Breath of life.
Bleach appartient à Tite Kubo-sensei, et Kasai Olivia, à moi. Bonne lecture !
Il était seul. Ou plutôt il espérait que ces ombres n'étaient vivaces que dans son imagination. Jetant des coups d'œil nerveux par-dessus son épaule, Hitsugaya se surprit à respirer avec difficulté, son cœur faisant quelques ratés notables qui le menèrent à avancer. Avancer, pour que l'obscurité ne l'atteigne pas. Mais celle-ci était déjà tout autour de lui, alors le jeune homme s'arrêta, le souffle court et son front en sueurs. Cette nuit-là était pourtant particulièrement glaciale. Levant les yeux vers le ciel, Hitsugaya se rendit compte qu'il n'arrivait même pas à percevoir ce dernier, les branches des arbres si denses qu'ils semblaient meurtrir la lueur de la lune. Si lueur de lune il y avait.
Tombant à genoux, le jeune homme prit désespéramment appui à terre et baissa la tête. Respirer calmement lui devenait désormais presque impossible, et maintenant qu'une incontrôlable angoisse s'était emparée de tout son être, Hitsugaya ne pouvait que rester là, agenouillé devant les ténèbres, devant une peur qu'il ne pouvait s'expliquer et qu'il n'avait jamais ressentie auparavant, l'empêchant de penser. Une peur qui le forçait à fuir.
Non. Cet unique mot retentit dans son esprit avec une vigueur qui surprit tellement Hitsugaya qu'il s'en redressa dans l'instant. Il n'aurait pas pu dire s'il était celui qui l'avait pensé. Et cela lui était bien égal. Une nouvelle lumière illumina son regard. Il se décida à avancer. Mais il ne fuirait plus. Il ne le supporterait pas. Pas encore.
Un rouge vif attira son attention. Il savait que cette lumière était lointaine, trop lointaine pour qu'il puisse même comprendre de quoi il s'agissait. Et pourtant. Et pourtant une chaleur pulsatrice battait son visage. Instinctivement, ses pas l'emmenèrent vers la lumière, sans qu'il puisse savoir pourquoi. Mais il n'aurait pas peur, comment pouvait-il ? Tu es Capitaine bordel, toute chose vivante doit te craindre. Pas l'inverse. Jamais. Hitsugaya jeta un regard méprisant derrière lui, là où les ombres s'amenuisaient à vue d'oeil, effrayées à leur tour par les flammes. Et par lui aussi.
Car il s'agissait bel et bien de flammes. D'un brasier plus grand, plus imposant qu'Hitsugaya pouvait imaginer exister. Fixer ce gigantesque feu lui était difficile, mais il ne trouvait pas la force de détourner le regard. Il sentait que ces flammes l'appelaient, qu'elles signifiaient que rien ne serait plus pareil. Ses pieds avançaient d'eux-mêmes, mais Hitsugaya n'essayait pas de s'arrêter. Son cœur cognait douloureusement contre sa poitrine, et il sentait ses mains trembler. Mais il n'avait pas peur. Soudain, quelque chose s'agrippa à son pied. Baissant furtivement les yeux, Hitsugaya crut reconnaître une main. Une fine main de femme le retenant avec force.
