Arwen referma le livre en soupirant. Elle avait lu trois fois de suite l'histoire de Beren et Luthien mais, loin de la distraire, cette lecture l'avait plutôt démoralisée.

Oser aimer un mortel, aller affronter le danger avec lui, et vaincre la mort elle-même après maintes péripéties ! A côté de ces exploits, sa vie lui semblait bien morne : elle passait son temps à lire, à tisser ou à faire de la musique. Le seul changement qu'elle pouvait espérer était que son père lui trouve un mari –et ses occupations resteraient les mêmes, avec en plus l'éducation de leurs enfants-. Elrond devait avoir l'embarras du choix : tous les Elfes de Fondcombe étaient beaux, intelligents, courageux et habiles au combat. Tous pareils, quoi, et désespérément ennuyeux.

Elle se leva et décida d'aller se promener dans les jardins. Si quelque chose d'inattendu se produisait un jour, ce ne serait sûrement pas dans sa chambre.

Elle erra quelques temps, cherchant du regard les petits détails qui avaient changé pendant son séjour en Lorien (sans doute la chose qui lui avait le plus changé les idées ces derniers temps). Elle s'arrêta soudain sans en croire ses oreilles : un peu plus loin s'élevait une voix inconnue, qui chantait le lai de Beren et Luthien. Cette voix était curieusement rocailleuse, et certaines notes étaient modifiées par rapport à l'air original –sans doute pour apporter un peu de nouveauté, pensa Arwen.

Elle s'approcha en silence et le vit. Il faisait sa taille, avait la peau brune comme un pain doré, et étrangement foncée autour de la bouche et sur les joues. Mais ce fut ses habits qui étonnèrent le plus la jeune femme : ils étaient couverts de taches couleur boue, et recouverts d'une fine poudre grise. Elle se jura d'essayer de reproduire ces couleurs sur son métier à tisser : cela la changerait de sa garde-robe habituelle !

Après cet examen, Arwen décida d'aller parler à l'inconnu. Peut-être lui parlerait-il de là d'où il venait, de ses voyages, de ses aventures… Elle se plaça sur le bord du chemin pour le saluer sur son passage mais il continua à marcher sans la voir.

Elle comprit alors qu'il s'agissait d'un Humain, aux sens moins aiguisés que les Elfes, et sa curiosité redoubla. Elle se concentra et, les yeux plissés par l'effort, elle frappa du pied par terre et réussit à faire craquer une brindille.

Et l'Homme se retourna enfin et croisa son regard…