Résumé : Si Takeda Shingen avait prévu les conséquences qu'entraînerait la perte de son livre le plus précieux... Eh bien, sans doute le Japon aurait-il pu profiter de la paix un peu plus longtemps.

Disclaimer : Sengoku Basara ne m'appartient pas.

((Visiblement, le 19 juillet s'est pointé en avance. En fait, je suis revenue de Londres plus tôt que prévu. C'était... C'est une expérience sur laquelle je préfère ne pas revenir /profond soupir/. Bref, voici donc le chapitre 4 ! Enjoy !))

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Chapitre Quatrième

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Il n'était jamais venu à l'esprit de Sasuke qu'un jour, il irait trop loin. Ferait preuve de trop d'enthousiasme, se montrerait trop téméraire, peu importaient les termes, seuls les faits comptaient. Comme ceux de cette nuit-là.

Quand Sasuke revint au Kai, Masamune et sa troupe étaient déjà partis. Il s'était attendu à ce qu'ils restent plus longtemps, mais tant mieux, il n'avait jamais été un grand admirateur du Dragon d'Oshuu. Gagnant la chambre de Shigen pour lui faire son rapport, Sasuke le trouva plongé dans sa correspondance. Jusque là, rien d'anormal. Ce ne fut que lorsqu'il apperçut Yukimura qu'il comprit.

Le jeune homme était assis dans sa posture habituelle, sur ses talons. Mais il était trop statique, trop silencieux, trop mort, il ne se ressemblait absolument pas. Le plus aberrant restait sans doute l'attitude de Shingen, qui ne semblait pas, ou ne voulait pas, au choix, remarquer le changement pour le moins radical de son protégé. Pas qu'on pouvait s'attendre à un mot de réconfort de sa part, mais dans l'immédiat, au moins, au moins un « Il y a un problème, Yukimura ? » aurait suffi. Sasuke essaya, durant quelques secondes, d'accrocher le regard du plus âgé.

Shingen continua ses affaires épistolaires.

Sasuke finalisa son rapport, constata que Yukimura évitait obstinément de le regarder et quitta la salle richement décorée dans un froissement discret. À ce stade, il ne pouvait que deviner ce qui s'était passé, mais l'état de la salle de négociations confirma ses doutes. Les portes avaient été laissées ouvertes, le courant d'air faisait trembler les décorations, le froid avait couvert d'une couche de gel les tatamis en désordre. Quelques feuilles voltigeaient au rythme du vent, avant de reposer tristement sur le sol glacé.

Ca faisait mal, terriblement mal, mais il dut s'admettre qu'il avait fait une erreur.

...

Un sabre vrilla l'air dans un sifflement aigu.

Une semaine s'était déjà écoulée depuis l'Incident du Kai et la colère de Masamune ne s'aménuisait pas. Le terme « colère » était par ailleurs un bien piètre euphémisme pour décrire son état à vrai dire, il était furieux. Il haïssait le fait d'avoir été remis à sa place de cette façon. Il haïssait encore plus le fait d'avoir été remis à sa place par lui. Visiblement, ce gosse stupide avait oublié de quoi était capable Date Masamune dans ses épisodes de rage. On avait tendance à valoriser ses exploits guerriers et son talent de dirigeant, mais une information de taille échappait constamment à l'esprit étriqué de la foule. : Masamune n'avait pas hésité à tuer son propre frère. Eh bien, qu'est-ce que tu dis de ça, Sanada Yukimura ?

Nouveau sifflement.

En fait, non, au diable les considérations psychologiques et les événements historiques, ils n'étaient qu'un moyen pitoyable de se redonner confiance en soi. Parce que, merde, les blessures à l'ego font toujours très mal. A vrai dire, il croyait que leur relation dépassait le cadre trivial, qu'elle signifiait un peu plus qu'une simple rivalité. Elle n'avait rien de sentimental, bien-sûr, ça n'avait absolumen rien à voir. Néanmoins... Après ce qui s'était passé voilà une semaine, la concurrence entre Oshuu et le Kai pouvait bien être mise de côté. Non ? A moins que Yukimura ne préfère continuer ça au milieu de perpétuels bains de sang ? Mais non, c'est vrai, il qualifiait ça de « stupide ».

Masamune rangea son sabre dans son fourreau. Il essuya une goutte de sueur qui coulait le long de sa mâchoire dans un geste las et fut prêt à regagner l'intérieur de sa demeure. Se tournant, cependant, il se trouva face à Kojuro, qui l'observait d'un œil plus sérieux que jamais. Et bien entendu, il ne parlerait jamais le premier – il ne parlait jamais le premier dans ce genre de situation – et Masamune lâcha sèchement :

- Tu es au courant, c'est ça ?

