[Moriarty]

Je me m'éveillais dans un sourire.

Une faible lueur traversait les volets de ma chambre, un scintillement si faible indiquant que le jour n'était pas encore levé.

Cependant, je ne ressentais nullement le besoin de dormir davantage. Je n'ai jamais été de ceux qui passent des journées entières à se prélasser dans leur lit. D'autant plus que j'étais allé me coucher la tête pleine d'idées plus excitantes les unes que les autres... Sherlock m'avait tellement, tellement manqué… Trépignant d'impatience, j'avais observé le brun, qui venait tout juste de revoir ce fameux texto. Il avait alors jeté un regard presque horrifié à son futur repas, réalisant qu'il était sur le point de s'essayer à l'anthropophagie.

L'audience se gausse, rires préprogrammés, blague réussie.

Des fois, j'imagine ma vie comme une sitcom, souriant aux passants, multipliant les courbettes et les plaisanteries, juste pour voir si le public réagit positivement. Quand je le juge satisfait, j'ai presque envie d'être une belle personne. De tenir la porte aux inconnus, d'aider les jolies demoiselles à porter leurs valises dans le métro. Mais quand la masse invisible qui m'observe ne daigne pas de manifester son contentement, je sens monter en moins la colère. Alors je serre mes poings encore plus fort, jusqu'à sentir mes ongles s'enfoncer dans mes paumes et faire palpiter le sang sous ma peau. Des fois, il m'arrive de sentir le fer sous mes doigts. Alors je visualise Sherlock, un peu comme un gamin qui pense aux cadeaux sous le sapin de Noël. Et tout disparaît. La seule image qui me reste est celle du détective, ses belles boucles collant à son front trempé. Je l'imagine attaché, peu m'importe l'art et la manière, du moment qu'il reste immobile et tremblant, condamné à m'observer. Et face à son regard effrayé, je m'amuse à torturer un innocent, juste pour le plaisir. Et je me complais dans la peur qui suinte de sa personne, par ses pores, par ses larmes.

Et à ce moment précis, je me sens aussi heureux que le petit Dylan qui vient tout juste de déballer un vaisseau Star Wars en Lego le 25 décembre au matin.

Je sors de mon lit en un bond, et enfile à la va-vite une chemise blanche, un pantalon noir et une petite veste cintrée de la même couleur. Histoire de me fondre dans la masse. Habituellement, dans mon ensemble Vivienne Westwood hors de prix, personne ne se doute que c'est mon petit minois de garçon propret qui fait frémir les policiers et agace les journalistes. Je réajuste un des petits crânes brillants qui fait office de bouton de manchette, et, alors qu'une envie subite de musique se ressent soudainement dans mon for intérieur, je sautille vers ma platine. Lui lançant un regard amoureux et attentif, je pose doucement la tête de lecture sur le disque noir qui n'attendait que mon attention. Le grésillement propre aux vinyles vient briser le silence, vite remplacé par la plainte lancinante d'une ballade mélancolique.

" This beautiful creature must die
A death for no reason
And death for no reason is murder… "

C'est une des rares chansons des Smith où la voix de Morrissey est triste, à l'instar d'un médecin qui annonce la mort d'un patient à sa famille. Mais elle reste ma préférée, aussi contradictoire que cela puisse paraître quand on tend l'oreille pour écouter les paroles.

" The meat in your mouth
As you savour the flavour
Of murder..."

Me retournant vers le miroir, je réajuste un pli sur mon épaule mes doigts tremblent un peu quand je resserre la cravate autour de mon cou. L'excitation, l'impatience, très probablement. Dans ce costume, je me sens… presque beau. Bien que trop maigre, avec ce visage si banal… Rien à voir avec les boucles délicates de ce cher Mr Holmes, qui lui confèrent un charme typiquement anglais qui, d'après mes sources, laisse plus d'une âme pantoise. Je jalouse ses joues si coupantes, son regard glacé mais si séducteur… L'enfoiré.

Un klaxon se fait entendre dans la rue, en bas de mes appartements. Le taxi est déjà arrivé, et je me demande en souriant d'un air mesquin ce qu'a dû se demander le chauffeur quand je lui ai réservé une course pour 4h30 du matin, il y a deux jours.

" - Vous rentrerez de soirée, Monsieur ?

- Du tout, je pars pour le champ de bataille. "

Comme je l'avais prévu, l'homme au volant ne pipa mot durant tout le trajet. Peut-être était-ce ce sourire pernicieux que j'arborais durant tout le trajet. Le voyage me paraissait interminable : trop de feux tricolores, de filles en robes courtes qui n'arrivaient plus à traverser tant elles avaient bu… J'en trépignais d'impatience. Mais, arrivé à Baker Street, tout semblait s'effacer autours de moi.

Crochetant la porte d'un geste expert, je gravis les marches de l'appartement d'un pas léger. Depuis que Sherlock s'était enfui à l'anglaise, John avait déménagé. Le médecin avait rencontré une jeune femme pétillante et féminine du nom de Mary, qu'il allait épouser sous peu. Il avait mis du temps à faire son deuil, et à son retour, le détective avait retrouvé le 221B vide et poussiéreux. Le brun n'a jamais essayé de retrouver un autre colocataire, et ruminait depuis l'absence de son animal de compagnie favori.

Le salon était aussi bordélique qu'à l'époque où je passais chez Sherlock à l'improviste, à cette période où il m'acceptait encore un tant soit peu non loin de lui, marchant dans son ombre, et jetant à son joli visage des torturés et des énigmes plus foutraques les unes que les autres. Puis j'avais disparu de la circulation quelque temps, juste assez pour qu'il remarque mon absence, pas assez pour lui manquer.

La chambre à coucher du détective était au dernier étage. La porte était grande ouverte, me laissant le loisir de détailler l'emplacement de chaque meuble dans la pièce, imprimant dans ma tête comment était disposé la moindre feuille volante, le verre d'eau à moitié vide ou les vêtements délaissés sur le dos de la chaise. Les volets étaient ouverts, laissant un fin rayon de lumière éclairer le lit où sommeillait le détective. Dormir était un grand mot, car ses longs membres ne cessaient de s'agiter, à tel point que sa jambe droite sortaient de sous les draps.

Je m'approchai de Sherlock, de plus en plus prêt, observant ses yeux clos et ses paupières qui se plissaient dans un gémissement rauque. La chemise de nuit qu'il portait était à moitié ouverte, laissant transparaître sa peau pâle. Le reste de son corps, enfui sous la couverture, tremblait comme si un fantôme s'amusait à le secouer. Monsieur Holmes, si menaçant au grand jour, arrogant et fier, cauchemardait-il donc comme un enfant ? Cette pensée me fit rire, et réveilla soudainement le détective. Il ne lui fallut qu'un éclat de secondes pour sortir de sa torpeur, et avant qu'il n'ait le temps de dire quoi que ce soit, j'ébauchais un large sourire en murmurant :

" Je t'ai manqué ?"

"... and who hears when animals cry ?"