Disclaimer : Saint Seiya, l'histoire et les personnages, ne m'appartiennent pas.


Rodorio avait tellement changé en si peu de temps, Milo ne pouvait pas s'empêcher de le remarquer à chaque pas qu'il posait dans cet ancien village. Transformé, changé à peine en quelques années et pourtant terriblement familier. Une ville désormais, qui parut ne pas avoir été frappée par la même crise économique que la Grèce. Pas de maisons aux barres d'acier qui dépassaient de toits, rouillées et prêtes à s'effriter aux vents, seules traces des étages qui auraient dû être construits avant que l'argent ne manque. Pas de chantiers, d'ailleurs, laissés à l'abandons, pas de squelettes de bâtiments attendant désespérément que l'on les détruises.

Non, Rodorio était au contraire un renouveau. La parfaite ville grecque, exactement comme celles qu'on voyait dans les magazines de voyage ou sur les grandes publicités placardées dans des villes drapées de fumeroles et de grisaille. Une promesse vide d'un endroit merveilleux, une parade pour cacher tout ce qu'il restait du pays. Entre quelques fleurs de fuchias et des orangers, des villes lapidées. Des logements imbriqués les uns sur les autres, étouffants et saturés, parés d'auvents vieillis par le soleil. Déchirés pour certains, teintés de pollution pour d'autres. Oui, Rodorio était l'exact contraire. Luisante, blanche et parfaite, comme les églises orthodoxes qui ponctuaient des paysages parfois tristes, parfois désolés, d'un pays qui courrait après son passé.

Mais assez de déprime ! Milo s'étira, levant ses bras loin au-dessus de sa tête, profitant de ne pas porter son armure. Son beau pays n'avait pas dit son dernier mot et Rodorio en était la preuve. Son renouveau était, certes, expliqué par la présence de l'héritière Kido et de sa fortune astronomique, mais au moins l'endroit était agréable à vivre. Moderne, les commerces et les cafés poussant les un après les autres dans des quartiers fraîchement construits. Propre, plus que certains pays 'riches' que le chevalier avait eut l'occasion de visiter lors de ses nombreuses missions. Et toujours emprunt de la même sympathie qui était presque innée chez les habitants de Rodorio. Un lieu agréable à vivre, pour tout résumer.

« Et c'est où exactement ? », fit Seiya, le nez collé à son portable.

Toujours vêtu d'un haut rouge et d'un jean clair, comme si même lorsqu'il n'était pas au Sanctuaire, le pégase devait suivre un dogme strict vestimentairement parlant. Le scorpion reporta son attention sur la rue piétonne qui s'ouvrait à eux, non loin du marché où il avait l'habitude de donner un coup de main plus jeune. De son grès et absolument pas parce qu'il avait été encore puni par le Grand Pope pour une bêtise quelconque.

« À quelques rues d'ici, ça devrait être marqué sur ton GPS.

- Tout ce qu'il y a marqué sur mon GPS c'est 'pas de réseau'. » entendit-il vaguement grogner derrière lui.

Milo retint de peu un éclat de rire, préférant jeter un nouveau coup d'œil sur la troupe, histoire de ne perdre aucun des bronzes. Il ne manquait plus que ça, égarer l'un des champions de la déesse juste parce que dans leur quête du 7ème sens, ils avaient probablement perdu celui de l'orientation… Enfin… Milo hocha la tête de gauche à droite, sûr qu'on le suivait toujours, avant de regarder droit devant lui. Il était de mauvaise foi. Comme toute ville antique, la vieille ville de Rodorio était un enfer de dédale et de cul-de-sac. Parfois, une rue dérobée dont l'entrée était marquée d'une arche, pouvait tout droit les mener vers leur but ou seulement sur un quelconque morceau de colonne qui aurait eu une certaine importance si le Sanctuaire d'Athéna ne surplombait pas la ville.

Hyoga aurait pu facilement s'y retrouver, se rappela-t-il en esquivant de peu un jeune homme trop occupé à porter un lourd carton pour le remarquer. Après tout, le blond s'était rendu de nombreuses fois dans la vieille ville et plus particulièrement à la librairie, il était juste de bien plus mauvaise fois que Milo. Shun aussi aurait put sans problème les ramener au Sanctuaire, lui qui passait par fois ses journées à Rodorio. June et lui s'étaient pris de passion pour la petite ville, cherchant au détour des rues le moindre secret que pourrait leur offrir les murs centenaires et les fontaines d'eau claire. Shiryu et Seiya, par contre…

Le dragon ne le quittait pas des yeux, bien conscient que s'en était fini pour lui dès l'instant où il perdrait Milo dans la foule. Il avait rangé son petit carnet et son stylo dans l'une des poches de son pantalon sombre. Seiya, lui, tentait désespérément de faire marcher le GPS de son portable, ne faisant nullement attention à la main de Shun fermement accroché à son bras et les traînants inlassablement dans les rues parfois étroites de Rodorio.

« Dans ce cas relève les yeux et apprends à te servir de ton cerveau, souffla d'ailleurs le chevalier d'Andromède.

- Si j'utilisais mon cerveau, ça se saurait !

- Et c'est qu'il en est fier en plus... »

Conversation close apparemment, de ce que la voix pourtant normalement douce de Shun laissait transparaître. Si le seul élément calme de ce groupe était en train de perdre en son sang-froid, le reste de la journée allait définitivement être intéressant. Et ce n'était même pas midi, se rappela vaguement Milo quand son regard caressa une horloge quelconque. Au moins, aucun d'entre eux n'était en train de s'emmerder au Sanctuaire, et ça, ça c'était le principal. Ça valait presque la mort certaine qui les attendait une fois Camus au courant de ce qu'ils tramaient.

« On est arrivé. »

Étrangement, personne n'avait entendu le blond de tout le trajet. Pourtant, Rodorio n'était pas juste à 5 minutes de marche… particulièrement lorsqu'on partait du temple des Poissons. Milo se retourna à peine, juste le temps d'apercevoir le regard farouche de Hyoga posé sur les dalles de pierres à leurs pieds et ses poings serrés jusqu'à faire blanchir ses phalanges. Il transpirait la haine, bouillonnait dans un calme plus dangereux encore que n'importe laquelle de ses colères. Gelé par la rage, les mâchoires crispées, comme si cette enseigne bleue pressée entre deux bâtiments était la chose la plus abjecte qui lui avait été donnée de voir.

Et pour cause, la pensée traversa amèrement Milo. D'apparence, la librairie était inoffensive. Juste une vitrine qui montrait les dernières sorties et quelques classiques, bien entendu tout en grec. Un présentoir du même bleu égéen qui régnait en maître sur toute la Grèce. Dimitris avait toujours manqué cruellement de personnalité mais on ne pouvait pas lui retirer son sens du détail. C'était peut-être ce qui avait tant plus à Camus… Seulement, peu importait les nombreux livres et le présentoir un peu tape à l'oeil sur lequel ils reposaient. Peu importait la devanture de cet éternel bleu et les dernières sorties dont les couvertures se ressemblaient toutes. Non, tout ce qui avait de l'importance aujourd'hui se cachait au fond de cette boutique pourtant d'apparence anodine.

