2012
LYRIC DINER
MANHATTAN
SECURITY 02 B
08:07:42
1.
Ses doigts coururent le long de la page qu'elle tournait dans un geste presque tendre, ses phalanges effleurant le bord tranchant, sa peau bruissant sur le papier avec une douceur amoureuse. On aurait dit qu'elle tentait de déchiffrer les lignes en les caressant, que l'encre prenait sous ses ongles des accents que le grain délicat de son derme traduisait comme du braille. Le mouvement ralentit alors que ses prunelles reprenaient leur valse au paragraphe suivant et elle porta sa tasse fumante à ses lèvres sans abandonner un instant sa précieuse lecture, littéralement happée dans ce monde fictif bien différent du diner fréquenté où elle s'était arrêtée pour le petit-déjeuner.
Profitant de l'agitation générale autant que des sorts dont son livre la berçait, il s'avança prudemment le long du comptoir. Il savait qu'elle ne relèverait pas les yeux avant d'avoir terminé ce chapitre : il reconnaissait une passionnée quand il en voyait une. Rien ne la distrairait de l'ouvrage, rien ne retiendrait son attention, rien n'importerait tant qu'elle voguerait sur les flots des aventures imprimées que ses paumes parcouraient. Elle dévorait cette histoire avec bien plus d'appétit que les œufs qui tiédissaient dans l'assiette, et il devinait qu'il pourrait demeurer là de longues minutes sans qu'elle ne le repère.
Il passait pourtant rarement inaperçu, et aujourd'hui encore beaucoup de coups d'œil fusaient dans sa direction. Tout le monde dans la salle s'était maintenant étonné de son étrange présence et de son immobilité. Tout le monde sauf elle. Il se décida alors à approcher. Posté devant sa table, il hésitait encore : l'idée de la déranger le contrariait, car il la trouvait si amusante ainsi plongée dans son imagination, si pure dans son émerveillement ravivé à chaque coin corné, que la perspective de couper court à cet instant privilégié lui paraissait scandaleuse. Mais le regard de la serveuse ne cessait de buter contre sa haute silhouette et son attitude alarmerait bientôt les clients s'il s'attardait plus longuement sans agir.
D'ailleurs il était venu pour la tirer du pétrin, pas pour la contempler à la dérobée. Alors, avec souplesse, il se glissa sur la banquette face à la jeune rêveuse comme s'il la connaissait, apaisant par là même les soupçons des spectateurs.
Durant deux longues et magnifiques secondes elle continua à lire sans remarquer l'homme qui venait de s'inviter. Un sourire incontrôlable flottant sur ses lèvres il l'observa battre des cils pour quitter ses songes et revenir à la réalité. Alors seulement elle daigna le considérer, et ses grands yeux verts s'écarquillèrent de surprise sous ses sourcils arqués.
— Je... Je peux vous aider ? demanda-t-elle un peu abruptement en posant sur son livre ouvert deux mains protectrices.
— J'espérais que je pourrais vous aider, répondit-il.
Il avait une voix rauque, sourde et rouillée, qui lui fit immédiatement dresser les poils sur les bras.
— Moi ? s'étonna-t-elle en bredouillant.
Elle lança un regard bondissant à la foule des habitués. Plus personne ne semblait s'intéresser à ce grand gaillard en costume maintenant qu'il l'avait l'abordée avec une aisance et une allure qui feignaient à merveille la familiarité.
— Vous, assura-t-il avec un autre sourire.
— Merci mais... Je n'ai pas besoin d'aide, dit-elle en secouant légèrement la tête, un rire jaune sur la langue.
— Votre livre a l'air palpitant, lança-t-il sur le ton de la conversation. J'ai un ami... féru de lecture lui aussi, je suis sûr que vous vous entendriez à merveille avec lui.
— Je ne...
— J'ai un peu observé votre expression quand vous le lisiez. Vous avez le même air que lui quand je le surprends.
