Je passerais le voir dans quelques heures. »

Sherlock n'est plus assez alerte pour refuser brutalement cette proposition, et me murmure de me dépêcher. Je sais si bien combien ce genre de douleur est insupportable, et l'entraîne vers une auto. Le trajet, parsemé de nids de poule, lui fit serrer les dents à s'en briser les mandibules.

« Attention…Voilà, mets toi là. »

J'étais revenu un vrai médecin , soucieux, affairé, et stressé du petit accès de fièvre qui semblait avoir enveloppé mon cher détective. Il avait chaud, mal, deux choses normales vu son état mais qu'il aurait fallu soigner en milieu médical. Je le regarde souffler de soulagement en s'enfonçant un peu plus dans les coussins du canapé, ménageant son épaule alors qu'il rabat un pan de sa chemise sur son torse laiteux. Après l'avoir couvert d'un plaid, je m'en vais lui faire un bon grog doublé d'un anti douleur.

« John… Il faut que tu me répares vite…

-Je vais te mettre une attèle une fois que la douleur sera passée. Tu as de la chance que ce soit le bras gauche et non le droit !

-…En effet quelle chance…

-Si tu avais été moins casse-cou, franchement, on aurait au moins…

-S'il te plaît…John… »

Malgré moi, j'adore quand il prend ce ton de voix, si doux, si calme, si peu propice à son cynisme habituel. Il devient doux comme un chaton, qui accepte de ranger ses griffes pour quelques jours dans une générosité ultime. Grommelant quelque chose en souriant, je termine la mixture puis retourne à son chevet :

« En tout cas il ne faudra plus la sous estimer… Elle a failli m'empoisonner et nous faire sauter comme des amateurs…Si ce n'est pas triste… »

Adossé à l'accoudoir, Sherlock siffle sa tasse, les yeux perdus dans le vide. Il n'aime pas qu'on lui rappelle ses échecs, mais c'est aussi mon rôle si je veux le garder en vie.

« Tu aimes ?

-Oui. C'est sucré, et chaud. Un peu comme toi. »

J'hoquète, rougis, m'étouffe, et au final rit d'un air gêné alors que je me relève pour fuir dans la cuisine. Son regard ne me lâche pas, il est sans émotion, neutre, et cela me met d'autant plus mal à l'aise. De l'évier, je lui somme de dormir un peu pour que le cacher fasse son effet, mais il semble vouloir continuer à discuter.

« Viens un peu, j'ai l'impression de te faire peur. Et ramène moi une autre tasse, c'était bon. »

Soupir de ma part. J'obtempère, rajoutant une dose d'alcool dans le mug, puis me fais une place sous les jambes de Sherlock qui se met plus confortablement. Léger silence qui nous permet de relativiser sur tout ce que nous venons de vivre aujourd'hui. Il n'est pourtant que quatorze heures, mais j'irais bien me coucher séance tenante. Au lieu de ça, je pose mes mains sèches et burinées sur les genoux de mon vis-à-vis et lui lance un regard en coin :

« Tu as remarqué, Lestrade et Mycroft sont arrivés ensembles.

-Mycroft lui a donné rendez-vous pour ce soir, il vient de m'envoyer un message.

-Serieusement ?!

-Oui… »

Il hausse les épaules, signalant que tant que l'inspecteur lui fera part de mission, cela ne lui fera ni chaud ni froid. Il aspire le reste de sa tasse, expire un souffle brûlant et chargé d'alcool avant de fermer les yeux :

« Je vais détruire cette femme, John. Je vais lui faire regretter d'avoir voulu se confronter à moi.

-Fais attention à ne pas te brûler les ailes en t'en approchant trop près.

-Elle est…Intéressante, quelque part. Elle est forte. C'est un défi digne de moi, pour une fois. »

Ses paupières s'entrouvrent, et je réalise que je viens de serrer brutalement ses genoux. Rougissement plus visible encore alors que je m'excuse platement. Son sourire me désarçonne mais je ne relève pas. Il se redresse lentement, prenant garde à sa blessure, et pose sa main droite sous mon menton pour tourner mon visage vers lui. Je me dégage ostensiblement :

« Sherlock… »

Il me reconduit, sans violence, mais sans me laisser non plus de choix. Quand nos yeux se rencontrent, je vois à quel point tout dans sa tête semble logique, non prémédité mais…Dans l'ordre des choses. Il ne s'embarrasse pas de grandes réflexions concernant ses sentiments, cela arrive sur le moment, quand tout lui dit qu'il doit le faire, qu'il peut le faire, et il le fait. Il tend le bras, capture mes sens…Puis mes lèvres. Mes yeux se ferment dès que le baiser s'amorce, et je me surprends à avancer ma main le long de sa cuisse. C'est humide, doux, mais cela n'a rien à voir avec un baiser de femme. C'est Sherlock. C'est possessif comme lui, c'est vindicatif, c'est un baiser qui chercher à être le meilleur, à être parfait. Nous nous séparons et il me regarde, attendant certainement un verdict que je me refuse à donner. Tout n'est pas une histoire de compétition.