Milo avala sa salive, soudain empli d'appréhension, avant de se tourner vers sa troupe. Immobile comme ça au milieu de la rue, juste devant l'une des multiples places où trônait une fontaine et de nombreux cafés, ils avaient probablement l'air d'un groupe de dérangés. Cinq hommes prêts à menacer un pauvre libraire pour le forcer à leur donner la moindre information. C'était étonnant que personne n'ai tenté de prévenir qui que ce soit et en même temps, même habillé en civil, les chevaliers d'Athéna étaient facilement reconnaissable. Particulièrement lorsque certains d'entre eux étaient affublés de magnifiques chevelures aux couleurs hors du commun…

« Vous êtes prêts ? Parce qu'on arrive sûrement à la partie la plus critique de notre mission. Celle où on a pas le droit à l'err- »

Avant même que le scorpion puisse terminer son petit discours, Hyoga passa devant lui et s'engouffra sous les yeux ébahis de ses pairs dans l'obscurité de la petite boutique. Sans un mot, sans un regard, pensa Milo dans un soupire avant de pratiquement courir à ses trousses. C'était probablement la pire idée qu'il avait jamais eue…

Les trois autres bronzes s'échangèrent un regard bref, Seiya allant jusqu'à hausser les épaules alors que Shun hocha la tête de droite à gauche. Un libraire, c'était juste un libraire. Non ? À moins qu'il ne soit aussi un ancien chevalier, potentiellement un danger. Enfin, dans cet état, c'était Hyoga le danger. Sans prendre le temps d'y penser plus longtemps, le reste du groupe s'engouffra dans l'obscurité fraîche que laissait entrapercevoir la porte ouverte.

Obscure, c'était le mot. La boutique était plongée dans une sorte de pénombre, celle caractéristique des journées d'été où l'on tentait par tous les moyens de repousser la chaleur à l'extérieur. Ça ou peut-être parce que le présentoir face à la vitrine était tant encombrant qu'il faisait barrière au moindre rayon de lumière. Ce n'était pas une obscurité feutrée, remarqua Shun en laissant ses yeux glisser sur une pile de livres. Elle était sèche et suffocante, emplie de poussières qui flottaient tranquillement autour d'eux. Prisonnières des quatre murs et des étagères saturées de bouquins en tout genre.

La librairie était aussi petite qu'elle en avait l'air, à peine assez grande pour accueillir trois rangées de bibliothèques. Les quelques présentoirs placés presque au hasard dans la salle n'aidaient pas, forçant le petit groupe à pratiquement se coller les uns aux autres s'ils ne voulaient pas faire tomber quoi que ce soit. Particulièrement lorsque certains des bouquins paraissaient prêts à tomber en poussière sitôt on les aurait seulement caressés du regard.

Et au milieu de ce capharnaüm se tenait Hyoga, prêt à défier les dieux s'il le fallait.

« J'arrive ! », appela une voix grave mais chantante.

Agréable et amicale, remarquèrent les bronzes. Étrange, ce n'était pas vraiment la voix qu'ils attendaient d'un homme apparemment si horrible. Shiryu échangea de nouveau un court regard à ses frères, profitant de ce battement pour sortir son calepin et de quoi écrire. Dans le silence seulement perturbé par les aléas de la foule dans les rues, le cliquetis du stylo à bille rebondit sur les murs.

Devant Hyoga se trouvait un simple comptoir d'un vert pomme vieilli avec le temps. Un vert moche, aurait dit Seiya s'il parvenait à détacher le regard d'un tas de livres à sa droite. La peinture s'écaillait, laissant apercevoir le bois tendre du meuble sur lequel reposait une caisse enregistreuse. Moderne, bien trop moderne pour un lieu où tout un mur d'un bleu verdâtre était décoré de paysages et de portraits quelconques. Misère… Cet endroit était tellement… atypique ?… Et sur ce même mur, dans le coin tout à droite, une arche 'protégée' d'un rideau de perles en bois. Dernière touche kitch pour une boutique à la pointe de la mode.

De ce rideau d'ailleurs apparut une main qui écarta d'un geste vif les franges, arrachant aux perles un cliquetis presque assourdissant dans ce silence de plomb. Une main large, carrée et pourtant bien plus délicate que les leurs, loin de l'entraînement et des combats. Légèrement halée, probablement un poil maladroit d'ailleurs, l'annonce d'un homme qui n'allait pas tarder à se dévoiler. D'un être abject du peu que les autres avaient put comprendre.

Pourtant, l'homme n'avait pas l'air de ce probable monstre. Juste… d'un homme. Probablement dans la trentaine lui-même, à peine plus petit que Milo mais plus trapus sans pour autant être particulièrement enrobé. Banal, avec ses boucles brunes et sa barbe de trois jours, une paire de lunettes quelconque protégeant du reste du monde ses yeux d'un bleu presque fade. Si commun, loin de l'extravagance de leur monde, qu'il en devenait cruellement rassurant. L'exemple même de la parfaite normalité en un seul homme, rehaussé d'un sourire absolument éclatant et ô combien sincère.

« Ah bienven- »

Malheureusement, ce sourire s'effondra à l'instant même où son regard se posa sur ses clients. Plus exactement, lorsque ses yeux croisèrent ceux d'un bleu tellement différents. Toute la chaleur, ce charme étrange qui entourait l'homme, se dissipa avec ce voile de gentillesse. Et ce fut ainsi que les bronze furent témoins de l'instant où le chaleureux libraire devint un inconnu froid et dur. Droit comme un i, le visage légèrement reculé, alors qu'il toisait avec haine l'homme au milieu de sa boutique, sans même faire attention à eux.

Shun lança un regard désespéré vers la porte, se demandant sincèrement pourquoi il était encore là. Il connaissait Rodorio sur le dos de sa main, il ne lui suffirait que d'une foulée à peine pour disparaître loin de cet Enfer et moins d'une demi-heure pour rejoindre sa chère June. Parfaite June qui jamais n'irait l'entraîner dans ce genre d'histoire. Peut-être juste une bagarre de bar si ça ne tenait qu'à elle… Seulement à la place, il resta là, immobile. Figé à regarder ce désastre imminent approcher seconde après seconde. Exactement comme un accident, cette curiosité morbide qui lui prenait les tripes et le forçait à garder les yeux farouchement ouverts.

Dans un silence si épais, un silence qui s'enroulait sans un bruit autour de leur cou, qui les faisait pratiquement suffoquer. Prêt à les abattre d'un instant à l'autre et pourtant prenant son temps, volant l'air qui peinait à pénétrer leur poumon. Ce genre de silence.

