Chapitre 10: Quand les ténèbres envahissent ton cœur

La haine, l'amour, la vengeance, l'amitié, quels sentiments étranges... Était-elle seulement encore vivante? Elle ne ressentait plus rien. Peut-être était-ce là la preuve irréfutable de son inhumanité. Seule une insatiable soif de sang lui brûlait la gorge, la tourmentant jour après jour. Mais elle avait beau tuer tous ceux qui croisaient sa route, parsemant son chemin de sang et de chair, sa bouche et son âme demeuraient aussi sèches qu'un désert aride. Ni eau ni nourriture, rien n'aurait pu apaiser cette faim, avide et féroce, cruelle et sanguinaire qui la poussait encore et encore au meurtre. Son chemin était parsemé de cadavres, une terre de cendres où les océans arboraient fièrement la robe rouge étincelante de la mort et où les montagnes n'étaient qu'un amas putride de corps démembrés agonisants ou morts. La reine de cet enfer, déesse de l'horreur, impératrice du supplice et de l'épouvante, avec pour seul compagnon un majestueux dragon de feu dans les yeux duquel seule la cruauté régnait. Et elle se délectait de ce plaisir suave de répandre autour d'elle toute la haine et la douleur qui l'habitaient. Un monde amer et cauchemardesque où elle régnait en maître absolu, son cœur suffocant sous cette chaleur oppressante, atmosphère lourde, saturée de l'odeur métallique du sang qui se déversait en torrents vermeils de ces monceaux de charognes en putréfaction. Mais elle riait aux éclats en foulant de ses pieds nus cette terre infertile, un rire arlequin et magnifique qui se répandait dans les airs comme une lueur d'espoir mais qui n'annonçait que mort et souffrance, torture et abomination. Elle ressentait les palpitations de son cœur en voyant se dessiner sur les visages de ses victimes toute la peur qu'elles ressentaient en plongeant dons ses yeux noirs et brillants, magnifiques et sanguinaires. Oui, dès à présent elle acceptait de faire partie de ce monde obscur des ténèbres où elle voulait s'enfermer à jamais. Elle ne ressentirait plus de peine ou de souffrance, elle ne serait plus le monstre parmi les humains mais la souveraine de ces limbes. Elle serait heureuse, à jamais...

- Ayu! Réveille-toi bon sang!

- C'est bon elle ouvre les yeux...

- Accroche-toi! Concentre-toi sur ma voix, reste avec nous.

La jeune fille se sentit étroitement prise dans des bras et transportée à l'intérieur, une douce chaleur l'enveloppant. L'odeur du sang avait disparu, remplacée par celle de la pluie, agréable et enivrante, revigorante. L'eau froide de la douche acheva de la ramener à la réalité, dispersant les dernières effluves métalliques qui émanaient de sa peau rougie par le liquide vermeil.

- Ça va Konan?

- Oui oui elle n'est pas blessée, juste en état de choc. Va préparer du thé, je vous rejoins tout de suite. Et apportez-moi des vêtements propres.

Quelques minutes plus tard, Ayu reprenait doucement ses esprits, emballée dans une chaude couverture, confortablement installée dans un des fauteuils de la salle principale de la forteresse d'Ame no kuni. Konan, Pain et Deidara étaient à ses côtés, l'observant attentivement pendant qu'elle buvait doucement un thé bien chaud.

- Que s'est-il passé? Demanda alors Pain. On t'a retrouvée inconsciente ce matin à l'entrée du village, je ne sais pas si tu t'en souviens...

Mais la jeune fille ne répondit pas, les yeux dans le vide.

- Tu ne te souviens de rien? Insista Deidara.

- Tu as trouvé ce que tu cherchais? S'exclama Tobi comme si de rien n'était. Susanoo n'est pas une très grande ville, tu as du vite en faire le tour, mais très jolie j'avoue. Ils font les meilleurs dangos de la côte...

Le bruit des centaines de petits bouts de céramique s'éparpillant au sol fut camouflé par un hurlement strident. Les images se remirent à défiler devant elle, sa mère, les moines, tous les gens qu'elle avait tués sur le chemin du retour. Elle avait beau plaquer ses mains sur ses oreilles et fermer les yeux, les dernières paroles de sa mère, les hurlements des moines et des cadavres agonisants de ses cauchemars revenaient sans cesse, résonnant dans sa tête comme les éclats de la tasse sur le carrelage.

- Chut, c'est fini, ce n'est rien... Là, là doucement...