« Ne me regarde pas comme ça. »

Il m'embrasse derechef, se rapprochant plus encore, laissant ses doigts découvrir mon cou avec une avidité qu'il ne veut pas contenir. Sherlock n'a honte de rien, n'a aucun tabou, il parle de tout sans concession, et ne cache pas ses lacunes car il les considère inutiles. Il est très simple quand il le veut, mais malheureusement c'est une chose dure à avaler pour un être humain lambda tel que moi qui à besoin de qualifier les situations qu'il vit.

« A…Attend… »

Sherlock me fixe avec une tendresse qui camoufle un désir évident alors qu'il se met en travers de mes jambes, les bras de chaque côté de mon cou. Je souris :

« Ha. L'alcool, n'est-ce pas ?

-Ce n'est qu'un léger plus. J'ai…Envie de te …Dévorer… »

Ses paupières papillonnent, il s'endort, comme le grog l'avait prévu. Il m'embrasse encore une fois, me mord les lèvres, caresse mon torse, mon ventre, avant de descendre largement plus bas. Je le fais se recoucher, ignorant un appel de mon bas ventre comme du sien, et vais chercher un bandage pour m'occuper de cette vilaine épaule.

« Viens Sherlock, on va aller dans ta chambre pour que tu dormes ensuite. »

Ses paupières gonflées de fatigues acceptent, il se lève mollement, s'appuyant sur moi bien plus que nécessaire, et va s'asseoir sur le lit sans rechigner. Maintenant que je connais les effets de l'alcool sur lui, je ne dois jamais les oublier. Son dos est terriblement mince, et d'une pâleur presqu'inquiétante pour quelqu'un qui ne le connaîtrait pas . Je l'effleure sans un commentaire, puis bande l'épaule qui a atrocement viré au bleu-violet.

« Je te fais mal ?

-Non. Dors avec moi.

-Sherlock, c'est le début d'après midi ! »

Son regard est plein d'incompréhension. Sherlock se fout des conventions, et ne parvient pas à comprendre que je puisse m'en soucier. Cela me touche et me fait mal en même temps, tant de différences nous opposent…

« Shhhhht… »

Définitivement joyeux, Sherlock caresse mes lèvres un tantinet brûlées, les embrassent, puis s'allonge sous le drap. J'hésite, le regarde soupirer puis se mettre en rond pour rechercher de la chaleur, et au final me met torse nu.

« Sans le pantalon. »

Agressivité. Eclat bleu clair qui me transperce et me jauge. C'est un test. Mon portable vibre mais je ne lui jette pas le moindre coup d'œil, mes jeans rejoignent le sol et je me glisse auprès de lui. Nous nous regardons quelques secondes, sans le moindre contact, puis il m'attire contre lui d'un geste sec.

« Bon après-midi, John.

-…Bon après-midi. »

Alors que le sommeil m'emportait, quelques vieilles pensées revenaient, fumée opaque et malicieuse… Et si ? Et si j'avais dit oui, au début ? Cette scène que je venais de vivre, si gênante, qui n'avait pas la place entre nous, aurait été si simple…Que dis-je ! Une évidence ! Morphée me prit dans ses bras, et je sombrai.


Mycroft


Au moment où mon frère et son colocataire sortaient du lit, soit aux alentours de vingt heures trente, je me tenais en charmante compagnie.

« L'endroit est-il à votre guise ?

-Sincèrement, Mycroft, mais je dois vous avouer qu'après cette longue journée je n'arrive pas à en profiter. »

Son sourire glacé me fait comprendre ô combien sa présence à mes côtés est forcée, mais je n'en perds pas contenance pour autant. J'apprécie son caractère, il n'est pas comme la plupart de ces êtres qui, une fois mon identité dévoilée, baissent les yeux et s'effacent, au contraire, il est insolent, sûr de lui, même si je le soupçonne toujours quelque peu mal à l'aise lorsque nos yeux se croisent. D'un geste agacé, il saisit sa coupe de champagne, en bois en gorgée et hausse les sourcils d'étonnement.

« Il est très bon.

-Fort heureusement, je l'ai choisis avec soin. »

Son intérêt s'éteint dans ses prunelles. Je sais ce qu'il pense : que nous sommes décidemment très différents. Trop, d'ailleurs, un monde nous sépare, et pourtant…

« Je vais vous laisser partir, en ce cas, inspecteur. Vous retenir alors que vous êtes exténué serait odieux de ma part. »

Franchement surprit, l'esprit du grisé tourne à plein régime. Il ne comprend pas pourquoi je n'utilise plus son nom, ni pourquoi mon empressement à disparu. Je semblais pourtant y tenir, à ce rendez-vous, aurais-je changé d'avis ? Il ne veut pas courir ce risque. Il ne sait pas pourquoi, mais cet air calme et impassible l'insupporte, il est curieux de savoir ce qui se cache derrière mon masque, et c'est dans cette optique qu'il laisse aller son naturel qui s'interroge :

« Qui êtes vous réellement, Mycroft ? »

La danse débute. Et c'est à moi d'en donner le premier mouvement.


La suite approfondira un peu entre Mycroft et Lestrade, bonne soirée à tous!