Ce texte a été écrit en bien plus d'une heure pour la 161e Nuit du FoF autour des thèmes « mélange » et«utopie». Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Tacos y salsa

« Black est un imbécile inconséquent. Il ferait n'importe quoi juste pour s'amuser ! »

Les persiflages de Servilus lui revenaient parfois en tête quand il contemplait le plafond, allongé sur sa couchette de la prison d'Azkaban, mais ils le faisaient presque sourire. Il y avait des souvenirs bien pires que les cheveux gras et le gros nez crochu de Rogue, bien pires que ses insultes et ses mauvais sorts lancés au détour d'un couloir, bien pires même que ses manœuvres pour coincer Remus. Mr Magie Noire pouvait bien dire ce qu'il voulait, Sirius avait toujours su qu'il n'était pas idiot et ne manquait pas de logique ; mais, là où Rogue n'avait pas tort, c'était sur sa propension à chercher des distractions partout. « Joueur comme un canidé », le taquinait Peter autrefois. La sale petite raclure. Lui faisait partie de ses plus mauvais souvenirs.

Il n'empêche que Sirius s'ennuyait facilement quand il n'était pas environné de Détraqueurs occupés à lui retourner le cerveau. Plus que tout, il détestait la routine. Raison pour laquelle, après quelques jours de farniente au soleil du Mexique, il se mit à chercher de quoi pimenter un peu le quotidien sans pour autant faire n'importe quoi : hors de question de donner raison à Servilus sur ce point. Aux soirées tacos y salsa dont il était devenu si friand paraissait fréquemment un type, un certain Ramón, déplaisant au possible, surtout avec les femmes. Pourquoi ne pas lui donner une petite leçon, s'était dit Sirius ? Il lui restait du Polynectar et il avait encore récupéré quelques cheveux un soir où il était allé traîner à Tenochtitlan, le quartier magique de Mexico ; il savait à quoi ressemblait la personne à laquelle ils appartenaient, et c'était exactement le genre d'apparence dont il aurait besoin pour jouer à Ramón le tour qu'il méritait.

« Qu'est-ce que tu en penses ? demanda-t-il à Buck après lui avoir exposé son plan. Ça devrait marcher, non ? »

Le regard impérieux de l'hippogriffe lui rappelait, il ne savait pourquoi, celui du professeur McGonagall : plutôt critique, donc. Mais bon, si la vieille McGo avait été là, il ne lui aurait de toute façon pas demandé son avis.

« Ça va marcher », affirma-t-il d'un ton plein d'assurance.

Ce soir-là, Sirius ajouta un cheveu à son gobelet de Polynectar et regarda la potion bouillonner, écumer puis virer au rouge profond.

«Caliente, commenta-t-il à mi-voix. Voilà qui est prometteur. »

Il l'avala d'un trait et attendit que la métamorphose soit achevée pour revêtir la tenue qu'il avait préparée spécialement pour l'occasion.

« Ta-daaa ! s'écria-t-il ensuite en se plantant devant Buck. Alors, de quoi j'ai l'air ? »

Les yeux de l'hippogriffe le parcoururent de la tête aux pieds, puis l'animal détourna le bec avec dégoût.

« Monsieur fait le difficile, hein ? Je te garantis que Ramón ne chipotera pas, lui. »

Sur quoi Sirius fourra une réserve de Polynectar dans son petit sac à main, enfila ses chaussures et prit le chemin de la soirée salsa.

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L'ambiance était chaude à la cantina Martínez, torride même. Sur la piste, les couples se déhanchaient en cadence au rythme d'une musique entraînante, tandis que les spectateurs se goinfraient de tacos arrosés de cerveza, tequila et margaritas : de quoi faire effectivement monter la température. Mais ce soir, personne n'était aussi bouillant que Ramón Varga.