Konan l'entourait de ses deux bras chaleureux pendant que Deidara hurlait à Tobi de dégager rapidement hors de sa vue. Mais la jeune brunette demeurait pétrifiée, recroquevillée sur elle même, les mains toujours plaquées sur ses oreilles, les yeux exorbités pendant qu'elle se balançait d'un pied sur l'autre en murmurant toujours les mêmes paroles.

- Tu es un monstre... Tu es un monstre... Tu es un monstre...

- Elle a encore de la fièvre, il vaudrait mieux la coucher. Elle a besoin de repos, fit remarquer Konan en appliquant la paume de sa main sur le front brûlant de son amie.

- Bien...

Pain la prit dans ses bras et la monta dans sa chambre où il l'allongea dans son futon. La ninja aux cheveux bleus resta à ses côtés jusqu'à ce qu'elle s'endorme, puis retourna dans la grande salle où Zetsu expliquait ce qui s'était passé pour qu'Ayu revienne dans un tel état de choc. Il avait espionné la demoiselle depuis son départ de Susanoo et retranscrivit en détail tout ce qui s'était passé, sa rencontre avec sa mère, l'arrivée des moines et les nombreux meurtres qui s'en étaient suivis.

- Elle a totalement perdu le contrôle, elle était comme droguée. Elle a continué de tuer quiconque croisait sa route sur le chemin du retour. Même moi je n'aurais pas osé l'approcher à un tel moment. Je n'aime pas dire ça mais tu es vraiment sûr que ce soit une bonne idée de la garder ici avec no...

- Ça l'est au contraire!

Un œil rouge sanglant venait d'apparaitre derrière Zetsu, Pain et Konan qui s'inclinèrent respectueusement.

- C'est à partir de maintenant qu'elle va devenir un de nos atouts les plus précieux.

- Dans son état?

- Je t'avais prévenu que c'était trop tôt, tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même...

- Je ne pouvais pas deviner que les moines du Temple du Feu allaient rappliquer!

- Qu'ils aient rappliqué ou non n'aurait rien changé au fait que sa mère la haïssait! C'est trop tard pour t'en rendre compte de toute manière et ce qui est fait est fait!

Le ton venait de monter d'un cran et coupa net l'échange plutôt houleux qui avait débuté.

- Qu'est-ce qu'on fait maintenant?

- Ça me regarde. Contentez-vous de faire comme d'habitude.

Une certaine menace résonnait dans ses paroles, ce qui laissa à Pain le soin de comprendre qu'il n'avait pas vraiment le choix. Il salua l'ombre qui s'évapora dans le noir et se dirigea vers son bureau. Pour l'instant, il fallait attendre de voir comment l'état d'Ayu allait évoluer. Il espérait vraiment qu'elle se ressaisirait même si au fond de lui, il était déjà résigné. Mais à vrai dire, il redoutait plus les intentions de son chef. Encore une fois il avait détruit la vie de quelqu'un au profit de ses objectifs. Est-ce que cela avait réellement un sens?

Le soir, Tobi se rendit dans la chambre de la brunette, occupée à admirer les nuages zébrés de rose par les rayons du soleil couchant. Elle avait les traits tirés et ses yeux reflétaient toute l'angoisse qu'elle ressentait encore.

- Je t'ai apportée une tisane pour m'excuser de ce matin, dit-il en déposant une tasse fumante et parfumée devant la jeune fille toujours recroquevillée sur elle-même.

Elle ne le remercia pas et le ninja se demanda si elle l'avait seulement remarqué.

- Mon maître ne cessait de me répéter que plus on avait de pouvoir, plus on devait écarter la haine et la colère de son cœur. Peu importe ce que les gens pensaient, je devais essayer de comprendre ce qui les poussait à agir de la sorte et leur prouver qu'ils avaient tort. Je n'ai jamais douté de ces paroles. Si quelqu'un comme moi en venait à perdre le contrôle, qui sait les dégâts que je pourrai causer... J'en ai eu la preuve, et pas qu'aujourd'hui, murmura-t-elle en repensant à toutes les fois où elle avait rouvert les yeux sur un spectacle cauchemardesque. Je savais que laisser la colère me guider ne m'apporterait pas la paix. Et pourtant, je me suis laissée gouverner par la haine. Je n'avais qu'une envie, c'est de tous les tuer... J'ai pris la vie de tellement de personnes et malgré tout ça, je n'arrive pas à faire taire cette soif et cette envie de détruire... J'ai envie de ressentir, encore et encore, cet enivrement des sens lorsque ma lame fait jaillir le sang, j'en veux toujours plus, jusqu'à voir l'enfer se dessiner devant moi...