Il s'éveilla brusquement, un cri étouffé arraché à sa gorge. Essoufflé comme s'il avait couru toute la nuit, Hitsugaya jeta un coup d'œil hésitant à ses mains : elles tremblaient toujours. Il se releva d'un bond, furieux contre lui-même, et commença à tourner nerveusement en rond dans sa chambre. Il essayait désespéramment de se débarrasser des bribes bien trop persistantes de son cauchemar, de cette impuissance qui l'avait pétrifié et le rendait malade désormais. Lentement, il se rassit sur le bord de son lit et appuya lourdement son front contre la paume de sa main, son coude posé sur un genou. Sa tête bourdonnait de manière insupportable si bien qu'il dut attendre un temps relativement long avant que ne s'arrête le sifflement dans ses oreilles. Chancelant, il se dirigea vers sa salle de bains et se rafraîchit le visage, espérant s'éclaircir les idées. Or lorsqu'il leva les yeux, Hitsugaya rencontra son reflet dans le glace : le dégoût et la colère qu'il ressentit à cet instant réussirent à prendre un tel contrôle sur lui qu'il brisa d'un seul et rapide poing le miroir lui faisant face. Croiser son propre regard l'horrifiait presque autant que cela ne l'enrageait, et Hitsugaya ne pouvait plus se rappeler d'une nuit où il ne fut pas torturé par cette même vision cauchemardesque, encore et toujours. Lorsque le jour, il ne fut pas torturé par le remords. Cependant, ce cauchemar-là était d'une sorte nouvelle : il n'avait pas le souvenir d'avoir rêvé d'autre chose que de ses mains trempées d'un sang bien trop frais et qui n'était pas le sien. Paradoxalement, Hitsugaya se sentait reconnaissant de ne pas avoir dû à subir une nouvelle fois ce rêve qui n'avait rien d'un rêve, mais plutôt d'un souvenir qu'il ne pourrait jamais oublier, peu importe le nombre de miroirs qu'il briserait. Bien que ce rêve-ci était également loin d'être à son goût.
Hitsugaya enleva lentement son poing du miroir, enfin là où il fut. Des éclats tranchants jonchaient le sol, mais il ne les sentit pas lorsqu'il sortit et commença à se préparer. Inutile. Cette pensée s'était ancrée en lui depuis qu'il s'était éveillé dans les soins intensifs de la Quatrième Division, un mois auparavant. Les évènements précédant son évanouissement lui étaient par moments trop vagues, par moments trop précis, et toujours insupportablement douloureux. Néanmoins, il n'en voulait à sa douleur s'il n'avait pas mal, il ne se sentirait qu'encore plus méprisable, bien qu'il se demandait réellement comment il pourrait arriver à ce stade. L'aube s'était à peine installée qu'Hitsugaya arriva à ses quartiers et s'assit devant son bureau. La bataille de la Fausse Karakura avait été prétexte à de nombreux troubles administratifs : le jeune Capitaine souhaitant en finir le plus rapidement possible, il avait dès lors prit l'habitude d'arriver très tôt et ne quittait son office qu'à la nuit tombée. Il se sentait déjà épuisé, mais cela lui occupait l'esprit (bien que dans de moindres mesures) jusqu'à ce qu'il revienne chez lui et s'effondre de fatigue. Entre-temps, il s'engageait à d'intenses entraînements. Inutile.
Il ne remarqua pas l'arrivée de son Vice-Capitaine, ou du moins il ne donna pas à voir qu'il l'avait vu. Il n'avait pas envie de parler avec qui que ce soit, et encore moins avec Matsumoto : il n'avait aucun problème avec elle, seulement, il ne savait que trop bien où mènerait leur discussion. Et il n'avait aucune envie de s'enfoncer encore plus, doutant sérieusement qu'elle le voulait aussi. Leurs blessures à tous deux étaient encore bien trop ouvertes pour qu'ils puissent se permettre d'y jeter du sel.