Kojuro haussa imperceptiblement les sourcils.

- Ce n'était pas l'objet de ma visite, précisa-t-il. Mais oui, je suis au courant. Je dois dire que vous avez fait preuve d'une discrétion exemplaire.

Masamune renifla avec dédain et l'ombre d'un sourire passa sur le visage de Kojuro.

- Et maintenant, quoi ? demanda Masamune. Je dois probablement m'ouvrir le ventre, ou quelque chose comme ça ? Sincèrement, quelle disgrâce pour le clan Date... Moi... Avec un ennemi...

- Qui dit que c'est une disgrâce ? répliqua tranquillement Kojuro. Jusqu'à preuve du contraire, personne à part vous, moi et Sanada Yukimura n'est au courant.

- Moi, je te le dis. C'est dans ma tête et ça me dérange.

Kojuro fronça les sourcils.

- Ou plutôt, vous essayer de vous convaincre que ça vous dérange.

C'était un trait de Kojuro qu'on pouvait aussi bien détester qu'admirer. Sa fichue perspicacité. Là, dans l'instant présent, il la abhorrait. Il aurait préféré entendre que oui, son acte constituait une disgrâce et une honte pour son clan. C'aurait été moins de regrets lors de la prochaine guerre.

Masamune brandit à nouveau son sabre, prêt à engager un combat avec son second. Kojuro se contenta de l'observer. Le souffle furieux de Masamune formait des effluves de fumée blanche dans l'air glacé.

- D'accord, peut-être, capitula-t-il. Mais pourquoi... Comment est-ce que je suis censé réagir ?

- Eh bien, s'ouvrir le ventre serait un peu extrême. Et qui suis-je pour vous rappeler que même les mauvaises expériences derrière elles une trace unique ?

Il jeta un coup d'œil attristé à l'œil inexistant de son maître.

- Qui est ?

- Les souvenirs. Je ne vois vraiment pas comment vous auriez pu continuer à avancer sans eux.

- Donc, tu me suggères de laisser tomber, toi aussi, déduisit Masamune.

- Je ne suggère rien du tout. J'essaie de vous faire réfléchir.

Ils se dévisagèrent un long moment. Dans le ciel défilaient des nuages effilés, qui masquaient de temps à autre le soleil blafard.

Masamune hocha la tête.

- Alors, qu'est-ce que tu voulais me dire ?

- Il semble qu'une armée se soit établie au sud d'Oshuu.

- Qui ? Et pourquoi ?

- Je l'ignore. C'est une petite armée insignifiante... Je ne sais pas ce qu'ils veulent.

Un sourire satisfait, beaucoup de trop satisfait, se peignit sur le visage de Masamune.

- Pourquoi ne pas leur poser la question directement ? Let's go !

...

Yukimura recula instinctivement lorsque Shingen expédia une délicate table en acajou de l'autre côté de la pièce en poussant un cri furieux. C'était inhabituel.

- Oyakata-sama ?

Sa voix, trop incertaine, se perdit dans le fracas de tasses brisées, de meubles réduits à néant et enfin, dans le flot d'injures proféré par un Shingen enragé. Vraiment, un tel spectacle sortait de l'ordinaire. Yukimura avait passé une partie de la matinée en dehors de la résidence de Shigen, dans le but de s'assurer du moral du reste des troupes, réparti dans différents départements du Kai. Cela ne l'avait occupé que quelques heures durant, mais visiblement, il avait manqué un événement majeur.

Se pourrait-il qu'il sache ?

Son estomac se contracta sous l'effroi. Non, c'était impossible. Quand la chose s'était produite, Shingen était pris dans un débat virulent avec Kojuro. Yukimura avait distinctement entendu le son de leur voix. Cependant, il ne se souvenait pas le moins du monde de l'essence de leur conversation. A ce moment-là, il avait eu d'autres préoccupations en tête.

Des préoccupations indignes de lui et de son rang.

- Oyakata-sama ? tenta-t-il une nouvelle fois, d'une voix plus assurée.

Seulement alors, Shingen lui fit face, comme venant tout juste de remarquer sa présence. Il traversa furieusement la salle et, ça y est, il va me frapper, songea Yukimura en écarquillant les yeux. Mais non. Au lieu de cela, Shingen empoigna fermement son protégé par le col et ordonna sèchement :

- Rassemble tous les lieutenants. Tout de suite.