Elle se tut quelques instants, avalant une gorgée de tisane.

- C'est normal, Ayu-san. Tu ne ressentiras un sentiment de satisfaction qu'une fois ta vengeance entièrement accomplie.

- Tu veux que je tue encore plus de gens juste pour que je puisse être satisfaite?

- Ils sont de toute manière un obstacle à la paix que nous voulons construire... Crois-moi, ces gens ne méritent que de mourir.

- Comment pourrais-je avoir confiance en quelqu'un qui cache son véritable visage derrière un masque?

Elle plongea son regard insondable dans l'unique œil visible de son visiteur qui trahit son étonnement face au véritable sens de la question. Mais il se ressaisit vite et cacha un sourire en coin.

- Mmh... Alors tu avais deviné, j'aurai dû m'en douter. Tu sais, je ne suis pas de ceux qui peuvent être fiers de leur passé. J'ai commis pas mal d'erreurs que je regrette aujourd'hui et je n'ai pas l'impudence de demander à quiconque de me suivre aujourd'hui. Pain et Konan m'ont fait confiance et comme nous avons le même objectif, nous nous entraidons. Il était difficile de cacher ma vrai nature à Itachi et Zetsu du fait de leurs capacités, tout comme toi, mais ils m'ont fait confiance eux-aussi.

L'énonciation du prénom de son amant eut l'effet escompté à ce qu'il put voir. Le visage d'Ayu changea du tout au tout, passant de la méfiance à la surprise. Ses yeux s'écarquillèrent et elle ne sut alors quoi répondre, perdue dans le souvenir de celui qu'elle aimait. Il lui manquait, combien de temps cela faisait-il qu'elle n'avait pas pensé à lui, et qu'elle ne l'avait vu? Elle ne prêtait plus guère grande attention au discours de Tobi et devint une gentille petite brebis bien docile, tout comme il l'espérait.

- Et donc, pour répondre à ta question, crois-tu vraiment qu'ils m'auraient suivis s'ils n'étaient pas intimement convaincus de ma franchise et de mon honnêteté?

- Sûrement, oui...

Ah, ses yeux commençaient à se voiler légèrement, la drogue commençait enfin à agir.

- Encore une chose, dit-il en regardant la jeune brunette dont les sens s'engourdissaient progressivement. Tu me parles d'enfer mais ce n'est que ton monde que tu vois, le monde dans lequel tu t'es plongée et auquel tu appartiens désormais. Tu es comme nous tous ici. Après tout ce que chacun de nous a fait par le passé, crois-tu réellement que nous ayons encore le droit et le pouvoir de goûter au plaisir et au calme de la paix?

Il laissa planer quelques secondes de silence avant de reprendre.

- Mais c'est bien parce que nous n'y avons plus droit que nous réalisons combien elle est fragile et indispensable. Nous avons tous tuer, par colère, par devoir ou tout simplement pour survivre. Nous avons tous emmagasiné tellement de haine que nous sommes à présent incapables de pardonner à ceux qui nous ont plongé dans ces ténèbres. Et maintenant nous n'aspirons plus qu'à une seule chose, la paix. Mais pour qu'elle puisse exister dans ce monde, il faut supprimer tous ceux qui sèment l'horreur et la discorde pour leurs profits personnels. Parce que nous sommes déjà condamnés à l'enfer ou parce que nous y sommes déjà, nous avons décidé de porter la lourde responsabilité de cette douloureuse mais inévitable tâche. C'est dur à dire mais un meurtre de plus ou de moins ne changera plus rien à ce à quoi nous sommes destinés. Cependant, continua-t-il sur un ton plus doux, si ce que nous faisons permet à d'autres innocents de ne jamais connaître le même sort et de pouvoir vivre sans avoir peur de ce que demain sera, alors je pense que nous aussi aurons notre place sur terre, tu ne crois pas? Nous ne faisons qu'ôter les mauvaises herbes pour permettre à une fleur de s'épanouir.

Oui, quelle évidence... Pourquoi n'y avait-elle pas pensé plus tôt? En devenant plus puissant que quiconque, en détruisant ceux qui gouvernaient pour leurs propres intérêts, ils contraindraient le monde à la paix. Peu importe qu'elle se fasse haïr par des inconnus, elle n'en avait plus rien à faire. Elle devait accepter le fait qu'elle avait plus le visage d'un monstre qu'une humaine.