Il y avait 'animosité' et puis il y avait… ça. Quoi que ça pouvait être. Seiya n'avait jamais véritablement détesté quelqu'un. Pas comme ça en tout cas. Même le taré qui leur servait de père n'était pas parvenu à faire naître un sentiment aussi violent dans son cœur. C'était si particulier. Il était là, toujours à fixer la pile de livres près de lui comme si elle détenait toutes les réponses aux mystères de la vie. Contrairement à Shun, lui qui d'ordinaire était pourtant d'une curiosité presque maladive ses dernières années, n'avait pas envie d'être témoin de ça. C'était au-dessus de lui, il ne comprenait pas et n'était pas prêt à tenter de comprendre…

Malheureusement, il pouvait toujours entendre. Pégase aurait beau fixer la couverture rose pourpre ornée d'une photo grotesque, il aurait beau lire et relire le titre pour tenter de se distraire, ça n'empêcherai en rien d'étouffer ce qui allait être l'une des plus dures conversations qu'il allait entendre.

« J'peux savoir c'que tu fous là ?! »

C'était l'homme, Dimitris, qui avait ouvert les hostilités, retroussant inconsciemment les manches de sa chemise beige comme pour tenter d'intimider le blond. Le nez plissé, ses sourcils broussailleux assombrissant des yeux pourtant si clairs. L'image parfaite de l'amabilité à la Grec avait disparu pour laisser place à la fureur.

Hyoga ne répondit, se déplaçant étrangement de droite à gauche sans jamais détacher le regard de l'homme à quelques pas de lui. Lent, flottant sans un son, même pas le bruissement de ses vêtements. Comme pour jauger, comme pour juger. Droit, peut-être pas autant que le brun mais assez tendu pour être prêt à lui bondir dessus dès l'instant même où il aurait le malheur de faire la moindre chose qui pourrait déplaire au blond. Et enfin, calme, beaucoup plus calme que sur tous les champs de bataille qu'il avait pu fouler. Les enseignements de son maître avaient apparemment porté leur fruit, Hyoga n'avait seulement jamais trouvé de combat aussi sérieux que celui qui se profilait au fond de cette petite librairie.

Les livres jamais touchés mais déjà usés et l'ombre parsemée de poussière plutôt que les colonnes antiques et le ciel azur au-dessus de lui. Emprisonné entre quatre murs, entravé par un bric-à-brac presque chaleureux, il était prêt à tuer s'il le fallait.

Seulement si Hyoga ressemblait à un prédateur, planant lentement au-dessus de sa victime tout en attendant le moment fatidique pour frapper, le libraire, lui, montrait les dents. Penché au-dessus de son comptoir, les lèvres retroussées dans une expression qui n'était plus qu'une relique du passé animal des Hommes. Il était évident que le brun ne se laisserait pas tuer sans s'être battu. Il posa ses deux mains à plat sur le bois, quelques écailles de peinture verdâtre s'échappant entre ses doigts alors qu'il faisait malgré lui ressortir ses épaules. Il tentait, nota distraitement Shiryu, sans même s'en rendre compte de se rendre plus impressionnant qu'il ne l'était. Seulement Hyoga passa encore lentement devant lui, le visage parfaitement fermé dans ce même faux-calme qui pressait autour d'eux.

Et personne, même pas Milo, ne tenta de s'interposer. Il y avait quelques histoires, parfois, qui même si elles préféraient rester en suspens, devait inéluctablement prendre fin. Aussi violente aurait put être la dite fin.

« Qu'est-ce qu'il y a ?!, cracha pratiquement le brun, Camus t'a enfin jeté dehors ?! »

Sous leurs regards nerveux, Hyoga s'immobilisa, et dans la même lenteur qui avait ponctué ses pas, se tourna entièrement vers lui. Pourtant, Dimitris ne sembla pas plus impressionné que ça, non au contraire. Déjà un sourire mauvais, un rictus moqueur étira les commissures de ses lèvres et dévoila ses dents. Presque grossier sur un visage loin des traits parfaitement dessinés des champions d'Athéna. Presque tordu, hanté par la haine et la jubilation.

« Il s'est enfin rendu compte, susurra-t-il en se penchant tout aussi lentement en avant, que tu n'es rien qu'un petit parasite ?... »

Oh… Shun posa le bout de ses doigts sur ses lèvres, la bouche entrouverte et les yeux écarquillés. C'était étrangement cruel. Pas au premier abord, une simple raillerie pour narguer son opposant. Pourtant une fois les mots distillés, une fois qu'ils flottaient dans un silence toujours aussi lourd, leur essence même n'étaient que haines et moqueries. Choisis avec attention dans le seul but de trancher au plus profond.

« Ah ! Dans tes rêves ! »

Une moquerie pour parader une moquerie… Shiryu griffonna rapidement les quelques paroles avant qu'elles ne s'effacent dans l'obscurité de la boutique. C'était rare, d'entendre un tel poison dans la voix du blond. Hyoga était, après tout, un chevalier plutôt tempéré. Ça, c'était digne du cygne à ses 14 ans, lorsqu'il s'était présenté lors du tournoi galactique. À cette époque, une part du dragon avait été heureuse de le savoir en vie, de le revoir, avant que la réalité de ce macabre tournoi organisé en l'honneur de leur défunt géniteur ne leur rappel à une cruelle réalité. Et dans cette réalité, Hyoga à 14 ans à peine avait des yeux aussi durs, aussi indifférents, que les glaciers dont il leur avait si souvent parlé.

Ce Hyoga ressemblait vaguement à celui de ce jour-là, seulement les années et les multiples guerres avaient gravés dans leur cœur à tous une force dont le revers était une violence qui rôdait au plus profond d'eux. Et des années de traumatismes en tout genre.

« Vraiment ? Parce que si t'es là c'est juste parce que t'as peur !, rebondit l'homme rapidement d'une voix presque mielleuse. Alors c'est quoi ? Parce que d'ici, on dirait bien qu'il a enfin fini par voir que tu n'es qu'une pauvre erreur.

- Épargne-moi tes misérables tentatives d'insultes. »

Hyoga croisa les bras tout en relevant le menton. Wow, nota Seiya en cédant à sa curiosité et en regardant enfin la scène. Sous ses cils, le cygne observait le libraire avec plus de dédain que même le seigneur Hadès lui-même aurait put ressentir pour un mortel. C'était parfaitement clair qu'il s'était passé quelque chose entre ces deux hommes, que c'était par rapport au chevalier d'or du verseau, cependant quoi exactement ? Qu'est-ce qui pouvait justifier une malveillance ? Finalement, peut-être que Pégase ferait mieux de retourner à ce livre douteux…

« Camus voit apparemment quelqu'un mais au vu de ta réaction, c'est clair que ce n'est pas toi.

