Résumé : Si Takeda Shingen avait prévu les conséquences qu'entraînerait la perte de son livre le plus précieux... Eh bien, sans doute le Japon aurait-il pu profiter de la paix un peu plus longtemps.

Disclaimer : Sengoku Basara ne m'appartient pas.

Chapitre Premier

...

En cette matinée glacée, les nuages flottaient désagréablment bas sur le domaine d'Oshuu. La pression exercée par le ciel se faisait insupportable et Date Masamune espérait de tout cœur qu'elle se brisât et se répandît en averse. Et de pluie, les plants de Kojuro en avaient bien besoin. Il n'y avait de spectacle plus distrayant – mais franchement trop bizarre, selon Masamune – que d'observer l'Œil Droit du Dragon d'Oshuu couver ses aubergines d'un regard amoureux, tout en sifflotant une mélodie légère. Blasé de ce tableau depuis de nombreuses années, Masamune ne prêtait pas plus d'attention au Kojuro agriculteur qu'à ses aubergines et fixait le ciel orageux, dont la couleur reflétait celle de son œil unique. Un gris d'acier auquel se mêlait de temps à autre un bleu azur d'une douceur infinie. Plus rarement, ces derniers mois. En fait, ça dépendait de l'éclairage. Quelle différence, de toute façon.

Masamune resserra son kimono avec impatience, lorsque le vent froid lui mordit la peau. Non, décidément, il ne supportait pas l'hiver, cette saison stupide. Elle lui faisait horreur, gelait tout sur son passage, réduisant les terres à leur état le plus laid. Les forêts d'Oshuu, ses plaines verdoyantes se transformaient en un territoire défraichi, un contraste pour le moins saisissant avec sa puissance. Et il fallait que les premiers gels tombent en plein sur cette période, chiante à en crever. Une période de paix.

Autant qu'il détestait l'hiver, Masamune haïssait la paix de toute son âme. Tous guerriers féroces qu'ils étaient, Uesagi et Takeda Shingen recevaient avec plaisir divers généraux de régions voisines, organisaient des mondanités et autres activités du même genre. Dommage pour lui, mais Masamune ne faisait pas dans le social. Il lui était arrivé, à ses heures perdues, de convier des artistes seulement voilà, lorsque les peintres avaient fini leur tableau et les poètes leurs odes, ils fichaient le camp. Tout cela pour dire que Masamune restait terré seul à Oshuu, sans personne pour lui rendre visite. Ouh, ses pensées tournaient sérieusement au pathétique.

- Vous n'avez pas froid, Seigneur Masamune ?

Si, terriblement. Il sentit Kojuro s'interrompre dans ses actions – il lustrait les feuilles de ses plants à la graisse, ou quelque chose comme ça – et le considérer avec inquiétude. Masamune aurait aimé s'adonner à une passion semblable à la sienne, pour s'occuper en ces périodes pacifiques. Il voulait sentir le sang pulser dans ses veines, son cœur battre violemment à ses oreilles il voulait simplement se sentir vivre. Mais l'hiver arrivait et il devenait tel que le décrivaient les mauvaises langues : un personnage rigide, arrogant, avec un glaçon à la place du cœur. Arrogant, il l'avait toujours été, mais pour le reste...

Masamune esquissa un sourire narquois.

- Froid ? répéta-t-il. Qu'est-ce que tu racontes, Kojuro ? J'ai de l'eau glacée dans les veines, tu te rappelles ?

- Seigneur ! protesta son second avec véhémence. Ce ne sont que des idioties perpétrées par des jaloux, qui ne...

- Toi, l'interrompit Masamune, toujours sans le regarder, tu trouves toujours les mots qu'il faut.

Cela eut don de couper court à la conversation et, poussant un petit soupir, Kojuro se remit à ses aubergines. Transi par le froid, Masamune l'abandonna et retourna d'un pas trainant vers sa demeure.

Quoi qu'on en dise, les dragons étaient des créatures au sang chaud. A l'aube de l'hiver, ils ne pouvaient que se résoudre à hiberner. Puisque la guerre ne voulait pas venir à lui, eh bien, tant pis. Il laisserait la flamme du combat diminuer jusqu'à ce que...

Minute. « La flamme du combat ». Tiens, tiens, tiens...

Finalement, la guerre pouvait bien aller se faire voir. En revanche, un peu de chaleur serait la bienvenue dans le domaine d'un Dragon gelé.

Le Dragon Borgne avait besoin d'un Tigre.

Il lui fallait Sanada Yukimura.

...