- Une dernière chose, dit-il en se relevant. Ce n'est qu'une bricole mais plutôt importante en fait. Si tu pouvais essayer de paraître normale avec les autres... Ce n'est pas tant pour moi que pour eux. Ça peut te paraître bête mais ton sourire est une lueur d'espoir pour ceux qui ont sombré dans le noir. Tu as apporté la paix dans leurs cœurs, ne serait-ce qu'un petit peu, si je puis dire ainsi. Tu les apaises et leur condition leur est alors plus supportable. Je sais que c'est beaucoup te demander, mais si tu pouvais au moins essayer... Je n'aime pas voir des innocents souffrir davantage qu'ils ne peuvent.

Tobi ferma doucement la porte, laissant la jeune fille finir de se convaincre elle-même. Il jubilait intérieurement. Forcément, dans son état, Ayu n'était même plus capable de distinguer quand il mentait. Tant pis pour elle, chacun avait ses failles, même celle qui allait devenir la criminelle sanguinaire la plus redoutable jamais connue. Mais au final, il lui ôtait sa souffrance alors elle lui devait bien ça. Comment tout cela pouvait-il être si facile? Un peu de drogue et un beau discours chargé de mensonges, le tout servi sur un ton tragique et sérieux relevé d'une pointe de tristesse et voilà la dangereuse meurtrière que les moines du Temple du Feu redoutaient tant aussi sage qu'un agneau sans défense. Qu'ils continuent à la craindre car bientôt, ils n'auraient plus l'occasion de s'effrayer de quoi que ce soit. Certes, c'était un pari risqué, en tenant compte de Yûkchuu qui la protégeait mais sa véritable nature se révélait être plutôt avantageuse au vu de la situation. Nul doute que lui aussi souhaitait prendre sa revanche sur ce monde gangréné par tous ces peureux incapables. Mais bon, Ayu était condamnée avant même sa naissance aux ténèbres alors pourquoi aller à l'encontre de son destin, ne? Il ria intérieurement et se rendit directement chez Pain. Elle n'allait pas être déçue de sa prochaine mission.

- Quoi? Dans son état? Tu veux la tuer ou quoi?

Comme il l'avait prévu, Pain ne serait pas convaincu aussi facilement. Mais il avait d'autres atouts dans sa manche...

- Elle sera en état et elle sera d'accord. Tu n'as qu'à lui proposer toi-même demain, tu jugeras de sa réaction par toi-même. Si elle accepte, je ne vois pas ce qui te pousserait à refuser qu'elle le fasse.

Il savait qu'il ne pouvait refuser. Pain avait déjà ignoré une fois les ordres de son supérieur, il craignait que la deuxième ne se passe pas aussi bien. Et s'il y avait le moindre problème, l'Akatsuki éclaterait en mille morceaux et son rêve serait réduit à néant. Bref, il ne pouvait qu'accepter. Mais pourquoi fallait-il qu'il aille aussi loin?

- Quand même, lui donner une telle mission alors qu'elle n'est pas encore rétablie, tu ne penses pas que c'est trop?

- Au contraire, mieux vaut qu'elle oublie définitivement son passé. Et ceci l'aidera grandement à tirer un trait sur son passé et à se libérer.

- Très bien, mais laisse-lui au moins le temps de retrouver des forces avant de l'envoyer là-bas.

- D'accord.

Tobi repartit, comblé de sa journée. Ce n'était plus qu'une question de temps avant que les neuf bijûus ne soient en sa possession et pour son plus grand bonheur, celle qui allait l'aider à capturer les derniers et à éliminer tous les obstacles n'était autre que la détentrice du dixième bijûu. Dans quelques jours, qui oserait encore se mettre en travers de sa route?

Ayu se réveilla quelques heures plus tard, reposée. Le vide et la douleur, tout avait disparu. Elle avait enfermé tous ses sentiments au fin fond de son cœur et était à présent prête à se donner corps et âme à sa mission. Elle se releva et se dirigea vers la salle principale du repère de l'Akatsuki. Deidara était occupé à façonner des petites créatures en argile, l'air las et ennuyé.

- Ayu! S'écria-t-il en apercevant la jeune fille debout.

Elle lui répondit par un geste de la main et se dirigea vers la cuisine.

- Attends je vais te faire à manger, assis-toi!

Elle obéit et attendit qu'il revienne quelques minutes plus tard, une assiette fumante devant elle.