- Qu'est-ce que tu en sais ? Je sais à quel point il faut être discret, je ne voudrais pas finir dans le même état que Camus par ta faute. Mort. »

Milo passa une main sur son front, désormais convaincu qu'il était aussi stupide que Saga et Camus lui avaient parfois dit. C'est bas, même pour Dimitris mais en même temps cruellement prévisible. Le libraire n'avait apparemment toujours pas digéré le décès du verseau, quand bien même ça s'était passé il y a plus de dix ans et que Camus était de retour parmi les vivants depuis des années déjà. Mais non, l'homme s'accrochait à sa haine avec plus de violence encore qu'un homme perdu en mer à une bouée de sauvetage. Ballotté par les vagues de ses émotions, il préférait se noyer dans ce qu'il connaissait depuis une décennie plutôt que d'oser remarquer qu'il avait pied…

Une chose était sûre, c'était à quel point Hyoga n'avait pas digéré non plus. Il plissa les yeux, refrénant le léger tremblement qui tentait d'envahir ses épaules et ses mains. Misère, maintenant Camus avait deux raisons différentes de tuer le scorpion. Et en même temps, il fallait vraiment que toutes ses histoires prennent fin un jour, que Hyoga et Dimitris se confrontent une bonne fois pour toutes…

« Il est vivant.

- Tu l'as tué.

- Il est vivant, répéta Hyoga en croisant lentement les bras sur son torse. Il est vivant et tu n'as juste jamais réussi à saisir sa chance.

- Ma chance ?, hurla-t-on dans une rage à faire trembler les murs. Quelle chance ?! Il n'arrive pas à vivre parce que tu lui traînes dans les pattes ! Parce qu'il se sent responsable de toi et qu'il te fait toujours passé avant lui ! Et toi ! Petit gosse de riche pourri gâté que tu es, tu fais tout pour gâcher !

- Parce que tu crois vraiment un instant que c'est de ma faute si Camus ne veut pas de toi ? »

Un léger flottement, durant lequel l'homme se recula, croisant les bras alors que Hyoga se désigna de ses mains. À peine le temps pour Shiryu de noter les actions en plus des mots avant que ce Dimitris ne reprenne dans une voix emplie de dégoût :

« Si tu n'avais jamais existé, Camus ne serait pas mort.

- C'était son choix, se défendit le blond en laissant retomber ses bras. Pas le mien. Si ça ne tenait qu'à moi, il n'aurait jamais eu à mourir. »

Et dans un nouveau sourire en coin, du genre mauvais dont les méchants de films adoraient s'affubler, Dimitris renifla avec dédain. Mauvais, c'était le mot remarqua Shun. Cet homme était mauvais, pour une centaine de raisons différentes. Il était cruel, presque autant que la plupart des ennemis qu'ils avaient croisés. Si ce n'était plus d'ailleurs, car la seule personne qui apparemment méritait son courroux était Hyoga. Il n'avait strictement pas été méchant envers eux, ou même désobligeant… En même temps, il faudrait qu'il commence par les remarquer…

« Comme ta mère ? »

Un silence, plus long et plus épais encore que le précédent, suivit. Un silence durant lequel tous les autres chevaliers avaient retenu leur souffle, leurs regards posés sur Hyoga dans une attente presque aussi cruelle que le libraire. Ils attendaient, incapables de seulement respirer, le moindre geste, le moindre mouvement, la moindre réaction du blond. Oui, Hyoga était enfin passé au-dessus du décès de sa maman et avait vaincu son complexe du survivant, ça ne voulait pas dire que ça ne restait pas un sujet sensible. Pas quand c'était utilisé comme une insulte directe…

Et Hyoga lui-même devait l'avouer, il était étonné. Il se doutait que le brun se servirait un jour de ce sujet contre lui, mais en même temps, il avait espoir que Dimitris ne tombe pas aussi bas. Oui, ils avaient tous les deux une longues histoires de rage et de haine qui les liait, une histoire qui s'était doucement tissée entre eux, années après années. Mais ça ? Ça s'était bas, même pour lui.

« Tu es pathétique, répondit le blond sans la moindre trace d'émotion. Tu es pathétique et stupide et petit. Comment j'ai pu croire un seul instant que Camus pourrait sortir avec toi ? Tu représentes tout ce qu'il déteste, Dimitris abattit une nouvelle fois ses mains sur son comptoir.

- Et s'il sortait bel et bien avec moi, hm ?!, son visage suspendu au-dessus de la caisse enregistreuse.

- Non. Même pas par pitié. »

C'était l'indifférence, comprit pour une fois Seiya, le plus dur. Très franchement, lui aussi se sentirait insulté si on s'adressait à lui comme s'il n'avait pas la moindre importance. Si on contrait le moindre de ses mots d'une voix presque désintéressée. Ses yeux avaient beau décrire la photo ridicule sur ce livre ridicule, celle avec une jeune femme moitié nue et une autre accrochée à son cou, il sentait malgré tout que le libraire perdait pied. Après tout, Seiya pouvait toujours entendre les mouvements saccadés du brun dans les frottements de ses vêtements et dans ce souffle qui ne cessait de changer.

« Il ne te considéra jamais autrement que comme son élève.

- Moi au moins il me considère comme quelque chose. »

Ça avait été un dernier recours, une tentative désespérée de blesser le blond qui s'était conclue dans un simple lynchage. Dès l'instant où ses mots lui avaient échappé, Hyoga s'était simplement retourné et avait quitté la boutique dans ce silence pesant. Peu importe qu'il venait d'avouer à mi-mot savoir parfaitement qu'il ne serait, aux yeux de Camus, jamais rien de plus que son élève et qu'il s'en contentait. Peu importe ce qu'aurait pu vociférer Dimitris. Cette conversation était close, encore une fois sans véritable résolution au grand dam de Milo.

« C'était ton idée j'présume ? Ça va, t'es fier de toi ? »

Ah. L'agression redirigée. Le scorpion croisa seulement les bras, lançant un regard très peu impressionné au libraire.

« Pas plus que ça. Et toi ? T'es fier ?

- J'ai pas besoin de ton jugement. Si t'es pas content, casse-toi ! »

Cette fois, sous les regards aussi gênés que perdus des bronzes, Milo se contenta de lever les yeux au ciel alors que l'homme se redresser, les mâchoires toujours serrées. Bien, au moins l'air était légèrement moins lourd, la colère du libraire cependant… Donc ce n'était pas qu'avec Hyoga ?….

« Va bien falloir crever l'abcès un jour.

- Ha ! Comme si tu savais ce qu'« abcès » veut dire.

- Oui, Dimitris, je sais ce qu'« abscès » veut dire, le reprit Milo d'une voix détachée et peut-être un poil agacé. Crois-le ou non mais c'est pas parce que je suis chevalier que je suis stupide. »

Le libraire ne répondit rien, préférant se tourner vers l'une de ses étagères dans une tentative de paraître occupé. Au moins, il ne tenta pas de remettre de l'huile sur le feu, se contentant de se mordre nerveusement l'intérieur de la joue.