Après quelques heures de travail, Hitsugaya se leva silencieusement de son siège et sortit du bureau. Chaque pas lui était plus insupportable que le précédent, mais le Capitaine se fit violence et parut avancer sans peine. Il connaissait le chemin par cœur désormais, les couloirs de la Quatrième Division se ressemblant pourtant tous. Hitsugaya se surprit à ralentir le pas lorsque qu'il arriva près de la chambre d'Hinamori, et laissa échapper un soupir de soulagement en s'apercevant que celle-ci était endormie. Il lui brûlait toujours l'envie de lui rendre visite lorsqu'il travaillait dans ses locaux, mais à chaque fois qu'il arrivait à son chevet, Hitsugaya priait pour qu'elle ne soit pas éveillée : il ne savait quoi lui dire, ni s'il se devait de lui parler. S'appuyant contre le mur le plus proche, il observa le visage paisible du Vice-Capitaine. Il espérait sincèrement qu'elle n'était pas proie aux mêmes genres de cauchemars que lui. Hitsugaya ferma les yeux et se rappela avec un frisson nerveux la conversation qu'ils eurent deux jours auparavant. Il se souvint du choque et de la profonde colère qu'il avait ressenti lorsque le responsable des urgences lui informa qu'Hinamori avait choisi de quitter la Quatrième bien que son traitement avait été loin d'être achevé. Il se souvint aussi de la pure frayeur qu'avait affiché le visage du soi-disant responsable lorsqu'il l'avait menacé de mettre fin à sa carrière (et beaucoup plus subtilement à sa vie) s'il advenait que l'état du Vice-Capitaine ne venait à s'aggraver par la suite. Cette même colère et, il s'en rendait compte maintenant, cette peur avait détruit en pièces la porte d'entrée du bureau d'Hinamori, où celle-ci avait tranquillement pris le thé avec une femme qu'il comprit être le nouveau Troisième Siège de la Cinquième. Il ne se rappela que trop bien du regard surpris, et surtout, très distant d'Hinamori : il ne doutait pas qu'elle s'était montrée distante, bien que n'importe qui n'aurait jamais décelé ce profond fossé qui les avaient séparé à ce moment-là, son visage n'ayant laissé paraître qu'une bonté réservée. Or il n'était pas n'importe qui. Hitsugaya la connaissait beaucoup trop pour qu'elle puisse le lui cacher.
Il n'avait pas osé s'approcher d'elle, de peur que peut-être, elle l'aurait crainte. Le Capitaine ne l'avait questionné en rien, que ce soit sur son bien-être ou sa raison pour avoir quitté l'hôpital, mais lui avait seulement demandé, d'une voix qui s'était avérée étranglée malgré lui, de reprendre sa guérison. Hinamori l'avait longuement toisé, son regard innocent qu'il savait désormais faux plongeant dans le sien sans ciller. « Bien. » avait été la seule qu'elle répondit, ayant peut-être vu le désespoir qui l'emplissait toujours à cet instant. Car elle non plus n'était pas n'importe qui. Hinamori le connaissait beaucoup trop… du moins l'avait-elle connu. En s'en allant, Hitsugaya passa à côté de la jeune femme qui servirait désormais de représentante à la Cinquième Division. A sa surprise, il avait échangé de brefs mots avec elle, avant de regagner ses quartiers. Il avait songé dans son bureau qu'il y avait de grandes chances qu'elle serait après tout capable de gérer une Division entière, Soi Fon ayant mis sa parole en jeu dès lors qu'elle avait proposé sa candidature, et il était plus que rare, (voir impossible à sa connaissance) qu'elle puisse manquer à sa parole. Hitsugaya s'en était aperçu lorsqu'il était revenu à la Cinquième Division le lendemain, ayant trouvé une porte flambant neuve et un Troisième Siège confiant et en rien paniqué par ses devoirs. Le Capitaine avait tout de même remarqué la pile de paperasse laissée en suspens, mais il ne pouvait pas vraiment la blâmer : il connaissait parfaitement les joies du remplissage de papiers à longueur de journées, et ne le souhaitait en rien à un nouvel arrivant.
Hitsugaya soupira doucement, glissa un dernier regard vers son amie d'enfance qu'il craignait n'être son amie que dans le passé, et sortit silencieusement de sa chambre. Il se sentit à cet instant étranger à lui-même, pris d'une incommensurable apathie : il ne savait s'il préférait l'absence totale de ses émotions à la prolifération incontrôlée de ces derniers. Le jeune homme était par contre certain d'une chose il n'aurait plus jamais une confiance totale en ses capacités, ni en soi-même d'ailleurs. Mais il ne pouvait se permettre de pénaliser sa Division pour autant, ce pourquoi il termina même légèrement plus tôt sa paperasse administrative du matin, et décida de ressortir pour déjeuner.
