CHAPITRE 2
Comme je devais m'en douter, le voyage se passe mal. Je suis trop anxieux pour pouvoir me détendre. Le pauvre Jason subit toutes mes longues tirades sur les statistiques, sur les risques inhérents au vol, aux avions et aux accidents qui pourraient subvenir. Je n'ai jamais autant décliné de nombres, de chiffres, d'hypothèses tout autant loufoques les unes que les autres. Je ne connais que cela, malheureusement, pour me protéger de mes angoisses.
Et lui m'écoute sans un mot, avançant ses pions sur notre jeu d'échec sans relever à quel point je me sens désemparé. Il le sait, il le devine facilement, il l'a déjà dit que j'étais peut être la personne la plus facile à profiler…ce n'est pas bien difficile d'ailleurs, je suis tellement rempli de tics nerveux qu'on se doute quand je cache quelque chose, quand je vais bien ou quand je suis dans le vide total de mon existence…
Il le sait. Il me laisse gérer seul. Il n'a pas tord, mais j'aurai aimé qu'il me parle d'eux , de cette équipe que l'on va rencontrer , juste pour me rendre compte qu'ils sont pas si terrifiants de l'image que je me fais d'eux.
Mais non il ne veut rien dire. J'insiste pourtant, je pleurniche presque comme une petite fille pour obtenir ne serait-ce que des noms, des prénoms, un descriptif…
« Spencer, je préfère que tu te fasses une opinion seul…cesses de me poser des questions et concentres toi un peu sur le jeu, tu vas encore perdre… »
Il me sourit tout en ôtant ses lunettes pour mieux me regarder. Il me fait penser au loup dans le petit chaperon rouge, il joue de son charme pour qu'on obéisse à ses désirs… et dire que l'on dit cette histoire faite pour les enfants... Moi elle me terrifie , les contes pour enfants m'ont toujours effrayés d'ailleurs peut être parce que j'avais l'intime conviction qu'il dissimulait en réalité de sombres vérités…enfin les différents professeurs que j'ai eu m'ont toujours pris pour une sorte de petit fou illuminé lorsque je leur rendais des dissertations avec des hypothèses de ce genre…ma mère, elle comprenait…comprenait que je savais lire entre les lignes, que je savais déjà disséquer le profond de l'être humain…j'étais d'ailleurs à bonne école avec une maman schizophrène…ca a surement aidé à mon orientation professionnelle.
Il me regarde encore d'un regard de père attendri puis reprend le jeu.
« Echec et Mat »
Voilà, je le savais…Je ne suis même pas étonné .Je boude un peu tout de même. Je déteste perdre. Je crois qu'il ne me laissera jamais gagné. Je croise les bras contre mon torse, mon cerveau ré analyse chaque coup que j'ai porté. Je ne comprends pas où je me suis de nouveau trompé dans ma stratégie.
« je ne vois pas … »
« Tu dois te concentrer encore plus, tu dois laisser ton instinct te guider et pas seulement les théories sur les échecs…on reprend »
Et le voilà qui replace les pions, les blancs pour moi, les noirs pour lui. Je n'ai plus envie de jouer, je voudrais me plonger dans un bon libre histoire de laisser mon esprit partir vers d'autres horizons. Mais comme d'habitude, je n'ose pas le lui dire.
Jason est la seule personne au monde que je n'ai jamais réussi à battre à ce jeu. Mon père a capitulé dès que j'ai eu 6 ans, de toute manière il a capitulé sur tout ce qui me concernait…mes amis, enfin ceux qui voulaient bien me parler, n'ont jamais voulu se confronter à moi et puis…et puis j'ai appris à jouer seul…comme pour tous les loisirs d'ailleurs que j'ai eu dans ma vie, la lecture, les sciences, et Star Strek…loin de ce que l'on attend d'un enfant de 6 ou 7 ans…
Maman m'a donné le gout de lire, de dévorer les œuvres de notre siècle et des siècles passés, le gout du savoir, de la connaissance mais elle ne m'a cependant jamais appris à jouer avec les autres, à des jeux d'enfants normaux, les petites voitures, les châteaux de chevaliers et autre construction en tout genre, faire du skate borad ou tout simplement lancer un ballon droit dans le but. C'est peut être pour cela que je suis si maladroit d'ailleurs…je ne sais qu'utiliser mon cerveau…ca doit être la raison d'être un génie, à mon avis…
« Spencer, à quoi songes tu ? »
« Oh rien, Jason, rien…je peux vous poser une question ? »
« bien sur… »
Jason ôte ses lunettes et me regarde.
« Quand vous étiez enfant, votre jeu préféré, c'était quoi ? »
« Oh ca date un peu tout cela…quand j'étais vraiment petit, je crois que j'étais très attiré par les personnages miniatures, je construisais des mondes imaginaires avec eux…je passais des heures à inventer une histoire avec eux…comme des petits soldats de plombs tu vois ? »
« Euh oui… »
Non en fait je ne vois pas. Je n'ai jamais eu de petits soldats de plombs…
« …et surtout je passais des heures à construire des avions et à les faire voler de ma fenêtre…c'est surement de cela que vient mon amour des oiseaux… et toi dis moi, à quoi jouais-tu donc ?»
Je ne sais pas quoi répondre. Je me rends compte que jamais personne ne m'a demandé une telle chose et que je ne sais pas vraiment ce que c'est que jouer comme un enfant .
« Je…je passais beaucoup de temps à lire en fait… »
Jason a vu mon trouble. Il se pince les lèvres. Il doit être en train de se demander quel genre d'enfant j'étais.
Maman vous dirais que j'étais un enfant extraordinaire, unique, la chose la plus belle que la vie lui a donné…Papa lui aurait certainement dit que j'étais un enfant incompréhensible, trop compliqué pour lui…et les autres enfants auraient éclaté de rire en repensant au petit Spencer, avec se lunettes trop épaisses et ses vêtements sortis du siècle dernier.
Moi je dirai juste que je n'ai certainement jamais été un enfant comme le sens du mot le définit.
« Garçon ou fille qui est en bas âge. S'amuser, rire comme un enfant. Des jouets d'enfants. Pleurer comme un enfant. »
Non je ne me reconnais pas dans ces termes et pourtant je sais que je me comporte souvent comme tel…j'ai un besoin constant d'être rassuré, d'être protégé, de sentir que quelqu'un me montre le chemin…triste réalité de ce que je suis réellement…ni un homme, ni un enfant…un génie…à quoi peut ressembler un enfant génie, à quoi doit jouer une enfant comme moi…
Tout ce que je sais c'est qu'un enfant comme moi n'a pas d'amis…il grandit seul, il apprend seul, il est seul pour se défendre quand il se fait taper par les autres élèves, il est seul aussi quand il pleure sous son oreiller, il est seul aussi quand il reçoit ses diplômes et il est malheureusement très seul aussi au bal de fin d'année…de toute manière ca ne m'a jamais dérangé d'être seul pour cet évènement…je déteste danser…
Je sais que je vais encore être très seul pour cette mission ca Jason va retrouver son ami là bas. Il n'aura certainement que peu de temps à me consacrer.
Mais je m'en fiche, je ne suis de toute ma manière pas capable de rester longtemps au contact des autres…
Jason me tape sur l'épaule.
« On est arrivé, mon grand… »
Je me sens étourdi. J'ai du m'endormir sans m'en rendre compte. Je me lève rapidement, trop rapidement car ma tête vient heurter le compartiment à bagage que Jason a ouvert. Il sourit gentiment pendant que je me frotte frénétiquement la tête.