« Est-ce que c'est vrai ? Qu'il sort avec quelqu'un ?, tenta-t-il cependant avec une certaine fragilité.

- Oui. »

La réponse était sans appel, abattant l'homme face à eux. Dimitris abaissa les épaules, stoppant un instant son geste pour laisser son regard tomber sur le sol poussiéreux. Il avait l'air sincèrement triste… Ce qui n'empêcha strictement pas Milo d'en rajouter une couche.

« C'est ce qui arrive, Dimitris, quand tu restes enfermé dans ta boutique à ruminer sa mort. Hyoga a raison, que tu le veuilles ou non. Camus est vivant et ça fait quoi, 5 ans ? 5 ans que tu passes ton temps à agir comme s'il était toujours mort.

- Lâche-moi tu veux ?! Tu crois que c'est simple de voir l'homme que t'aimes crever pour un gosse pourri gâté ? De faire ton deuil et toute la merde qui en suis pour que finalement il réapparaisse parfaitement en vie ? Tu crois que c'est simple ?

- Non, non je ne pense pas que ce soit simple. Tout ce que je pense c'est que le gosse pourri gâté ici c'est toi.

- Putain cassez-vous bordel ! »

L'homme brandit un livre quelconque, pareil à celui que Seiya fixait, avant de tenter de leur envoyer dessus. Milo attrapa le bras de deux des bronzes, poussant le dernier à sortir le plus rapidement possible avant que l'attaque 'météores de mauvaise littérature ' ne s'abatte sur eux. Shiryu eut à peine le temps de ranger son carnet, son stylo toujours dans ses mains alors qu'un petit livre de poche frôla son nez. Shun, ne demanda pas son reste, quittant d'une vitesse presque surnaturel l'endroit étouffant et remplie de poussière. Seiya quant à lui, valdingué par la poigne de Milo, eut à peine le temps de glapir un 'gros con' avant de se prendre le même livre qu'il avait minutieusement détaillé droit dans la figure.

Malgré tout ses défauts, Dimitris savait apparemment viser….

Et enfin, le ciel dégagé et l'air saturé de chaleur mais au moins à peu près pur de Rodorio les accueillis. Pratiquement sur la place, quelques passants les observant avec une certaine curiosité pendant que les hurlements presque hystériques du libraire continuaient à résonner.

« Bon bah ça c'est fait… », souffla Milo en jetant un dernier regard à la boutique.

L'avantage de Dimitris c'est qu'à l'image du bernard-l'hermite, il quittait rarement sa coquille. Le libraire ne s'était même pas approché de la porte, préférant continuer de vociférer de l'obscurité de sa boutique. Milo lâcha finalement Shiryu et Seiya, passant une main sur sa nuque tout en jetant un long regard à la grande place face à eux. Misère, ça s'était encore plus mal passé que ce qu'il s'était imaginé… Au moins, ils s'en étaient tous sorti indemnes.

« Milo… c'était quoi ça ?... », demanda Shun dans une inspiration laborieuse.

Juste avant de quitter le Sanctuaire, les bronzes et leur mentor du jour avaient prit le temps d'au moins se changer, histoire de pas passer pour des idiots et accessoirement parce qu'ils n'avaient rien à faire dans leurs armures hors du Sanctuaire en temps de paix. Shun avait retiré les quelques feuilles prisonnières de ses cheveux qui jusqu'à maintenant étaient passées inaperçus entre les mèches vertes. Et maintenant, à se fixer sans même le vouloir dans le reflet de la vitrine, il semblait tout droit sortit d'une tornade. Ses cheveux étaient dans un état pas possible, plus de poussière entre ses mèches et sur ses vêtements que dans l'intégralité de la boutique.

« 'Ça', c'était Dimitris, répondit Milo en posant les mains sur ses hanches. Aussi appelé 'le gros con' dans le cercle trèèès privé des chevaliers d'ors.

- C'est pas très original…

- Ouai, peut-être mais avoue Shiryu que ça colle plutôt bien à l'image du bonhomme.

- Ok pour le gros con mais on peut parler du sujet le plus important ? »

Les trois chevaliers se tournèrent à l'unisson vers Seiya pour trouver Pégase, le début d'une bosse sur le front et un doigt qui pontait le livre à la couverture bien trop explicite qu'il tenait dans l'autre main. À peine les yeux de Shun se posèrent sur le dessin des deux femmes aux positions aussi suggestives que leur accoutrement qu'il se jeta pratiquement sur le brun.

« Non mais ça va pas de brandir ça en public ?!, il força son frère à baisser le bras, n'obtenant rien de plus de la part de Seiya qu'un regard blasé. Y'en a ici qui sont connu à Rodorio !

- Roh ça va Shun… C'est pas la mer à boire ! Regarde, les dessins sont plutôt pas mal en vrai ! »

Pour illustrer ses dires, Seiya feuilleta brièvement l'ouvrage avant de s'arrêter sur une page qui attira particulièrement son attention. Shun détourna la tête, main sur les yeux dans un 'uuurk' bien trop long alors que le brun se contenta de hocher affirmativement la tête. Et finalement, Milo ignorait ce qu'il y avait de pire : le désastre qu'avait été cette rencontre avec Dimitris, les quelques passants qui les regardaient avec curiosité ou le visage totalement méditatif du héros de leur déesse alors qu'il décrivait du regard ce qui était pratiquement de la pornographie.

« On devrait pas avancer sur l'enquête ?..., demanda un Shiryu légèrement perdu. Ou au moins retrouver Hyoga ? Après on peut bien faire sans mais je suis déjà pas sûr de ce qui nous arriverait si le chevalier d'or du Verseau apprenait ce qu'on est en train de faire. Alors si en plus il découvre qu'on a perdu Hyoga…

- T'as raison mon lézard !

- Je ne suis pas un lézard, souffla Shiryu en sentant Milo passer un bras autour de l'une de ses épaules.

- Pas avec cette attitude en tout cas ! Mais bref, passons ! Nouvelle mission apprentis détectives : retrouver votre frère ! »

Shun retira lentement une main de ses yeux, observant le scorpion d'un air embarrassé. Ses joues empourprées donnaient presque l'impression que le jeune homme venait de subir le pire coup de soleil…

« Lequel ?, demanda Seiya sans lever le nez de son livre.

- Eh bien…, Milo retira son bras d'un Shiryu qui en profita pour épousseter son épaule. Hyoga, qui d'autre ? »

Seiya se contenta de hausser les épaules avec une certaine désinvolture, toujours à feuilleter ce satané livre. Mais il n'était pas sérieux à la fin ? C'était tous les combats qui lui avaient causés des dommages cérébraux ou il était seulement comme ça de naissance ?…

« Je sais pas, des frères et sœurs, on en a à la pelle.

- À la pelle… À la pelle… On a quand même perdu 90 % d'entre eux..., rajouta rapidement Shun en haussant les épaules.

- Quand vous dites perdus ?... »

Les trois demi-frères s'échangèrent une rapide œillade, ignorant l'expression déjà craintive du chevalier d'or du scorpion.