Au vu des bizarreries qui se produisaient à Oshuu, Kojuro conclut que son Maitre n'était pas le seul à avoir été sonné par la paix. Alors que le temps se faisait de moins en moins clément, Masamune passait une grande partie de ses journées à l'intérieur, assis tout seul, le menton posé sur la main. Il méditait. Premier fait étrange. Autant qu'il respectait Masamune, Kojuro devait s'avouer que le terme « méditer » ne lui correspondait absolument pas, pour des raisons évidentes. Sincèrement, il suffisait de voir sa conduite sur un champ de bataille pour s'en convaincre.

Deuxième élément intriguant : l'attitude des soldats. En temps de paix, aussi courts soient-ils, l'armée de Date n'avait que deux activités : ou ils s'entrainaient, ou ils regardaient Masamune s'entrainer, les yeux brillants d'admiration. Ça, ça n'avait pas vraiment changé. La partie surprenante de l'histoire était que les soldats passaient beaucoup plus de temps dans les villages d'Oshuu. Kojuro les voyait partir par petits groupes, l'air malicieux, et revenir tard dans la nuit avec un grand sourire aux lèvres. Intrigué, il avait décidé de faire le tour d'Oshuu et constata que les femmes affichaient des mines bien plus réjouies qu'avant. Manifestement, ils avaient décidé de s'amuser. Ce genre de choses était fréquent à l'armée, surtout pour des hommes privés de femmes la moitié de l'année, mais lorsque ça arrivait, les soldats faisaient profil bas. Ils ne sortaient certainement pas par groupe de quatre en se pavanant.

Ce manège durait depuis bientôt deux semaines et Kojuro se décida à intervenir. Il avait remarqué que nombreux hommes désertaient l'entrainement pour se réunir discrètement derrière les étables. Une situation qui ne pouvait plus durer. Un après-midi, il délaissa son pauvre potager spécialement pour remettre de l'ordre dans le camp, ce qui le mit d'humeur massacrante. Ainsi, il apparut sans prévenir devant le petit groupement de soldats, interrompant par la même occasion leurs ricanements.

- Qu'est-ce que ça veut dire ? tonna-t-il. Vous me prenez pour un imbécile ? Vous croyez que je n'ai pas remarqué ? Où est votre devoir, hm ? Si demain, le Kai ou quelqu'un d'autre nous attaque par surprise, qu'est-ce que je dirai au Seigneur Masamune ? « Excusez-moi, mais notre armée est trop occupée à soulager ses besoins primaires » ?

Bien qu'ils fussent une vingtaine et lui tout seul, les soldats semblèrent rapetisser devant la carrure menaçante de Kojuro. Lui-même ne bougea pas d'un pouce et croisa les bras dans l'attente d'une explication.

- J'écoute.

- Monsieur... On ne faisait rien de mal ! On a juste... On pensait...

- Et une explication rationnelle, si possible.

Le plus hardi, qui s'avéra être Yoshieda, déglutit avec difficulté et déclara :

- Général Kojuro, nous ne voulions pas vous offenser, vraiment pas. Si ça peut vous rassurer, nous n'avons réduit personne à l'adultère. Beaucoup de femmes ont perdus leur mari pendant notre guerre contre Hideyoshi et... C'était l'occasion...

- Nous avons connu de grandes pertes plusieurs fois, lui rappela sèchement Kojuro. Et pourtant, les femmes n'ont jamais voulu de vous. Alors pourquoi maintenant ?

- Eh bien... On s'est fait aider...

Les autres soldats se consultèrent du regard puis firent passer un ouvrage magnifique, à la couverture rouge damasquinée, à Kojuro. Ce dernier haussa les sourcils en découvrant le titre du livre.

- La Voie de Megi, murmura-t-il. Vous lisez des textes érotiques, maintenant ? Enfin, non, ce n'est pas si étonnant que ça... Mais jusqu'à preuve du contraire, la Voie de Megi est réservée à la sphère de la haute société. Où est-ce que vous avez eu ça ?

- Euh... C'est à dire que... Après notre dernière bataille contre le Kai, on a fait le tour du terrain et on a trouvé ça. Et vu ce qui est écrit à la première page, ce livre appartient à... à Takeda Shingen lui-même.

Le visage de Kojuro s'assombrit considérablement.

- Takeda Shingen, répéta-t-il. Et... Aviez-vous la moindre intention de le lui rendre ?

La voix beaucoup trop basse de Kojuro ne pouvait que présager le tonnerre avant l'orage – un orage destructeur – et ainsi, les vingt soldats pris en faute se prosternèrent à ses pieds sans aucune élégance.

- Général ! s'écria Yoshieda. Je vous jure qu'on voulait le transmettre au Capitaine Masamune ! Mais on a décidé de le recopier avant. C'est pour ça qu'on se cachait ici.