En sortant de ses quartiers, le Capitaine s'immobilisa. Il ne dû réfléchir qu'une demi-seconde quant à l'endroit où manger avant qu'une sombre chevelure rousse ne lui revienne en mémoire. Il se trouva troublé d'y repenser, et finit par esquisser le plus léger des sourires en se souvenant de la maladresse de Kasai lorsque celle-ci avait essayé de se frayer un chemin à travers les fourrés, surprise tout autant que lui d'être tombée sur l'endroit exact où lui-même déjeunait. Sans compter qu'elle a réussit à me faire payer sa bouffe, pensa-t-il en secouant légèrement la tête et levant les yeux au ciel.
« Elle s'est bien foutue de toi. » souffla Hitsugaya pour soi lorsque ses pieds l'emmenèrent d'eux-mêmes. Il reconnut néanmoins bien vite l'emblème du même restaurant dans lequel il acheta son déjeuner et celui du Troisième Siège la veille. Imbécile. Entrant dans l'enseigne, Hitsugaya remarqua qu'une fois de plus, peu de consommateurs étaient présents. Le restaurant le plus malfamé du Seireitei, et moi qui y retourne. Longeant les rangs de tables plus ou moins vides, le Capitaine eut le souffle coupé en reconnaissant Kasai, ses cheveux roux arrangés en une tresse alors qu'ils furent relâchés un jour auparavant. Dommage, se surprit-il à penser. Le Troisième Siège était assis, dos à lui, et buvait paresseusement une sorte de cocktail à base d'agrumes. Instinctivement, Hitsugaya vint s'asseoir en face d'elle.
Lorsqu'elle le reconnut, une vague de lente compréhension passa sur le visage de Kasai qui parut vouloir recracher sa gorgée de boisson avant de se rattraper in extremis.
« Ne commencez pas, Kasai, je vous en prie. » dit-il en feignant la frayeur sur son visage. La jeune femme comprit aussitôt le rapprochement et lui lança un regard qu'il crut comprendre amusé, avant de s'éclaircir la gorge et faire signe à la serveuse d'apporter la même boisson.
« J'espère qu'il est pour vous. » fit Hitsugaya en toisant le cocktail avec appréhension.
« Non, je vous l'offre. » répondit-elle en prenant une autre gorgée, l'air innocent. Elle grimaça dans l'instant, secoua la tête et ajouta avec un léger sourire :
« C'est aussi ignoble que ça en a l'air, mais vu qu'il est gratuit, ça devrait quelque peu passé. »
Lorsqu'il fut servit, Hitsugaya fixa un long moment la liqueur lui étant destinée, puis leva son regard vers Kasai : cette dernière l'observait de tous ses yeux, visiblement trépignante qu'il y goûte. Les yeux de la jeune femme étaient également verts, mais il s'agissait du vert le plus éloigné de sa propre couleur, un vert sombre virant vers celui de l'olive. D'où le nom j'imagine. Olivia était en effet un prénom peu courant pour la région, mais qui allait à la jeune femme à merveille d'après lui. Se résignant, Hitsugaya porta le cocktail à ses lèvres et prit une longue gorgée. Il reposa le verre sur la table et dû reconnaître qu'il lui était difficile de ne pas grimacer : il n'arrivait même pas à définir le goût de cette chose, ne comprenant pas où étaient passés les agrumes.
« J'ai oublié de vous remercier hier, j'espère que ça compense un peu. » dit Kasai assez bas, s'appuyant de ses coudes à la table.
« Non, pas du tout. Moi je ne vous remercierai pas. » répondit-il en luttant toujours pour faire passer le goût de son cadeau empoisonné.
