Les paysages défilaient, et Kenny refusait de porter son regard ailleurs qu'à l'extérieur. Il voulait se souvenir d'un maximum de chose de la ville où il avait grandi, de ses montagnes éternellement couverte de neige, de ses maisons colorées, de chacune de ses rues. La voiture passa devant l'école primaire et il sentit son cœur se serrer, il préféra alors reporter son attention sur l'homme qui l'emmenait loin de chez lui.
« On n'arrivera pas avant plusieurs heures, tu peux dormir si tu veux. » lâcha celui-ci, sous entendant que le jeune garçon allait avoir besoin de forces une fois là-bas.
Mais comment pouvait-il trouver le sommeil, alors qu'il laissait derrière lui toute son enfance? Et encore, il n'imaginait même pas ce qui l'attendait lorsqu'il arriverait.
Mais à force de torturer son esprit de remords et de questions, il avait fini par s'endormir, épuisé.
La brusque secousse provoquée par l'arrêt du véhicule lui fit ouvrir les yeux. Un peu perdu, il balada son regard autour de lui, saisi par la différence du paysage. Des prairies rases et boueuses s'étendaient à perte de vue. Quelques tentes vertes se fondaient sur le sol, lui apportant son seul relief.
L'officier descendit de la voiture, et, sans dire un mot, se dirigea vers l'une d'elles. L'enfant comprit qu'il devait faire de même et le suivit en silence.
Lorsqu'ils entrèrent, ils trouvèrent une grande table où plusieurs soldats mangeaient. Des chuchotements coururent sur les lèvres lorsque ceux-ci remarquèrent les arrivants. L'officier lâcha froidement quelques mots pour présenter la nouvelle recrue.
« Kenneth McCormick, 16 ans, originaire du Colorado, matricule 128-57, je vous demande de lui réserver un accueil chaleureux »
Un léger rire s'éleva de l'assemblée en réponse à la dernière partie de la phrase et détruit en quelques secondes ses dernières illusions. Sa vie venait de se transformer en enfer, mais il n'allait réellement s'en rendre compte que plus tard.
L'homme tourna les talons et lui demanda de le rejoindre dans la tente voisine dans une demi-heure. Kenny acquiesça puis chercha des yeux le couvert qui lui était destiné et prit place autour de la table. Il reprit des forces avec le maigre repas qui lui était offert, ignorant les regards étonnés et les sourires amusés qui se dessinaient autour de lui. Les murmures qui circulaient pariaient que le petit blondinet n'allait pas tenir une semaine. Rares étaient ceux qui s'attardaient sur son corps déjà bien dessiné pour son âge, tous ne voyaient que le masque angélique qu'il gardait plaqué sur son visage.
La surprise passa, et l'ambiance se fit de nouveau lourde et silencieuse. Le jeune homme finit son assiette et la débarrassa rapidement. Il pressa le pas pour se rendre dans la tente que lui avait indiquée l'officier. Il ne savait pas trop à quoi s'attendre et hésita un peu avant d'entrer. Finalement il pris une longue inspiration et souleva le lourd rideau qui faisait office de porte.
« Tu es à l'heure, c'est bien. » Pour une fois, le ton était un peu plus sympathique, peut être était-ce parce qu'ils n'étaient que tout les deux? Il n'avait pas de réponse, mais il se sentit un peu plus à l'aise et répondit avec franchise.
« Oui, je voulais savoir pourquoi vous m'avez convoqué. »
Il crut même apercevoir un mince sourire sur ses lèvres pales.
« Je désirais d'abord te remercier d'avoir accepté mon offre, je sais que c'est très difficile pour toi » Le gradé marqua un arrêt mais, ne recevant pas de réponse, poursuivit. « Je tenais aussi à te montrer ta chambre, suis moi. »
Kenny se mit à réfléchir à vive allure tandis qu'il se laissait guider vers le fond de la tente par son supérieur. Il n'était qu'un soldat comme les autres, un petit nouveau en plus, et il allait avoir une chambre? Pourquoi ne lui laissait-on pas un simple lit dans le dortoir comme à tous les autres? Et il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour comprendre qu'il allait partager la tente personnelle de l'officier. Il ne comprenait pas ce traitement de faveur, mais décida de s'en réjouir plutôt que de s'inquiéter inutilement. Il aurait bien assez de raisons de se tourmenter plus tard de toutes façons.
Il leur fallut peu de temps pour déboucher sur une petite pièce dans laquelle le lit et la petite commode occupaient tout l'espace.
« Voilà, je te laisse t'installer, rejoins moi quand tu auras fini. » Ces mots à peine lâchés, il fit demi-tour et rejoignit ses appartements. Apparemment, il n'était pas spécialement bavard et aimait les rendez-vous. Kenny sourit de ce détail mais ne s'y attarda pas. Il posa par terre son sac-à-dos qu'il n'avait pas quitté depuis qu'il était arrivé et rangea ses quelques effets avant de se laisser tomber sur son lit.
Il n'était pas spécialement confortable, les ressorts lui faisaient un peu mal en bas du dos mais au fond, ça lui rappelait son lit. Lorsqu'il fermait les yeux, seule l'odeur du propre lui rappelait qu'il était bien loin de South Park, de ses amis et de Karen…