- Je... Oyakata-sama, que se passe-t-il ? insista Yukimura.

Shigen le repoussa vivement et se mit à faire les cent pas.

- Murayama Tagaki, voilà ce qui se passe.

Le nom sonna de manière familière à Yukimura, sans qu'il ne parvienne à déterminer l'identité de son propriétaire.

- Et pourquoi...

- FAIS CE QUE JE TE DIS, YUKIMURA !

- A vos ordres !

Yukimura sortit à toute vitesse pour revenir quelques instants plus tard accompagné des cinq lieutenants du Kai. Ils étaient tous à bout de souffle après leur course folle, mais chacun s'installa à sa place dans la plus grande dignité. Shigen les attendait, assis au bout d'une longue table laquée – une des seules qui avaient survécu à sa colère. Ses yeux lançaient toujours des éclairs et lorsqu'il prit la parole, les mots s'enchainaient beaucoup trop rapidement.

- Vous connaissez tous Murayama Tagaki, lâcha-t-il de but en blanc. Un des hommes les plus rusés de la terre, un stratège hors-pair et mon plus proche ami. Vous connaissez également son goût du risque et sa fierté démesurée, qui lui a plusieurs fois valu de se trouver dans des situations... compliquées. Aujourd'hui, à l'heure qu'il est, il est peut-être mort.

Les lieutenants échangèrent des regards perplexes. Shingen inspira profondément avant de reprendre :

- Mais ce n'est qu'une supposition. J'ai appris ce matin que Tagaki, à l'issue d'un pari idiot, avait décidé d'envahir Oshuu. Avec une armée de vingt personnes.

Yukimura sentit le sang quitter son visage. Les autres restèrent silencieux, mais un éclat affligé brillait dans leur regard.

- Je ne sais vraiment pas ce qui est passé par la tête de cet imbécile. Il a sans doute cru qu'il s'en tirerait avec quelques égratignures, comme d'habitude, mais Date Masamune ne lui a pas fait ce plaisir. Il les a tous tués, précisa-t-il après une brève hésitation.

Tous morts. Bien-sûr. Quel genre de personnes pouvait être Murayama Tagaki s'il ignorait que l'idéoogie guerrière de Masamune se résumait à « Pas de quartiers » ? Néanmoins, c'était trop, beaucoup trop, même de la part du Dragon d'Oshuu. Chaque général se devait de faire preuve d'une once de miséricorde. Murayama Tagaki et ses vingt hommes, malgré leur arrogance mal convenue, l'auraient du moins méritée.

Cela, pourtant, n'était pas le point le plus important de la réunion.

Ce que Yukimura craignait à présent était l'ordre qu'allait donner Shingen. Il ne pouvait que deviner sa teneur, mais rien que ça...

- C'est un acte que je ne puis accepter. Ainsi, messieurs, je vous demande d'aller à Oshuu et récupérer le peu d'honneur qu'il reste au clan Murayama. Et si jamais il s'avère que Tagaki a été tué... Je veux que tu me ramènes personnellement la tête du Dragon Borgne, Yukimura.

L'interpellé sentit son cœur remonter dans sa gorge. Il s'en était douté, il l'aurait dû s'y préparer. Mais jamais, jamais, il n'aurait cru recevoir cet ordre fatidique. Même si cette chose n'avait jamais eu lieu, il n'aurait pas pu. Il ne pourrait pas.

Pire encore, il ne voulait pas le tuer. Pas de ses mains.

- Sauf votre respect, Oyakata-sama, commença lentement Yukimura. Ne serait-ce pas trop... Extrême ?

- Je pensais bien que tu dirais ça, répliqua froidement Shingen. Et tu as raison. Cet ordre est injuste pour toi. C'est mon affaire et j'en finirai avec le Dragon Borgne moi-même.

- Non ! s'exclama Yukimura en bondissant sur ses pieds. Vous ne pouvez pas faire ça !

Personne n'osait bouger d'un pouce. Yukimura et Shingen ne se quittaient pas des yeux – le premier, affolé, le second, furibond.

- Je vous en supplie, Oyakata-sama, comprenez-moi, poursuivit Yukimura. Mon attitude est des plus égoïstes mais... Vous avez dit que vous vengeriez Seigneur Murayama si jamais le seigneur Masamune en avait fini avec lui, parce qu'il est votre ami. Suivant votre logique... Si jamais vous tuez Masamune-dono... Je devrais à mon tour...