Kasai laissa échapper un rire éclatant qui l'aida d'une certaine manière à oublier sa boisson. Il l'observa poser sa joue contre le dos de sa main et mélanger le reste de son propre cocktail avec une paille. Les yeux rivés sur la liqueur, elle ajouta doucement :
« J'essayerais de vous inviter dans un restaurant plus chic alors. »
Hitsugaya en oublia complètement l'amertume dans sa bouche. Il trouvait cela assez surréaliste qu'elle puisse lui parler de la sorte, et encore plus que cela ne le dérangeait pas. S'appuyant légèrement sur la table, il haussa des épaules et fit avec une certaine nonchalance :
« J'ai peur que n'importe quel autre restaurant serait meilleur que celui-là… Pourquoi être revenue ici alors ? »
Le Troisième Siège reporta vivement son attention vers lui, et lui accorda un autre sourire, beaucoup plus grand cette fois-ci, ses yeux couleur olive souriant également. Hitsugaya ne put s'empêcher de lui rendre son sourire, bien que beaucoup plus réservé. Elle replaça une mèche rousse derrière son oreille et sirota de sa boisson, ne le quittant pas des yeux et prenant son temps pour lui répondre. Il savait parfaitement qu'elle pouvait lui renvoyer la question, mais elle ne le fit pas. Par contre, elle fit un signe de tête au cocktail devant lui et déclara.
« Je me suis dit qu'il fallait absolument que je goûte ce truc avant vous… Peut-être que vous viendriez, et que je pourrais vous l'offrir. »
Hitsugaya garda le silence, bien qu'en réalité, il ne savait pas quoi répondre. En y réfléchissant, il ne savait pas ce qu'il faisait là, n'y pourquoi il était venu, et encore moins pourquoi choisissait-il de rester. Peu importe. Il ne se sentait plus si fatigué, si apathique dans ce restaurant plus miteux qu'il était permit. Il aurait ri, mais à la place, Hitsugaya finit sa boisson d'une rapide traite et toisa la jeune femme d'un œil à moitié fermé, luttant contre l'acidité. Kasai se redressa légèrement et fit mine d'applaudir, repoussant son propre cocktail encore plein de côté. Elle baissa un moment les yeux avant de déclarer, fixant la table.
« J'espère que le Vice-Capitaine Hinamori se remettra bientôt. »
Décontenancé par ce changement de sujet, Hitsugaya fronça légèrement les sourcils, un grand vide assez familier se formant dans sa poitrine. Il lui sembla qu'elle venait de le frapper et que son esprit était encore embrumé par le coup. Fermant légèrement ses yeux, Hitsugaya referma sa main en un solide poing, en colère contre lui-même pour se montrer si facilement atteignable. Kasai due ressentir la tension qui s'était installée en lui, s'étant elle-même raidie, mais son regard ne trahissait pas la peur, si peur elle avait, seulement un intérêt véritable à la réaction du Capitaine. Etrangement, Hitsugaya ne ressentait pas la volonté de repousser le Troisième Siège, ou peut-être n'avait-il plus la force de toujours tout repousser.
« Je lui ai rendu visite ce matin elle va de mieux en mieux, mais même si le corps s'en remet, la Quatrième Division ne peut rien faire pour l'esprit. »
T'es vraiment con quand t'arrêtes de penser, Hitsugaya, pensa-t-il en reposant son dos sur le siège de sa banquette. En réalité, il ne s'en voulait pas vraiment d'avoir révéler cette information à Kasai, et ne voulait pas savoir pourquoi. Trop de questions ne lui faisait pas du bien… ou alors était-ce le goût de cette abomination de cocktail. Avant qu'il ne s'en rende compte, le Troisième Siège était debout à ses côtés.