« Morts.

- Six pieds sous terre, reprit Shyriu à la suite de Seiya.

- Comme notre « père ». »

Milo inspira longuement, ses yeux rivés sur les trois énergumènes, avant de se pincer l'arête du nez et de soupirer longuement. Misère… Pourquoi oubliait-il encore et encore de ne jamais lancer les enfants Kido sur le sujet épineux de leur père. Comme lui, ils avaient côtoyé la mort et la violence depuis leur plus jeune âge, avait subi tant d'horreur qu'ils en étaient devenu insensibles. C'était… triste. Le scorpion laissa son bras retomber mollement à ses côtés, les observant encore silencieusement. Et qui aurait cru ? Qui aurait cru en voyant Shiryu studieusement ré-inspecter ses notes ? En remarquant Shun agacé de l'état de son t-shirt désormais couvert de poussière ? En laissant ses yeux glisser sur Seiya, plongé dans la lecture de sa nouvelle à la couverture salace ?…

Non…, Milo secoua brusquement la tête de droite à gauche, paupières fermement closes, en tentant de chasser l'image. Non mais sérieux… Des tripes et du sang, personne ne réagit mais un livre douteux avec une illustration dessiné par quelqu'un qui n'avait probablement jamais vu de femmes de sa vie et là il y a avait du monde ?… Et pour la deuxième fois de cette courte journée, Seiya tendit le livre à Shun qui déjà, sous les yeux déjà rouverts de leur mentor du jour, détournait la tête avec dégoût.

« Seiya sérieux j'veux pas voir !

- Tsss !, répondit d'abord le pégase. Ça se voit que tu sais pas satisfaire une femme ! »

Et les sourcils du scorpion disparurent derrière sa frange, incapable de seulement bouger autant face à l'absurdité de la scène que de l'attente de ce qui allait se passer en suite. Shun, patient et parfait Shun, était en train d'atteindre ses dernières limites alors que le scorpion découvrait peu à peu pourquoi il était vital pour le destin des hommes que le pégase ne soit jamais envoyé en mission diplomatique. Ils étaient là, lui simple témoin d'une farce qui paraissait déjà trop longue, harassés par la chaleur de l'été et par ce mystère que ne voulait pas livrer ses secrets. Dans une ambiance pareille, n'importe qui aurait craqué. Au vu de ses poings serrés, tellement serrés que ses phalanges tournaient au blanc, Shun aurait craqué. Seulement par chance, ou par pur abandon de la part d'Andromède, il ne fit rien de plus que d'inspirer profondément et de probablement fantasmer une mort douloureuse de son frère dans l'intimité de ses pensées.

Et encore une fois, juste comme ça, Seiya avait frôlé sa fin, se rendit compte Milo. Pas que le principal intéressé en ait quelque chose à faire, happé par sa « lecture »…

« Bon ok les jeunes !, s'exclama Milo enfin sortit de sa torpeur. Hyoga donc ! Quelqu'un à une idée ?

- Je suis là... »

Un reniflement, une voix absolument défaite, c'était tout ce qui parvint à travers le bouillonnement constant de la grande fontaine, mais c'était assez. Assez pour les faire retourner la tête à l'unisson, même Seiya qui leva enfin le nez de son bouquin. Oui, il était bel et bien là, remarquèrent-ils en faisant rapidement le tour de la fontaine. Juste là, assit sur le rebord humide, son débardeur bleu ciel couvert de bruine. Hyoga ne les regardaient même pas, courbé comme prêt à se recroqueviller sur lui-même. Si petit, si détruit, lui qui pourtant avait pris l'habitude de se dresser face à l'ennemi tels les glaciers de Sibérie. Et sous ses yeux éteints, sous ses yeux vitreux, des sillons humides marquaient encore sa peau.

Le blond renifla de nouveau, essuyant son nez du revers de la main tout en détournant la tête.

« Merde... Tu es vraiment amoureux de lui... »

Milo s'agenouilla, prêt à poser une main sur l'épaule du cygne mais comme retenu par une force extérieure. Incapable d'approcher sa main, bouleversé sans même comprendre pourquoi par cette simple réalisation.

Shun soupira avant de s'asseoir à la droite de son frère, à peine assez prêt pour que le blond puisse sentir sa chaleur mais assez loin pour ne pas que leur peau se touche. Juste… là. Et Seiya en fit de même, oubliant toutes ses histoires puérils de livres, tout comme Shiryu d'ailleurs qui vint s'accroupir à la gauche de Milo. Un reniflement, ses yeux farouchement accrochés aux pavés humides sous leurs pieds et le brouhaha de la fontaine, des piétons qui ignoraient tout de leur misère et le chant des oiseaux qui filaient inconsciemment dans le ciel azur.

« Après Hadès… Après… Après que vous soyez... »

Hyoga posa une main sur son front avant de fermer les paupières avec force. Ses dents plantées dans sa lèvre inférieure, le blond tentait de ne pas pleurer. Et Shun prit son autre main dans la sienne, offrant à son frère le plus compatissant des regards sans même que celui-ci puisse le remarquer. Plus de 10 ans mais apparemment, la cicatrice n'était pas tout à fait refermée. Ou peut-être l'était-elle, peut-être que tout ce qui restait maintenant était une douleur fantôme qui enserrait le cœur du cygne. Quelque chose qui ne se réveillait qu'une fois au cœur de l'hiver, au cœur de l'été ; lorsqu'il posait ses yeux sur le chevalier d'or du Verseau et qu'il se rappelait dans un battement ce qui était arrivé. Un écho.

« Et à l'hôpital… Quand tout était fini on a eut le temps de penser. À l'hôpital, au manoir. Au… Au Sanctuaire. Et tout le monde… tout le monde… »

Hyoga retira sa main tout en relevant la tête vers le ciel, ouvrant ses yeux pour fixer les gerbes d'eau au-dessus d'eux parsemer l'azur dans un mouvement constant. Des milliers de gouttes, scintillant juste au-dessus de ses yeux atones avant de se déposer sur sa peau glacée en une brume légère. Une morsure fraîche, qu'il affectionnait normalement durant les plus chaudes journées. Et durant les nuits étés lorsque Camus, enfin sortit du Sanctuaire, avait l'air d'un homme et non pas de cet être aussi éthéré qu'inatteignable.

Lorsque son rire flottait parmi le murmure de la fontaine. Lorsqu'il oubliait ce lourd masque de glace dont il se paraît pour laisser vivre ses émotions, aussi diluées étaient-elles. Lorsqu'il était là, vraiment là, et qu'il aurait suffi à Hyoga de seulement tendre la main pour l'atteindre. Pour sentir sa chaleur, pour sentir sa peau et s'assurer qu'il était bien là. Pas un autre souvenir, pas un autre spectre. Pour le prendre dans ses bras et oublier que tout ça avait été réel un jour. Qu'il avait été mort et qu'il avait disparu dans l'hyper-dimension et qu'il aurait pu ne plus être.