Plusieurs fois déjà, il était venu chasser sur ce terrain ; mais à force de se faire éconduire sous les insultes de ses proies potentielles, il s'était dit que la cantina Martínez n'était pas le bon endroit où trouver à se mettre sous la dent. Les gonzesses y remuaient des hanches et vous allumaient à qui mieux mieux, mais c'était pour mieux vous éconduire quand vous vous montriez intéressé. « Goujat », qu'elles l'appelaient, ces bêcheuses, et d'autres termes plus fleuris. Tout ça parce qu'il n'avait pas la langue dans sa poche, ni la main. Ces prudes dames et demoiselles n'aimaient apparemment pas qu'on les complimente sur leur postérieur, ni qu'on tâte la marchandise. Quelles hypocrites ! Aussi Ramón s'était-il résolu à priver dorénavant l'établissement de sa mâle présence, non sans s'y rendre une dernière fois pour lui faire ses adieux.

Et ce soir, l'ultime soir, le miracle s'était produit : il s'était fait aborder. Et pas par le cageot du coin, s'il vous plaît ! Une bomba latina aux lèvres rouges comme le démon et à la peau couleur moka*. Bon, elle portait des talons plats, mais c'était bien la seule fausse note de sa tenue par ailleurs moulante et échancrée. Madre de Dios, quelle crinière de lionne ! Quels yeux de braise ! Quel pare-choc ! Quelle croupe ! Rien que le spectacle de sa silhouette avait mis Ramón en feu. Après l'avoir complimenté sur son élégance, cette splendide fille d'Eve l'avait invité à danser. Ramón n'avait pas l'habitude de se faire draguer mais il était content de rencontrer, pour une fois, une femme de goût : tout le monde n'était pas capable d'apprécier les chemises violettes ouvertes sur un poitrail velu – légèrement bedonnant – et les pantalons blancs à pattes d'éléphant.

D'habitude, lorsque Ramón parvenait à entraîner sa cible sur la piste, il se collait à elle d'une façon qu'il estimait très sensuelle mais qui, bizarrement, ne rencontrait que peu de succès auprès de la gent féminine. Toutes ces saintes-nitouche n'auraient pas tant fait les fières s'il avait été Antonio Banderas ! Mais sa tentatrice aux longs cheveux noirs, elle, ne jouait pas les vierges effarouchées ; au contraire, elle le serrait de si près qu'il en brûlait sous le nylon de ses vêtements.

« Ramonito, tu es un danseur extraordinaire ! » lui susurra-t-elle à l'oreille de sa voix ronronnante.

Dégoulinant de sueur, il ne se fit pas prier quand elle lui proposa de souffler un peu. La jeune femme belle comme le péché lui offrit un premier verre, il lui en paya un second : on était homme du monde ou on ne l'était pas. Elle avait une conversation merveilleuse, surtout composée de « Ah oui ? », « Mmh », « D'accord », « Je vois », « Fabuleux ! », « Incroyable ! », « Comme tu as raison ! ». Ravi d'avoir enfin trouvé une oreille attentive, Ramón parlait, parlait : de sa passion pour les grosses cylindrées, des exploits – réels ou imaginaires – qu'il réalisait régulièrement depuis l'âge de quinze ans, de ses nombreuses qualités et de la façon dont le sort et la méchanceté humaine s'étaient ingéniés à lui mettre des bâtons dans les roues, de sa mère, cette sainte femme, de son père, cette ordure, de ses projets, de ses rêves. Il n'oubliait pas, naturellement, de ponctuer ses propos de compliments bien choisis à l'adresse de sa compagne : séducteur, Ramón l'était jusqu'au bout des ongles. Plus il parlait, plus il avait soif ; et plus il avait soif, plus il buvait. Mais cela ne posait pas de problème : étant un homme, un vrai, Ramón tenait parfaitement l'alcool, à la grande admiration de l'ange déchu assis en face de lui.

« Tu es tellement viril, Ramoncito ! soupirait-elle en battant des cils.

– Et tu n'as encore rien vu, répliqua-t-il avec un rire plein de sous-entendus. Mais tu vas bientôt le voir. Ça oui, tu vas le voir… »

Elle ferait plus que le voir, même, mais Ramón se garda de le lui dire à voix haute : un gentilhomme ne tenait pas ce genre de propos.

« Si on allait dans un coin sombre ? » lui proposa-t-elle tout à coup.