« J'imagine qu'il vous reste du temps avant de reprendre le travail… Je me disais, si jamais vous… »
Il ne lui donna jamais le temps de terminer qu'il était déjà levé et s'apprêta à se diriger vers la sortie, lui faisant signe de le suivre. Kasai le rattrapa bien vite, un enthousiasme évident présent sur son visage.
« Vous n'avez rien mangé au fait… »
« Je ne pourrais plus manger aujourd'hui avec ce goût de mort dans la bouche. Grâce à vous. » glissa Hitsugaya ses dernières paroles avec un regard réticent à l'encontre de la jeune femme.
Celle-ci renversa sa tête, son rire semblable à une musique éclatante réveillant la forêt endormie. Le Capitaine sentit une étrange fascination s'éveiller en lui au son du rire de la jeune femme, une fascination ainsi qu'une profonde amertume : elle riait, elle pouvait rire sans qu'une vague de tourments ne vienne lui ankyloser les membres, sans que respirer en devienne plus difficile. Parce qu'elle n'était pas là. Elle ne sait pas. Elle n'a pas vu. Hitsugaya croisa ses bras sous les manches de son uniforme et suivit un sentier qu'on pouvait deviner être peu fréquenté. Tant mieux. Une pensée puérile traversa son esprit pourtant brisé à bien des égards : il serait dommage que sa joie, aussi franche qu'elle pouvait paraître, se ternisse également. Qui que Kasai soit.
« Je tiens à vous dire que j'ai terminé toute ma paperasse, vous savez. » fit-elle avec nonchalance, le regard fixe devant elle.
Le son de sa voix arracha Hitsugaya à ses songes. Sans qu'il s'en soit aperçu, leur pas les eurent emmené à la lisière du bois, prêt d'une large clairière. Cette partie de la forêt devait sans doute être profonde, le Capitaine ne reconnaissant en rien les alentours. Il s'étonna de n'avoir pas vu le temps passer. Se tournant vers Kasai, Hitsugaya ouvrit la bouche pour répondre, avant de la fermer. Littéralement. Se tenant désormais au centre de la clairière, les cheveux de la jeune femme paraissaient avoir pris feu : des reflets oranges chatoyaient ici et là dans une cascade de flammes qui lui descendait jusqu'en bas des épaules. Elle les a relâché, et je ne l'ai pas vu. Hitsugaya ne se souvenait pas qu'elle ait été aussi… rousse. Dans la pénombre du restaurant et du coin à l'ombre où elle avait déjeuné la veille, on aurait facilement pu la croire brune, son roux étant plus rouge que roux. En l'observant, il se rendit également compte qu'éclairés par la lumière du jour, les yeux du Troisième Siège n'étaient plus tellement convenables à son prénom, mais affichaient une lueur presque ambre. Alors, lentement, il se rapprocha d'elle, suivant ses pas un par un. Elle semblait désormais conduire la marche, et à son grand agacement, Kasai sortit de la clairière, les dernières étincelles de ses flammes mourant derrière son dos.
Le Capitaine la rattrapa rapidement et continua de marcher à son niveau. Une impression étrange l'envahit, comme s'il venait d'assister à un déjà vu, mais il ne pouvait pas remettre la main sur la sensation exacte qu'elle venait de provoquer en lui. Hitsugaya aurait juré avoir son senti son visage recevoir un souffle d'air chaud, suffocant, une rafale de vie qui détruisit en un glorieux brasier le monstre avide se nourrissant de sa souffrance et de son impuissance. Enfin, pour un court instant en tout cas. Jetant un regard troublé vers Kasai, Hitsugaya s'arrêta de respirer lorsqu'il comprit qu'elle le regardait également. Elle s'arrêta de marcher et il fit de même. Ses yeux semblaient demander ce qui n'allait pas, mais elle préféra garder le silence. Encore une fois. Le jeune homme sentait une affliction nouvelle croître dans son âme comme une mauvaise herbe, et entendit le faible grondement du dragon qui y habitait. Pourquoi ? Comment… Mais il était épuisé de chercher. Cette femme avait réussi à broyer sa peine, sa colère, son enfer qui n'avaient de cesse que de l'étouffer jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'air dans ses poumons, plus d'air pour crier, se débattre, appeler à l'aide. Elle avait tout détruit, tout ravagé d'un feu immortel, et lui a montré une vie où il pourrait peut-être se pardonner. Hitsugaya était le dernier à comprendre ce qui venait de lui passer dans son esprit, mais il ne pouvait nier, il ne voulait pas : avoir touché cette possibilité, même plus qu'estompée, même pendant seulement une seconde, lui a redonné l'envie d'avancer et de lutter. Perdre cette chance l'affligeait d'un nouveau dépit. Il ne se soumettrait plus à ce que ce chien a fait de lui. Car si Kasai pouvait le guider de son rire, même un peu, il se sentait capable de trouver la sortie.