Sous les regards concernés de ses proches, Hyoga soupira finalement. Épuisé, ses épaules le tiraient plus encore qu'après n'importe lequel de ses entraînements. Milo savait une partie de l'histoire, probablement, et ses frères en connaissaient une autre.

« Dimitris… il a mal vécu la mort de Camus... »

Il plissa les yeux, les éclats de lumières couvrant sa vision à chaque fois que le soleil se reflétait dans les gouttes d'eau.

« Et je peux pas lui en vouloir…, reprit-il d'une voix aussi éteinte que ses yeux. Mais son deuil… il prenait trop de place… Au début je pouvais comprendre, j'ai essayé de comprendre mais c'est devenu plus… dur. Juste de l'entendre, proclamer sa douleur et son amour et tout le reste… c'était trop. »

Il se rappelait encore cette compassion, ce sentiment qu'il avait eu à l'égard de l'homme. Les premiers jours, quand le Sanctuaire était encore un labyrinthe pour ses frères et lui, et que la douleur était si présente qu'il la sentait à chaque battement de cœur. Le pire, le pire ça n'était pas lorsqu'il avait dû tuer Camus. Hyoga ne s'en rappelait pas, pas vraiment conscient quand c'était arrivé. Camus était mort dans la maison du Verseau, de sa main, mais… le déni. Le déni était un état puissant, un état qui disparaissait parfois du jour au lendemain sans la moindre raison.

Et le déni, c'était exactement ce qui l'avait maintenu au début. Le pire, c'était des mois et des mois après, lorsque le déni s'était évanoui. Hyoga savait, il l'avait vu disparaître. Tomber en poussière, devant ses yeux impuissants, pourtant… Pourtant… Et Dimitris, la seule personne qui lui restait pour pleurer Camus, avait laissé ses larmes et ses lamentations se muter en réprimandes et en rancune. Cinq ans, ça avait pris 3 ans pour que celui qui avait été si doux dans le passé ne soit plus qu'une abomination qui vomissait horreur sur horreur chaque fois qu'il voyait Hyoga. Son deuil l'avait transformé, l'avait façonné, en une masse difforme de haine, de chagrin et de désespoir.

C'était à cet instant que Hyoga avait compris, c'était à ses 17 ans qu'il avait vraiment compris. Lorsqu'il regardait un homme qu'il avait jadis apprécié et que tout ce qu'il voyait était sa propre haine, son propre dégoût. Une jalousie qu'il n'avait pas véritablement était capable d'accepter. Camus ne reviendrait pas et lui devait faire comme si tout allait bien. Il devait faire semblant de ne pas être affecté par la situation car c'était pour lui que Camus était mort après tout et comment osait-il être triste alors qu'on était mort pour lui ?

Qu'il n'avait pas le droit de pleurer son maître, qu'il n'avait pas le droit de le considérer comme quoi que ce soit d'autre que son maître. Qu'il n'avait pas le droit de ressentir cette jalousie viscérale pour le pauvre homme qui avait perdu « l'amour de sa vie » comme Dimitris aimait l'appeler à cette époque. Ce même homme qu'il avait probablement tenu dans ses bras, qu'il avait probablement gardé contre lui des nuits entières. Cet homme considéré comme plus froid que la glace qu'il domptait et qui pourtant le laisser sûrement le toucher, le caresser. L'embrasser.

Hyoga avait détesté ça, comme il avait fini par détester Dimitris. Comment osait-il se plaindre ? Comment osait-il ?! Il avait eu la chance d'avoir eu Camus à ses côtés, aussi peu de temps cela avait duré ! Il avait pu poser ses lèvres sur les siennes et murmurer dans sa longue chevelure turquoise à quel point il pouvait l'aimer. Hyoga priait qu'il l'ait fait, autant qu'il détestait cette simple pensée, il espérait sincèrement que Dimitris lui ait dit à quel point il pouvait être aimé. Car lui n'en avait jamais eu le droit.

Il n'avait pas pu tenir Camus contre lui, car ça n'avait été qu'un pré-ado pommé lorsqu'il était encore en vie. Il n'avait pas pu prendre sa main et n'avait pas pu lui dire à quel point il l'aimait. Et c'était injuste. C'était totalement injuste. Hyoga n'avait jamais voulu ça ; que sa maman se sacrifie, qu'Isaac se sacrifie. Que son maître se sacrifie. Il n'avait jamais voulu se battre contre Camus, ni même gagné, mais il n'avait pas eu le choix. Il n'avait jamais vraiment eu, pas plus que lorsque Dimitris déclara que tout était de sa faute.

3 ans après, trois longues années passées dans un déni qu'il n'avait même pas remarqué, pour finalement éclater en pleurs au milieu d'un temple cruellement vide et cruellement froid. Seul, à ruminer des pensées qu'il n'avait jamais osé laisser vivre dans sa tête. Pour revoir le dernier sourire que Camus lui avait offert, avant de disparaître en poussière et qu'il n'était jamais parvenu à l'atteindre. Qu'il l'avait juste vu disparaître sous ses yeux, en tentant pourtant de le prendre dans ses bras. Au moins une fois. Juste une fois.

Oui, lui n'avait rien. Rien de plus que ce masque, pareil à celui de son mentor, pour dissimuler tout ce qu'il ne pouvait avouer. Pour faire semblant que tout allait parfaitement bien quand bien même la rancœur lui prenait les tripes. Et le froid tenace qui avait pris place dans son cœur, comme pour lui rappeler ce qui aurait put être et ne serait plus jamais.

« Dimitris est sincèrement amoureux de Camus... , finit-il par souffler après de longues minutes de silence.

- Tu te mets à le défendre maintenant ?! »

Hyoga baissa finalement la tête, posant son regard épuisé sur un Milo toujours agenouillé et totalement estomaqué. Il trouva la force au fond de lui pour hausser les épaules, passant sa main sur sa nuque devenue douloureuse.

« Non, pas vraiment. Il était sincèrement amoureux de Camus mais maintenant… Je sais pas. Il est incapable d'accepter qu'il est vivant et il continu à s'accroche à sa douleur. Je sais pas s'il l'aime toujours autant et qu'il a peur de devoir revivre la même merde ou si... »

Dans un nouveau haussement d'épaules, il laissa sa phrase en suspens, car au fond, il n'en avait pas la moindre idée. Et pour être totalement sincère, il s'en moquait. Si Dimitris préférait pourrir dans sa haine alors Camus était-il vraiment « l'amour de sa vie » ?… Hyoga soupira une nouvelle fois avant de se relever doucement sous les regards toujours concernés des autres.

« On devrait y aller… Avant qu'il décide de sortir de son antre...

- Et toi ?, osa Milo.

- Et moi ?