Par tous les saints du paradis, cette diablesse lisait dans les pensées ! Les yeux rivés sur sa cambrure, Ramón la suivit à l'extérieur de la cantina. S'apercevant qu'il ne marchait plus très droit, sa conquête le prit par la main pour l'aider à descendre les trois marches du perron.

Arrivée en bas, elle saisit brusquement son autre main et se mit à tourner sur elle-même en l'entraînant dans son sillage ; stupéfait, Ramón ne put que suivre le mouvement en prenant garde à ne pas s'emmêler les jambes. Fort heureusement, cette manifestation d'exultation féminine ne dura pas. La créature de rêve le lâcha et il tituba devant le perron de la cantina, luttant pour ne pas perdre l'équilibre malgré sa tête qui tournait comme un manège.

« Ça ne va pas, Ramonito ? Tu es tout vert ! » lança la brune incendiaire d'un ton railleur.

De fait, Ramón ne se sentait pas très bien. Les jambes flageolantes, il tenait à deux mains son ventre agité de remous ; le mélange d'alcools divers ingurgité pendant sa longue conversation avec cette perfide femelle lui remonta soudain dans la gorge et il se mit à vomir à grands jets sur sa chemise violette, sur son pantalon blanc et sur la terre battue au pied des marches de la cantina Martínez. Un énorme éclat de rire se fit alors entendre : comme pour ajouter à son humiliation, quelques clients sortis du bar se régalaient manifestement du spectacle.

« Tu es un être parfaitement répugnant, Ramonito, déclara l'affreuse traîtresse qui s'était jouée de lui en parlant bien fort pour que tout le monde entende. Tu n'as ni élégance, ni manières, ni savoir-vivre, ni politesse, ni respect. Si ta mère est une femme aussi admirable que tu le prétends, tu as dû oublier pas mal de ce qu'elle t'a appris quand tu étais petit. Le seul conseil que je peux te donner, c'est de retourner la voir et d'écouter ce qu'elle te dit, pour une fois. »

Ramón avait fini de vomir, mais les clients, eux, n'en finissaient pas de se moquer de lui. Surtout les clientes, d'ailleurs : leurs rires aigus lui vrillaient les tympans et lui donnaient mal au crâne. Des larmes de rage et de honte lui montèrent aux yeux ; il les essuya d'un revers de manche.

« Tu peux aussi essayer de te mettre à la place des femmes, poursuivit Sirius un ton plus bas, sa voix couverte par les rires. Tu verras, c'est riche d'enseignements. »

Les yeux baissés sur le costume qu'il aimait tant, à présent si sale qu'il était peut-être irrécupérable, Ramón ressemblait tout à coup à un petit garçon malheureux. Pris de pitié, Sirius lui tapota le bras.

« Allez, mon vieux, tu t'en remettras, dit-il d'un timbre qui, à ses propres oreilles, sonnait plus grave qu'il ne l'aurait dû. Faut juste que tu apprennes ce que c'est que la considération. »

Si sa voix était presque redevenue normale, son visage n'allait pas tarder à en faire autant ; Sirius s'empressa donc de tirer sa révérence sous les applaudissements des clientes et disparut le long du chemin qui menait à son logis.

Ramón regarda sa silhouette ondulante s'enfoncer dans la nuit. Les railleurs finirent par regagner l'intérieur de la cantina, où ils s'empressèrent sans doute de raconter à tout le monde ce dont ils avaient été témoins. Il n'était plus question pour lui d'y remettre les pieds. Mais plus que l'humiliation publique, plus que la perte de son précieux costume, ce qui le blessait surtout, c'était d'y avoir cru, d'avoir cru que l'un de ses désirs les plus secrets était enfin devenu réalité. C'était le constat, douloureux et tranchant comme un rasoir, que la femme de ses rêves n'était qu'une utopie.


* Comme dans Living La Vida Loca de Ricky Martin.


Il me rendrait presque triste, ce pauvre Ramón... Je veux croire qu'il aura retenu la leçon et qu'à l'avenir, il se conduira mieux (bon, il faudrait d'abord qu'il apprenne à penser un peu différemment). Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ?