J'avais 5 ans la première fois que j'ai rencontré Reiner Braun.
A l'époque je venais d'emménager dans une nouvelle ville avec ma mère suite au divorce de mes parents.
De par ma nature réservée, je ne me mélangeais pas trop aux autres dans les cours de récréation mais Reiner lui est tout de suite venu vers moi. Un grand sourire aux lèvres, le petit blond m'a tendu une main que j'ai saisie sans hésitation et malgré nos personnalités opposées, nous sommes vite devenus de très bons amis.
J'adulais Reiner, il était tout ce que j'aimais et n'osais pas être. Nous ne nous quittions pas d'une semelle et les années passées n'ébréchèrent en rien cette complicité, resserrant au contraire chaque jour un peu plus ce lien qui nous unissait.
C'est à partir de nos 15 ans, au début du lycée que notre relation a peu à peu évolué en quelque chose de plus intime et où nous avons commencé à nous considérer différemment.
Au fil des années le beau blond était devenu ce qu'on peut appeler un magnifique jeune homme.
Il n'atteignait pas ma taille mais était déjà très grand pour son âge. Son corps était solide, taillé comme une armoire à glace. Ses cheveux blonds, laissés un peu plus longs qu'à l'accoutumée, ravissaient les traits bien sculptés de son visage. Ses lèvres charnues étaient encadrées par un début de barbe qui lui donnait un petit air à la fois mature et séduisant.
Mais le plus beau chez lui restait ses petits yeux dorés. Perçants et tellement doux à la fois.
Ajouté à cela, la bonté du cœur et un charisme digne d'un mafieux italien, Reiner était à lui seul le parfait guide du gendre idéal et faisait tourner les têtes.
Je ne saurais plus dire comment c'est arrivé. C'est juste arrivé. Comme une évidence.
Notre rapprochement s'est fait le plus naturellement du monde, d'abord des regards de plus en plus appuyés, puis des mains qui s'égarent un peu trop longtemps sur l'objet de leur désir, de franches accolades qui muent peu à peu en étreintes romantiques et enfin des lèvres qui s'effleurent avant de se confondre mutuellement.
Lorsque nous avons annoncé notre mise en couple, personne ne fut surpris, certains se permettant même de nous charrier gentiment.
Au fond, il n'y avait jamais eu d'autres scénarios possibles.
Personne d'autre que Reiner ne pouvait égaler sa place dans mon cœur, tout comme personne ne pouvait prendre ma place dans le sien.
J'avais une vie simple mais idéale à mes yeux, j'étais heureux et c'est tout ce qui comptait. Il n'y avait aucune ombre pour noircir le tableau et je prenais ce bonheur comme un acquis infaillible.
Avec le temps, je me rends compte que j'étais bien naïf de penser qu'aimer suffisait pour être heureux.
Un peu plus d'un an auparavant – année de terminale
Après d'interminables heures de cours, la sonnerie retentit enfin annonçant le début du week-end. Comme tous les vendredis après-midi, mon petit ami Reiner, nos amis Marco, Jean, Pieck, Porco et moi-même nous dirigeons au parc situé à deux pas du lycée. C'est notre petit rituel de fin de semaine, on se pose à la bonne franquette et on se raconte nos vies comme des enfants.
Juchée sur une balançoire, Pieck lance la conversation :
- Il ne reste plus qu'un mois avant la fin du lycée… soupire-t-elle, c'est passé tellement vite, j'aurais aimé que cela dure plus longtemps...
- Ne fais pas cette tête Pieck, lui sourit gentiment Marco, la plupart d'entre nous resteront dans le secteur. Même si chacun aura sa vie, on pourra continuer de se voir de très souvent.
- J'espère bien ! Mais bon, ça me fera bizarre quand même après tout ce temps passé à voir vos têtes tous les jours…Enfin sauf Bertholdt, on sera tous les deux dans la même licence d'art… D'ailleurs Reiner, tu es le seul qui n'a pas encore choisi d'université, tu n'as toujours pas reçu tes confirmations ? questionne Pieck
Toutes les têtes se tournent vers mon amoureux, assis à mes côtés sur un banc. Il relève à peine les yeux de son smartphone pour répondre brièvement à Pieck :
- Hum, pas encore.
Depuis quelque temps, Reiner est moins bavard que d'habitude, souvent perdu dans ses pensées. Quand je lui demande ce qui ne va pas, il se contente de me sourire en disant que tout va bien et que ce n'est qu'un petit coup de mou.
Je ne veux pas le forcer à parler alors j'essaie juste d'être le plus présent possible pour lui.
Devant son air peu loquace, Pieck n'insiste pas et poursuit le tour de table :
- Et vous Jean et Marco ? Vous avez finalement décidé de suivre le même cursus ?
Elle esquisse une petite risette en lorgnant sur les deux tourtereaux qui rougissent à la moindre évocation de l'autre. Venant de Marco, ça n'a rien d'étonnant mais c'est plutôt amusant de voir un arrogant tel que Jean piquer un fard comme une lycéenne.
A peine arrivé au lycée cette année, le tacheté s'est très vite intégré à notre groupe d'amis et a vite sympathisé avec Jean qui n'a eu de cesse de le reluquer sous toutes les coutures. Si ces deux-là ne se sont pas encore déclarés, cela ne saurait tarder, et dans le pire des cas, ils pourront compter sur Pieck pour donner un petit coup de pouce au destin.
- Oui, répond Jean en reprenant son air présomptueux pour se redonner de la contenance, on a décidé de passer le concours de police ensemble.
- J'en rêve depuis longtemps, glisse doucement Marco son éternel sourire collé aux lèvres, mais j'appréhendais de le passer seul, c'est une chance que Jean suive la même voie que moi, j'ai un peu moins le trac maintenant.
Une fois de plus ça n'a pas manqué, Jean vire au rouge pivoine grommelant des propos inaudibles. Marco rit doucement, pinçant la joue de son « meilleur ami » pour le taquiner.
S'il savait que Jean se fiche de devenir policier autant que de sa première dent de lait et que s'il souhaite passer ce concours c'est uniquement pour se rapprocher un peu plus de son cher et tendre Marco, je me demande ce que dirait ce dernier.
- Et toi Porco ? questionne Jean histoire de détourner la conversation, tu n'envisages toujours pas d'études ?
- Non, je vais plutôt essayer de me trouver un taff qui paye pas trop mal. Les études ce n'est vraiment pas fait pour moi, je ne suis pas assez bosseur pour ça, répondit le garçon aux cheveux gominés
- Ça on s'en était rendu compte… marmonne une voix nonchalante à mes côtés
Les sourcils froncés, Porco foudroie l'auteur de la pique du regard et serre fort les cordes de la balançoire tandis que j'envoie un coup de coude de réprimande dans les côtes de Reiner.
- Reiner, crache finalement le blond, contente-toi de faire ce que tu faisais de mieux jusqu'ici : ferme-la et fous-nous la paix.
- Pokko… tente de calmer Pieck
Ledit Pokko se lève d'un coup de la balançoire les jointures blanches.
- Quoi Pieck ? Il me provoque ouvertement et je devrais fermer ma gueule ?
A la manière d'une maman, Pieck tire doucement son ami par le bras afin de le faire rasseoir à côté d'elle.
- Porco, s'il te plaît ne répond pas à ses provocations… Allez, viens t'asseoir à côté de moi.
Avec un dernier regard de mépris pour son rival, Porco claque sa langue contre son palais avant de finalement abdiquer et reprendre sa place aux côtés du petit bout de femme.
Marco, Pieck et moi échangeons un regard désolé. Je me tourne vers mon petit ami, la tête toujours plongé sur son écran, pas concerné par la situation pour un sou.
- Rei, à quoi tu joues ? je lui souffle doucement
- A rien pourquoi ? C'était juste une petite plaisanterie, lâche-t-il platement toujours sans me regarder
Entre Reiner et Porco ce ne sont jamais que des plaisanteries. Va savoir pourquoi ces deux-là sont incapables de se voir en peinture.
Pourtant ça n'a pas toujours été le cas.
C'est au collège que mon beau blond et moi avons fait la connaissance de Jean, qui a très vite copiné avec Reiner, puis de Pieck et Porco, les deux amis d'enfance.
Ce dernier et mon amoureux semblaient plutôt bien s'accorder et aussi loin que je me souvienne, il y a toujours une sorte de guéguerre entre eux. Ils avaient la fâcheuse manie de tout transformer en compétition, que ce soit du simple match de foot, ou au plus gros mangeur de burgers en passant par « qui a la plus grosse » dans les vestiaires. Sur ce point on n'a pas encore eu le nom du vainqueur.
Toutefois, ça restait bon enfant. C'était un genre de jeu entre deux gamins encore un peu immatures.
Mais c'est l'année dernière suite à une dispute au sujet du poste de capitaine de l'équipe de football que tout a changé.
Du jour au lendemain ces petites chamailleries inoffensives se sont transformées en véritable rivalité acharnée. Dès lors, à chaque fois qu'ils se retrouvaient dans la même pièce, les piques et insultes fusaient à tout-va, mettant à l'épreuve la bonne entente du groupe. Après maintes remontrances et tentatives de réconciliation de la part de Pieck et de la mienne, les deux se sont plus ou moins apaisés, faisant l'effort de se tenir en notre présence, cependant, leur relation ne s'en est pas pour autant améliorée, à mon grand regret.
Je trouvais cette dispute vraiment puérile, et je le pense toujours, mais j'ai abandonné toute tentative de rabibochage.
Je commence peu à peu à perdre patience face à la désinvolture de mon blondinet :
- Reiner, tu pourrais au moins me regarder quand je te parle, non ?
Ayant perçu la pointe d'agacement dans ma voix, mon petit copain verrouille son téléphone qu'il balance négligemment dans son sac avant de me prendre par la main et d'enfin plonger son regard dans le mien en simulant un demi-sourire :
- Excuse-moi Sweetface, je ne suis pas trop d'humeur aujourd'hui, c'est tout, dit-il doucement en caressant ma main de son pouce
Je soupire. Il sait comment y faire avec moi.
- Rei, évite de chercher Porco, d'accord ? C'est bientôt la fin de l'année pour nous tous alors autant faire en sorte que ça se termine dans la bonne humeur, non ? je murmure assez bas pour que nous soyons les seuls à entendre, Rei, si quelque chose n'allait pas tu me le dirais, n'est-ce pas ?
Il baisse les yeux quelques secondes et paraît hésiter avant de les relever vers moi:
- Oui mon Berthy, je te le dirais. Ne t'inquiète pas, d'accord ?
- Hum d'accord alors, je dis peu convaincu de sa réponse
Une petite gêne s'installe entre nous avant que Reiner ne propose :
- Ça te dirait de venir passer la soirée chez moi ce soir ? C'est le week-end alors autant en profiter un peu, on se regardera un film au calme.
- Oui, bien sûr, je lui réponds un grand sourire aux lèvres pleinement satisfait d'enfin retrouver mon blondinet, je vais demander à ma mère mais tu la connais ça ne devrait pas lui poser de soucis.
En effet, ma mère adore Reiner et est aussi très amie avec la maman de ce dernier depuis que nous nous sommes rencontrés en maternelle.
- Parfait alors, dit-il en effleurant mon visage de sa main libre
Nous nous sourions bêtement, nos visages se rapprochent tout doucement et alors qu'il s'apprête à poser ses lèvres sur les miennes, une voix vient nous tirer de notre bulle :
- Surtout dites-le si on dérange les amoureux, siffle Porco, n'hésitez pas on vous trouve une chambre.
- Porco… je rougis gêné et m'éloigne aussitôt de mon beau blond
- Oui tu nous déranges Galliard, réplique sèchement Reiner contrarié d'avoir été interrompu
- Rei… s'il te plaît, je lui chuchote en tirant sur son sweat
Marco lance aussitôt un nouveau sujet de conversation, nous évitant ainsi une nouvelle querelle inutile. Mais Reiner et Jean restent de leur côté, comparant leurs scores sur un jeu de leurs smartphones. Dès qu'un conflit pointe le bout du nez, Jean se range automatiquement du côté de Reiner, quelle que soit la situation, ça a toujours été comme ça. Ces deux-là ne sont pas amis pour rien.
Environ une heure plus tard, chacun décide de rentrer chez lui. Pendant que mon amoureux discute avec Jean et Marco, Porco qui s'apprêtait à raccompagner Pieck, se dirige vers moi :
- Quel abruti ce mec, grommelle-t-il d'un air ronchon en scrutant dédaigneusement ma moitié, c'est à se demander ce que tu fiches avec.
Son expression m'amuse plus qu'autre chose, on dirait un chiot qu'on a privé de son joujou.
J'esquisse un sourire.
- Ne sois pas si mauvais Porco, je sais que vous avez des hauts et des bas lui et toi mais il a bon fond, je lui glisse discrètement lui arrachant une grimace.
Prenant tout à coup un air beaucoup plus sérieux, il demande :
- Sérieux Bertholdt… pourquoi tu lui cèdes toujours tout comme un bon petit chien ?
- J-je ne lui cède pas tout ! je m'insurge offensé par les propos de Porco
- Ah ouais ? objecte-t-il en haussant un sourcil, alors tu peux citer un exemple ?
Silence de ma part. Ça me coûte de l'admettre mais il n'a pas tort.
- Tu vois ? Tu ne t'en rends pas compte mon pote, mais il n'a qu'à sortir son numéro de Don Juan pour te faire rendre les armes. Et de fait, ça marche à chaque fois.
- Arrête, Reiner n'est pas comme ça ! I-il m'aime vraiment !
- Oh ça pour t'aimer, il t'aime ce détraqué… il semble réciter le regard dans le vide, mais ça ne suffit pas à gommer les défauts d'un homme.
Devant mon air abattu, il se ravise vite fait :
- Désolé Berthy… J'y ai peut-être été un peu fort, je ne voulais pas te faire de peine mais dans le fond j'ai raison et t'en as conscience.
- Tu sais… je commence doucement en tripotant ma manche, j'aurais vraiment aimé que ça marche entre vous, c'était pourtant bien parti à une époque.
- A une époque oui, réplique-t-il aussitôt, mais l'époque est révolue. Lui et moi on n'est vraiment pas fait pour copiner.
- C'est si compliqué que ça ?
Il se contente de hausser les épaules et tourne les talons rejoindre son acolyte. Pensant rester une nouvelle fois sans réponse, je me dirige à mon tour vers Reiner quand il déclare sur un ton que je ne lui connais pas:
- Disons que… Blondie et moi, on avait des intérêts communs.
...