- Ça fait plaisir de te revoir! Dit-il sur un ton enjoué, un grand sourire illuminant son visage, le regard soudainement pétillant.

- Merci... C'est très bon, répondit-elle tout en mangeant doucement.

Il continua de parler avec elle mais, comment dire, quelque chose avait changé. Il ne s'en inquiéta pas plus que ça, elle venait de perdre sa mère, il faudrait du temps avant que sa blessure ne se referme. Pourtant, sons visage ne montrait aucune tristesse ni aucune joie. Ses yeux n'étaient plus aussi brillants et vifs qu'avant. Il espérait vraiment qu'elle oublie vite cette mésaventure et qu'elle redevienne l'Ayu qu'il aimait tant. Quand elle eut finit, elle débarrassa la table lorsque Pain arriva.

- Ayu-san, tu es déjà debout?

- Oui. Ah je voulais te dire que je n'ai pas oublié ma promesse. Je tiens à m'excuser pour mon comportement. Après tout ce que vous avez fait pour moi, c'était déplacé. Tu as rempli ta part du marché, à moi de remplir la mienne.

Deidara et Pain la regardaient bouche-bée.

- Euh, tu sais, comment dire... Si tu veux prendre un peu de temps pour te reposer, les missions peuvent attendre, ce n'est pas très pressé.

- Je me suis suffisamment reposée. J'ai assez profité de votre gentillesse et générosité à tous. Il est grand temps pour moi de faire ce que j'ai à faire et de vous aider à atteindre votre but.

- Mais...

- Ce ne serait pas mieux pour elle d'être occupée et de sortir que de rester enfermée à ressasser le passé?

- Tobi ferme-la! Lui reprocha Deidara.

- Non il a raison, répondit Pain en comprenant que son supérieur ne lui laisserait pas le loisir de la décourager. Dans ce cas, viens me voir après, je t'expliquerai ta prochaine mission.

Ayu accepta, s'excusa et partit vers la salle d'entrainement. Cela lui semblait être une éternité depuis qu'elle n'y avait pas mis les pieds. Elle saisit Kusanagi, posée sur son support en bois et s'élança sur le parquet. Ses pieds semblaient à peine frôler le sol tellement ses sauts étaient légers et agiles. Ses mouvements rapides et souples ressemblaient plus à une danse qu'à un exercice de combat. Sublime mais redoutable, fragile mais dangereuse. Son ballet se stoppa quelques heures plus tard et elle remonta dans sa chambre avec son arme. Après avoir pris sa douche, elle se rendit dans le bureau de Pain.

- Ah Ayu! Entre je t'en prie, lui demanda ce dernier.

Il lui tendit une feuille qu'elle saisit et lut attentivement.

- Tu peux refuser tu sais, si tu ne te sens pas prête...

- Non, c'est ma mission et je la mènerai à bien. Je dois attendre Kakuzu et Hidan où je peux commencer sans eux?

Pain ouvrit grand les yeux.

- Te rends-tu vraiment compte de ce qui t'attends? Tu crois pouvoir leur faire face seule?

- Ce ne sera pas un problème et puis je connais leurs méthodes de combat, je vous rappelle que j'y ai passé mon enfance.

- Soit... Kakuzu et Hidan viendront récupérer la cible après que tu t'en sois chargée. Mais n'hésite pas à les attendre si tu n'es pas sûre de toi.

- Compris.

La jeune fille le salua et sortit. Qu'est-ce que Tobi avait bien pu lui dire pour qu'elle se soumette aussi facilement à de tels ordres? Elle semblait presque heureuse de cette mission! Et lui ne pouvait rien y faire. Comme son chef l'avait dit plus tôt, si elle acceptait, pourquoi refuser? Elle faisait désormais pleinement partie de l'Akatsuki alors elle devait faire son devoir envers l'organisation. Mais là c'était trop brusque, trop rapide. Pain se sentait totalement désarmé, il ne supportait pas de ne pas être capable de deviner les intentions de son supérieur. Particulièrement avec Ayu. Sous son apparente force, elle était indubitablement fragile et il refusait d'assister impuissant à sa descente aux enfers qui allait tôt ou tard arriver si les prochaines missions qu'il comptait lui donner ressemblaient à celle-ci. Elle ne pourrait pas renfermer éternellement ses véritables sentiments, elle allait s'épuiser et se détruire petit à petit, jusqu'au jour où elle n'en pourrait plus. Que feraient-ils alors? Pain chassa de son esprit ses pensées funestes sur l'avenir de la jeune fille et se replongea dans son travail.