Kojuro ne put retenir un reniflement amusé.

- Vous avez retranscrit tout le livre ? s'étonna-t-il à moitié.

- Il nous reste deux chapitres.

- Eh bien, vous allez devoir faire sans, annonça Kojuro d'un ton sans appel. Je vais confier ce livre au Seigneur Masamune, il saura agir en conséquences.

Ignorant les faibles protestations de ses hommes, il tourna les talons et pénétra dans l'immense demeure de son Maitre. Il fut surpris de ne pas trouver Masamune seul : un certain Sarutobi Sasuke se tenait agenouillé devant lui, la tête baissée en signe de respect. Le Dragon d'Oshuu l'observait, l'air passablement ennuyé.

- Pour la dernière fois, Sarutobi Sasuke, je ne suis pas intéressé. Va-t-en.

- Ah la la, Danna, soupira le ninja. Ayez un peu de pitié pour moi ! Imaginez la réaction du Seigneur Shingen lorsqu'il apprendra que j'ai failli à ma mission !

- Tu m'en vois désolé, ironisa Masamune. Je réciterai une prière pour toi.

Sasuke poussa un nouveau soupir puis tourna les yeux vers Kojuro en quête de soutien.

- Vous, Maitre Katakura, vous êtes un homme sensé. Vous voyez bien que votre seigneur broie du noir ! Une visite à mon Seigneur serait la bienvenue, vous ne pensez pas ?

- Je n'ai pas l'habitude d'aller à l'encontre des désirs de mon maitre, Sarutobi Sasuke.

- C'est ce qu'on dit.

Kojuro le foudroya du regard.

- Néanmoins, reprit-il, une voyage au Kai s'impose, Seigneur Masamune. Il y a une chose que vous devez remettre à Takeda Shingen en mains propres.

L'œil de Masamune, jusque là vitreux, étincela d'une lueur curieuse. Il se redressa, les sourcils froncés. Sasuke lui-même paraissait perplexe. Kojuro s'approcha de son Maitre et lui tendit le précieux exemplaire. Masamune ne manifesta d'abord aucune réaction, puis finit par éclater d'un rire rauque – la première fois depuis de longues semaines.

- La Voie de Megi, lut-il avec un sourire sardonique. Et moi qui croyais que le vieillard n'y connaissait rien ! Où est-ce que tu as trouvé ça ?

- Un groupe de soldats l'a conservé depuis notre dernière bataille contre le Kai, Seigneur.

- Mais notre dernière bataille remonte à... Oh, comprit-il alors. Ça explique la conduite des soldats ces derniers temps.

- Peut-être souhaitez-vous le garder quelques temps, Danna ? s'enquit Sasuke, faussement innocent. Qui sait ? Ca vous remontera le moral, avec un peu de chance.

- Sarutobi, grinça Kojuro entre ses dents.

Mais loin d'avoir déstabilisé Masamune, la remarque du ninja lui arracha un simple haussement d'épaules.

- Pour qui est-ce que tu me prends, Sarutobi Sasuke ? Tous les nobles possèdent un exemplaire de ce bouquin. Et je ne suis pas une exception. Enfin, peu importe. Nice try, Kojuro, mais je ne vais pas me déplacer à Kai pour ça. Tiens, ninja, rends ce livre à ton Maitre.

Sasuke attrapa l'ouvrage en plein vol et se leva.

- C'est dommage, Danna, vraiment dommage, déclara-t-il avec fatalité. Et dire que mon jeune Maitre est revenu spécialement pour l'occasion... Mais bon, c'est la vie ! Mes respects.

Et il disparut. Masamune avait bondi de son tatami à la mention de Sanada Yukimura, mais pas assez vite pour retenir le ninja. Bah, songea Kojuro, vu l'éclat rusé dans les yeux de Sarutobi, il reviendrait sans doute dans quelques heures, pour savoir si, par un heureux hasard, le Dragon Borgne avait changé d'avis. Ce n'était pas plus mal comme ça.

- Que désire Takeda Shingen ? demanda Kojuro.

- Que je participe à son entrainement, comme la dernière fois... Oh, tu sais, avec ces deux types masqués, lui rappela Masamune, moqueur.

- Hum. Certes. Et cela ne vous intéresse pas ?

- Pas vraiment, avoua-t-il. Mais je ne vais pas passer tout l'hiver enfermé ici. J'irai faire un tour chez Shingen après-demain.

Ah, fichu Sasuke... Il savait cogner là où ça faisait mal.

Il n'y a plus ni ciel ni terre
Rien que la neige
Qui tombe sans fin

Hashin

A suivre.