Il ne savait sincèrement pas ce qui l'avait poussé à dire ça. Dans tous les cas, le coup qu'il reçut à la suite était mérité. Et de tous ceux qu'il avaitreçus jusqu'à ce jour, celui-là était le plus doulureux.

Yukimura s'écrasa péniblement de l'autre côté de la salle.

- Espèce de sale petit INGRAT ! tonna Shingen.

En quelques secondes seulement, ils étaient de nouveau nez-à-nez le poing de Shingen serrait fermement le col de Yukimura.

- Depuis quand est-ce que tu fais passer cet homme devant ceux de ton clan ? Au nom du ciel, Yukimura, qu'est-ce que tu as fait de la loyauté que tu dois à ta famille ? Et comment oses-tu menacer de me tuer ? Moi ! Après tout ce que j'ai fait pour toi !

- Ce n'était pas une menace ! se défendit Yukimura, choqué par cette idée absurde. Ce n'était pas un menace du tout, Oyakata-sama ! J'essayais juste de vous montrer à quel point le plan que vous avez proposé manquait de sens ! Je veux dire par là, précisa-t-il en voyant Shingen lever son poing libre, que les méthodes du seigneur Masamune vous révoltent, mais vous n'hésitez pas à vous abaisser à son niveau.

Cette petite tirade sembla dégriser Shingen. Il resta un long moment figé, la main en l'air. Mais déjà, une fraction de seconde plus tard, Yukimura atterrissait à plat ventre dans le jardin enneigé.

- C'était peut-être trop tôt pour toi, déclara-t-il plus calmement. Si tu ne peux pas assumer ta position... Ne me fais pas regretter ma décision, c'est tout.

- Je vous demande pardon, Oyakata-sama, fit Yukimura à voix basse. J'ai manqué à vos attentes.

- C'est un peu tard pour ça.

Yukimura hocha la tête.

Quelques gouttes de sang s'imprégnèrent dans le sol immaculé.

...

Pour un prisonnier de guerre, Murayama Tagaki avait l'air trop heureux. Non, même pas heureux. Il était goguenard. Kojuro avait rarement eu affaire à des prisonniers de ce genre lorsque ça avait été le cas, l'expérience finissait toujours de manière désagréable. Dans l'immédiat, il n'était plus même question de "désagréable" ou non. Murayama se fichait ouvertement de sa tête, parlait de la mort avec un sourire béat, susurrait parfois des obscénités et c'était... C'était...

- Ah, c'est terriblement humiliant, vous savez ? remarqua-t-il d'une voix chantante. Vous avez décimé mon armée. Tuez-moi, au lieu de me retenir prisonnier. Ou rendez-moi mon sabre, pour que j'en finisse moi-même. Un coup sec. Dans le ventre. Inutile de m'ignorer, je sais que vous m'entendez.

Kojuro ne ressentait rien d'autre qu'un profond malaise.

Qu'est-ce que c'est que ce type... ?

A ses côtés, adossé au mur de pierre, Masamune paraissait songer la même chose. Toute sa colère s'était dissipée et il affichait un air soucieux, sourcils froncés et bras croisés. Il finit par adresser un signe de tête à Kojuro et tous deux quittèrent le sous-sol, sous les quolibets du prisonnier.

- Murayama Tagaki, hein, soupira Masamune. Il est lié à Shingen, si je me souviens bien.

- C'est exact, confirma Kojuro. Ils sont amis depuis déjà des années.

Shingen avait beau être le rival d'Oshuu, il était impossible de l'imaginer ami avec quelqu'un comme Murayama.

- That's just weird...

Il dissimula ses mains dans les manches sombres de son yukata et adressa un regard sévère à son second. Un regard que Kojuro ne connaissait que trop bien.

- Seigneur Masamune, dit-il prudemment, avez-vous... peur de cet homme ?

- Non. Pas vraiment, non. Disons plutôt qu'il me dégoûte. Tu comprends ?

Oh oui, il comprenait très bien.

...

Malade en voyage

Mes rêves parcourent seuls

Les champs désolés.

Basho

...

A suivre.

((Alors, alors, Murayama Tagaki, à prendre ou à laisser. Un type que j'ai inventé pour les besoins de l'histoire. Il nous fallait bien un bon vieux méchant :-) ))

((Masamune a bel et bien tué son frère ; si ma mémoire est bonne, c'était en 1589, peu avant les événements avec Hideyoshi))