Ayu était retournée faire ses affaires dans sa chambre. Après avoir tout préparé, elle s'affaira à nettoyer la lame de son épée. Deidara passa la voir en fin de soirée.

- Tu pars en mission demain alors?

- Oui. J'ai fait le vide dans ma tête. Je sais ce que je veux à présent.

- Prends soin de toi.

Il partit, à peine rassuré de voir à nouveau un large sourire sur les lèvres de sa jeune amie. Après s'être changée, elle se coucha et s'endormit, une longue journée l'attendait.

Elle se mit en route avant l'aube le lendemain matin, alors même que le soleil tardait à montrer le bout de son nez, somnolent encore par delà l'horizon. Elle avançait à une allure folle, courant telle une gazelle dans les bois, sautant de branche en branche dans des mouvements agiles et souples, légers et furtifs, rapide comme le vent qui la suivait tel son ombre. Les rayons de l'astre flamboyant du jour percèrent l'épais manteau de feuilles vertes que les arbres arboraient fièrement, mais se heurtèrent à la froideur d'un cœur de pierre. Cette douche chaleur ne réchauffait plus la jeune fille qui n'avait plus qu'un but en tête, sa mission. Elle courrait telle une machine, une arme de guerre formatée pour le combat, née pour obéir, construite pour combattre, créée pour être crainte et haïe. La fatigue ne la gênait plus, les sensations enivrantes du vent sur sa peau, de la musique apaisante du bruissement des branches et du chant des oiseaux ne l'atteignaient pas. Enfermée dans une bulle qui la protégeait des souffrances, elle poursuivit son chemin, ne se reposant que quelques heures par jour, jusqu'à ce que devant elle se dresse la porte de son ancienne prison, immense et imposante, l'acier rutilant sous les rayons du soleil qui tentaient tant bien que mal de filtrer à travers les nuages gris et filandreux. Des frissons de colère lui chatouillèrent le creux des reins, remontant doucement jusqu'à la base de sa nuque. Ayu avait hâte de ressentir la haine et le plaisir de voir leurs visages déformés par la peur. Au fond de son âme, le démon grondait de plaisir, fulminant de rage et d'impatience. Une à une, ses articulations se délièrent, et dans sa paume se forma une petite boule de chakra noire et dense. Elle l'envoya valser devant elle d'une simple pichenette et dans un nuage de fumée et un vacarme assourdissant, la jeune intrépide au regard sanglant apparu aux yeux des moines alertés.

Certains se précipitèrent pour alerter le maître des lieux, d'autres eurent assez de cran pour lui faire face. Peu importe, ils subiraient tous le même sort. Elle ne pouvait plus faire marche arrière et même si l'occasion lui en était donnée, elle le refuserait. Dégainant son katana dans un geste ample et gracieux, elle s'élança dans le ciel nuageux et tourbillonna telle une tornade avant de retomber au sol sous une chaude pluie de sang et de cris. Quelle douce musique enchanteresse... Yûkchuu ronronnait de plaisir, fulminant au plus profond de son être, provoquant de délicieux frémissements qui remontèrent son échine, excitant ses sens, tiraillant sa soif. Plus, plus, elle en voulait plus.

- Qu'as-tu donc fait, Ayu!

Tiens tiens, le maître montrait enfin le bout de son nez, ses disciples agglutinés dans son dos, craintifs et lâches, paralysés par la peur.

- Ne laisse pas le démon prendre le dessus! Je sais que tu es plus forte que ça! Ne succombe pas à la facilité Ayu!

- Comment oses-tu m'appeler de la sorte!

Ses entrailles se réchauffèrent, brûlantes, son sang bouillonnant dans ses veines, sa bouche haletante, assoiffée. Yûkchuu, avide de ce liquide vermeil, se déchaînait en elle, hurlant sa rage et son envie de combattre. Ses long bras fins s'élevèrent, accompagnant le mouvement du dragon de feu qui jaillit tel un éclair rougeoyant éclatant, ses pupilles de tourmaline brillantes et menaçantes. Lui aussi avait le droit de goûter à ce plaisir dont ils se délectèrent tous deux dans une danse sauvage et meurtrière. Ils valsaient l'un et l'autre en parfaite harmonie, savourant la moindre seconde de ce massacre barbare, spectacle ignoble et cruel, infâme et abject. Ne resta bientôt plus que Chiriku, dépassé par les évènements, paralysé par l'effroi. Le roi détrôné ne savait plus quel visage afficher, quels mots prononcer pour calmer la bête enflammée. Il crut voir la mort le foudroyer quand deux hommes apparurent, postés au pied d'une rivière de sang qui recouvrait les pavés de la cour du temple. A la vue des spectateurs de cet indigne théâtre, la jeune fille ordonna à Yûkchuu de disparaître d'un claquement de doigts et rangea sa lame après en avoir ôté le sang d'un geste net et précis. Le bruit sec de la partie métallique du manche contre le fourreau résonna dans le silence de mort qui régnait à présent.