« Revenez dans ce restaurant demain. »
Il savait parfaitement comment devait sonner ce qu'il venait de dire, mais il s'en foutait, il ne voyait pas d'autre manière de le dire. Ou plutôt il n'avait pas la patience de trouver. La jeune rouquine resta silencieuse, son visage ne laissant trahir la moindre émotion, Hitsugaya commençant à craindre (avec une sorte de sueur froide), qu'elle refuserait, or un sourire en coin apparu finalement à ses lèvres, et elle demanda avec un ton qui relevait d'une curiosité feinte.
« Vous voulez finir de critiquer tous les plats du menu ? »
Levant les yeux au ciel, Hitsugaya lui répondit d'un léger sourire, puis ajouta, un réel soulagement s'emparant de lui :
« On y passera toute notre vie, mais ça peut se jouer. Tant mieux, au fait, pour votre paperasse, vous ne devez plus savoir quoi faire de vos journées maintenant. »
Il s'en alla sur ses dernières paroles, affectant de ne pas avoir remarqué le faux outrage sur le visage du Troisième Siège. Le Capitaine descendit la colline qu'il reconnaissait désormais vers les quartiers de la Dixième Division.
« A demain, Capitaine ! Vous m'invitez, hein ? » entend-il derrière son dos, son sourire s'élargissant davantage. Il fit un bref signe de la main sans se retourner et atteignit bien assez tôt ses bureaux.
En entrant, il remarqua la présence de Matsumoto, occupée à ses propres documents. Hitsugaya s'assit à son office, observa un instant son Vice-Capitaine, et demanda d'une voix qu'il voulu grave.
« Tu as mangé, Matsumoto ? »
L'intéressée redressa vivement la tête, les yeux écarquillés par la surprise. Il ne savait pas si elle était surprise parce qu'elle ne l'avait pas vu rentrer ou parce qu'ils ne s'étaient concrètement pas adressés la parole depuis le retour à leurs fonctions. Hitsugaya ressentit un peu de honte, mais il savait qu'ils avaient tous deux besoin de temps. Ils auraient tous deux encore besoin de beaucoup de temps pour régler chacun de leur côté leurs comptes avec leurs démons personnels, ramenés avec eux depuis la Fausse Karakura. Mais pour la première fois, Hitsugaya se sentait un tant soi peu plus confiant en l'avenir. Il espérait seulement qu'il n'avait pas tort.
« Non, pas encore. » fit Matsumoto, cillant de ses clairs yeux bleus.
« Alors vas-y maintenant, je ne compte plus ressortir. » Je ne compte plus céder.
Elle hocha vivement la tête et sortit.
La journée passa très rapidement, et même sa paperasse ne lui avait pas paru si éprouvante que cela lorsqu'il revint chez lui, beaucoup moins épuisé qu'à l'accoutumée. Et tandis qu'il s'endormit sans peine, Hitsugaya crut entendre les flammes appeler son nom et sentir leur ardeur lui brûler la peau jusqu'à atteindre ses os et son âme.