Un instant il la sentit sur le point de s'engager sur la voie des banalités, comme si elle était physiquement incapable de détourner le sujet si on l'attirait sur son terrain de prédilection. Elle inspira pourtant pour reprendre contenance et, l'air grave, s'interdit de se laisser prendre au jeu :
— Pardon si je suis impolie mais... Qui êtes-vous ?
Elle savait qu'il n'était pas victime de son succès, car elle n'était pas vraiment belle. Quand des types se retournaient sur elle il s'agissait rarement d'individus aussi séduisants que lui, avec ses yeux si clairs qu'ils en disparaissaient presque, ses hautes pommettes osseuses, ses cheveux noirs qui blanchissaient à la base de son front. Et aucun des rares mâles attirés par son charme timide et discret n'aurait jamais eu le cran de s'asseoir ici pour engager subtilement la conversation sur ses goûts littéraires. Si seulement, songeait-elle. Si seulement un homme comme lui avait pu lui trouver une once de valeur et se montrer assez distingué pour nouer le contact d'une si jolie manière...
Puisqu'il ne pouvait s'intéresser spontanément à elle, son élégance ravageuse l'inquiétait peu à peu. Que lui voulait-il ? Ils n'étaient clairement pas du même monde. Elle perdue dans ses fantasmes, lui pétri de froides vérités qui durcissaient ses iris d'un gris d'acier... une telle rencontre cachait forcément quelque chose.
— Je vous l'ai dit : quelqu'un qui veut vous aider.
— Je ne...
— Ne tournez pas la tête, avertit-il. Mais dans l'immeuble de l'autre côté de la rue, au troisième étage, il y a quelqu'un qui vous vise avec un fusil. D'ici quelques minutes il appuiera sur la gâchette.
Dans ses prunelles écarquillées fusa une horreur qu'il aurait aimé dissiper. Mais il ne pouvait esquisser aucun geste trop entreprenant à son égard : s'il faisait mine de la protéger le sniper presserait la détende plus rapidement que prévu, et tout ceci n'aurait servi à rien.
— Je passe pour un type qui tente de vous draguer, reprit-il. Jetez-moi votre café à la figure ou mettez-moi une beigne tant que votre tête atterrée peut passer pour de la révolte. Puis sortez de ce diner et rendez vous au croisement de la 5ème Avenue et de la 47ème Rue. Maintenant.
Elle n'hésita qu'une seconde. Puis, poussée par l'intuition, la panique ou la confiance, elle lui décocha gifle magistrale alors qu'il esquissait un rictus grivois et déroulait une main qui se voulait baladeuse pour conférer à son rôle plus de crédit. Par la lunette du viseur, il aurait tout l'air d'un vrai goujat, alors peut-être aurait-elle l'occasion de s'enfuir sans subir les inévitables représailles de sa délation. Elle ne perdit d'ailleurs pas une minute pour rassembler ses effets et décamper.
Mâchoires pressées, poings serrés, il guetta l'instant où la vitre volerait en éclats : pour peu que le tireur ait du cran, il essayerait de l'atteindre alors qu'elle s'éloignait en direction de la sortie – une manœuvre risquée : à cette distance beaucoup d'innocents risquaient de pâtir de sa maladresse, si maladresse il y avait. Mais le coup ne vint pas et quelques secondes plus tard la porte donnant sur la rue perpendiculaire se referma avec un tintement cristallin. Comme il l'avait présumé la position du sniper était réglée au millimètre près, lui coupant toute solution de repli si sa cible remuait avant qu'il n'ait reçu le signal final. La devanture, les clients, l'angle d'attaque, autant d'obstacles qui, une fois échappée de sa ligne de mire, l'empêchaient de l'abattre.
Se massant distraitement la joue, souriant nonchalamment aux curieux qui le scrutaient d'un œil torve après le scandale de cette énième personne d'intérêt, il déposa un billet sur la table pour régler son repas et se leva. Dans l'immeuble, posté à la fenêtre d'un appartement abandonné, le tireur laissa échapper un juron. Au fond de sa poche son portable vibra, donnant l'alarme censée provoquer le meurtre d'Amelia Cardelli.