- Vous êtes en retard, dit-elle à l'intention des deux hommes qui s'avançaient.

- Ça ne t'a apparemment pas dérangé, murmura Hidan en admirant la scène macabre où des dizaines de corps gisaient dans une mare d'un rouge miroitant.

- J'ai juste fait mon travail.

Kakuzu s'approcha de Chiriku, toujours tétanisé au sol.

- Tu ne veux pas lui donner le coup de grâce?

- Il ne mérite même pas que je le regarde mourir.

Elle entra dans le temple, marchant parmi les cadavres avec une totale indifférence et se dirigea vers un meuble où se trouvaient des documents qui intéressaient Pain, ou plutôt Tobi, alors que derrière elle résonnait le hurlement désespéré du moine agonisant. Ayu saisit les rouleaux et rejoignit Hidan et Kakuzu, sur l'épaule duquel reposait Chiriku.

- J'ai encore quelques petites choses à faire, je vous rejoins après.

- Bien alors à plus tard, lui répondit Hidan d'une voix douce.

Les deux hommes partirent, pendant que la jeune demoiselle pénétrait pour la dernière fois dans l'enceinte de son ancien foyer. Elle retrouva facilement le chemin vers sa chambre, ses jambes la menant d'elles-mêmes. Ses pieds foulèrent le parquet brillant et lisse pendant que les souvenirs de son enfance la submergeaient. Elle se voyait courir dans ces couloirs, ces escaliers, jouant à cache cache avec Fujitaka, la douce mélodie qu'il lui chantait pour qu'elle s'endorme flottant dans l'air. Les joyeux éclats de rire d'une petite fille lui parvinrent aux oreilles, les bruits de pas précipités d'un enfant...

- Mitsuketa!

Le moine était devant elle, un sourire aux lèvres. Il s'approcha, les bras tendus vers elle.

- Fujitaka...

Désemparée, elle avança une main mais alors qu'elle s'attendait à une étreinte chaleureuse, il lui passa au travers du corps et attrapa une enfant dans ses bras. Il la fit voltiger en l'air alors que celle-ci continuait de rire à en perdre haleine, un sourire illuminant son visage. Bien sûr, ce n'était qu'une illusion, elle n'était pas encore totalement libérée de ses souvenirs. Ignorant les ombres de son passé qui se dissipèrent, elle poursuivit son chemin jusqu'à sa chambre. Ayu en ouvrit la porte mais aucun souvenir, aucune vison ne la submergea. Jamais elle ne revivrait cette enfance heureuse avec Fujitaka.

- Désolé, je n'attends pas de toi que tu sois fier de moi...

D'un claquement de doigts, une étincelle se forma et en quelques secondes, la chambre ressembla à un immense brasier. Maintenant elle n'avait plus de passé, ni d'avenir. Elle serait l'arme de Pain et Tobi, sans conscience ni sentiments. Elle ne souffrirait plus en abandonnant tout ce qui faisait d'elle une humaine. La jeune fille sortit du Temple du Feu d'où des flammes gigantesques s'élevaient vers le ciel et partit sans regarder en arrière. Qui avait dit que la vengeance n'apportait aucune satisfaction?

Ayu se rendit près d'un bâtiment isolé qui avait l'air à l'abandon. Sur le chemin qui le longeait, elle y surprit Kakuzu et Hidan en plein milieu d'un combat.

- Tu arrives pour le clou du spectacle, l'accueillit le ninja aux cheveux blancs.

- Ayu-san... Murmurèrent les quatre ninjas de Konoha qui paraissaient être plutôt en mauvaise posture.

- Asuma, Kotetsu, Izumo et Shikamaru-san si je ne me trompe pas, répondit Ayu comme si de rien n'était.

- Vous vous occupez de la mauvaise personne, rigola Hidan en s'enfonçant un pieu dans le genoux, ce qui eut pour conséquence un hurlement d'Asuma qui tomba à terre.

Ayu alla s'asseoir sur les marches de l'escalier en spectatrice, indifférente à tout ce remue ménage. Elle connaissait les techniques de combat particulières de son ami, celui-ci lui en avait parlé pendant ses séances d'entraînement, peu après qu'elle ait intégré l'Akatsuki. Son adversaire n'avait malheureusement aucune chance... Elle dut avouer qu'ils se débrouillaient bien et ils donnèrent du fil à retordre à leur adversaire qui demeurait malgré tout invincible, quand bien même ils lui arrachèrent la tête. Le combat continua après que Kakuzu ait recousu celle-ci à son emplacement original mais la fin était inéluctable. Izumo et Kotetsu se jetèrent vers Hidan mais son partenaire les stoppa en les empoignant à la gorge. Le nukenin aux cheveux blancs se transperça de sa faux et Asuma tomba à terre, puis, alors que Shikamaru lui hurlait d'arrêter, il lui donna le coup de grâce en s'enfonçant un pieu dans le cœur. Le désespoir s'empara des yeux du condamné, à genoux devant son bourreau immortel qui jouissait de le voir à l'agonie à ses pieds. Comme d'habitude, les hurlements s'en suivirent, les larmes, la colère, la haine, la tristesse, la douleur, tous les tourments qu'Ayu avait décidé d'accepter pour instaurer une paix, choses qui paraissait bien insolite dans un tel moment. Ils allaient tous mourir de toute façon, alors pourquoi résister? Tel était leur destin, ou pas...

La brunette se releva d'un bond une seconde avant que des milliers de corbeaux noirs ne leurs obstruent la vue, laissant le temps aux renforts de Konoha de mettre à l'abri leurs amis en arrière. Cinq ninjas de plus, les choses allaient se compliquer... Surtout que Kakuzu, trop avide d'argent, ne comptait pas les laisser lui enlever le corps d'Asuma qui ne valait pas moins de 35 millions de ryous et qu'Hidan semblait être loin d'avoir étanché sa soif de sang. Mais ils furent tous deux stoppés dans leur élan par la voix de Pain qui résonna dans leurs têtes et qui leurs demandaient de rentrer.

- Et merde, ça peut pas attendre un peu?

- J'ai besoin de vous deux maintenant, venez de suite à l'endroit habituel. Kakuzu-san, donne l'argent à Ayu, qu'elle le ramène à Ame no kuni. Ne perdez pas de temps.

Ils acquiescèrent à contre cœur et le ninja le plus cupide que la jeune fille connaissait s'approcha d'elle et lui tendit sa précieuse mallette remplie de nombreux billets qu'il avait récupérés en vendant le corps de Chiriku.

- Si tu la perds...

- Ça n'arrivera pas, le coupa-t-elle dans son élan.

Ils disparurent tous deux pendant qu'Ayu se préparait à se remettre en route, toujours aussi indifférente aux huit ninjas encore debout qui les regardaient s'en aller, bouche-bée. Elle s'apprêta elle aussi à s'envoler dans un nuage de fumée, mais...

- Alors c'est pour ça que tu es partie? Pour rejoindre cette bande de criminels? Hurla une jolie blonde entourée de ses compagnons qui la dévisageaient, incompréhensifs face à son comportement.

- Comme tu vois.

- Pourquoi? Pourquoi tu fais ça? Qu'est-ce qu'on a fait de mal pour que tu nous haïsses à ce point?

- Tu te trompes Ino-san. Je n'ai jamais dit que je vous haïssez, au contraire.

- Te fout pas de ma gueule! Je croyais qu'on était amies!!!

- Ino...

Chouji tentait de calmer son amie dont le visage était baigné de larmes.

- Ayu. Il est encore temps que tu fasses demi-tour, tu peux encore revenir en arrière. Ton père n'aurait jamais voulu ça, lui dit doucement Izumo.

- Un jour peut-être, vous comprendrez...

Il avait tort, elle ne pouvait plus faire marche arrière. Désormais, elle était l'arme de Pain et de Tobi. Elle tuerait quiconque se mettrait en travers de leur route. Un jour, lorsque la paix fleurirait, elle disparaitrait elle aussi, emportant avec elle la haine de ce monde. C'est ce qu'elle pensait au fond d'elle-même, elle en était intimement convaincue. D'un simple geste, la jeune fille s'évapora à son tour dans les airs, abandonnant définitivement derrière elle son passé.