- Ok je vais pas faire semblant pour vos beaux yeux…, le scorpion se releva frottant vaguement ses mains pour chasser les quelques gouttes d'eau qui s'y étaient déposées. Tu sais ton truc des très très attaché à Camus ? Tout le 'je suis un élève amoureux de mon maître' ? On croyait que s'était juste une sorte de… comédie ?

- 'On' ?, entendit-il vaguement à sa gauche.

- 'Comédie' ? », reprit Seiya à la suite de Shiryu.

La voix de Pégase avait été quelque peu… dangereuse ? Une sorte d'avertissement, accompagné d'un plissement d'yeux sur lequel Milo ne voulait pas s'attarder. Bon bah maintenant qu'ils en étaient aux confession, autant aller jusqu'au bout s'il ne voulait pas souffrir d'un bon coup de 'météores de pégase'. Saga avait raison : il était temps pour lui d'apprendre à se la fermer.

« Aaah… C'est juste que c'est tellement banal dans la chevalerie. Vous prenez des gosses ou des ados qui ont été abandonné ou malmenés et vous les mettaient avec des 'maîtres' qui ont généralement pas plus que deux fois leur âge et vous vous retrouvez avec une armée convaincue que leur âme-sœur est la même personne qui leur a apprit à se servir de leur cosmos. Et, désolé, mais nous pensions les autres chevaliers d'or et moi-même que c'était ton cas Hyoga. Une sorte de mélange de 'daddy issues', d'admiration mal placée et de passage obligatoire par les hormones. Pas… ça.

- J'arrive pas à croire que j'ai entendu un chevalier d'or dire 'daddy issues'. »

Milo lança un regard empli d'avertissement au Pégase. Pas moyen pour Seiya de rester sérieux plus de deux minutes, ni même de se la fermer d'ailleurs. Le brun fit immédiatement signe de rester silencieux, reportant son attention sur le cygne plutôt que de laisser sa bouche énoncer la moindre des pensées qui effleuraient sa caboche parfois cruellement vide. Par chance Hyoga ne s'agaça ou ne s'énerva pas. Non, à la place, un énième soupire et une main passée sur son visage.

« Je sais. Je sais… Personne ne me prend au sérieux. Je suis déjà au courant merci. »

Misère… Cette conversation était de pire en pire… Shun aurait tout donné pour être loin d'ici, à ne pas voir Hyoga pour la centième ruminer sur ses sentiments. Il avait l'impression d'avoir déjà entendu mot pour mot cette conversation, à tel point qu'il était prêt à parier sur les prochains mots du chevalier d'or.

« Et… tu lui en as parlé ? »

Bingo ! Andromède leva les yeux au ciel. Ce n'était pas tant qu'il se moquait des sentiments de Hyoga, au contraire, c'est juste que tout le monde s'étonnait de savoir le blond amoureux de son mentor. Comme si le cygne était du genre à jouer une telle farce… Non, c'était plutôt du style de Jabu ça… Hyoga, lui, n'irait jamais faire semblant d'avoir des sentiments pour quelqu'un. Il était bien trop… romantique. Il détestait ce terme mais d'entre eux, le blond était le plus sentimental de tous et Shun s'incluait pourtant dans le lot… c'est pour dire.

« Tu connais Camus, tu sais comment il réagirait...

- … Il s'imaginerait immédiatement t'avoir accidentellement amadoué quand t'étais gosse ?... »

Hyoga lui envoya un regard las mais entendu, partageant l'avis du scorpion sans même avoir le besoin de l'énoncer à voix haute.

« J'ai déjà mis assez de temps à le convaincre que je voulais sincèrement rester au Sanctuaire, s'il l'apprend il va se monter la tête en s'imaginant que je reste juste pour lui et que le seul moyen de remédier à tout ça serait de gentiment me chasser pour que j'ai ma propre vie et que je me rende compte que je n'ai pas le moindre sentiment pour lui et que je confondais juste amour et admiration et-

- Hyoga respire. », l'implora Shiryu.

Le blond referma aussitôt ses lèvres, écoutant sans protester le conseil du dragon.

« Tu… as vraiment eut le temps de réfléchir à tous ça.

- Presque 8 ans. Mais…, Hyoga se détourna dans un énième haussement d'épaule, c'est pas comme si ça importait de toute manière… »

Milo fronça les sourcils, perdu aussi bien par les mots du cygne que du surplus d'informations.

« Pourquoi ?

- Eh bien… Il est en couple, non ? »

Et malgré le faible sourire sur ses lèvres, sa voix était parfaitement désabusée. La moindre trace d'illusion ou de déni l'avait quitté il y a de ça des années, ne laissant pas le choix à Hyoga de voir la réalité. Bras maintenant croisés sur sa poitrine, sourcils froncés et yeux éteints, il ressemblait plus à un adulte que pratiquement tous les chevaliers que Milo avait l'habitude de croiser. Et Milo se rendit compte… Il avait fait une connerie.

« On devrait peut-être aller faire un tour du côté du seigneur Poséidon ? », proposa Hyoga du même ton désabusé au bout de longues secondes.

Lorsqu'il se rendit compte que Milo n'allait pas répondre, allait simplement le fixer avec stupeur, il avait pris les devant. Seiya sauta sur ses pieds, parfaitement conscient à l'attitude de leur frère que la conversation était close.

« Pourquoi Poséidon ? , demanda-t-il d'ailleurs en plaçant ses bras derrière sa tête.

- C'était en revenant de sa mission chez le Seigneur Poséidon qu'il a eu sa discussion avec Camus, je me trompe Shiryu ?

- Uh… »

Le brun était déjà relevé, son pantalon dépoussiéré et son carnet entre ses mains. Ses iris vertes étaient d'ailleurs en train de sauter de ligne en ligne, cherchant aussi vite qu'il le pouvait les fameuses lignes qui confirmerait ou non les dire du blond.

« Oui, oui effectivement.

- Et puis, Isaac a peut-être des infos lui aussi...

- C'est vrai qu'il est toujours en contact avec vous, reprit Shun en se relevant à son tour.

- Hm… Poséidon… Julian à les cheveux bleus, non ?

- Oui Seiya, mais pas question de lui voler dans les plumes.

- Hey ! C'est à Hyoga qu'il faut dire ça ! »

Reprenant leurs éternelles chamailleries, comme si rien de tout ça ne s'était jamais passé, le quatuor de bronze s'éloignait lentement de la place de la fontaine. Prit dans l'instant, Seiya allant même jusqu'à oublier son précieux livre, et accessoirement le chevalier du scorpion qui les observait silencieusement s'éloigner. Et jusqu'à maintenant il ne l'avait pas vraiment remarqué mais Milo voyait désormais la force du lien qui les unissait. Une fratrie malgré elle, forgée par les affres de leur enfance et les combats de leur adolescence. Un amour fraternel qui avait probablement été l'un des piliers pour la rémission de Hyoga, un lien sur lequel il pouvait se reposer. Même dans une situation aussi ridicule qu'une enquête qui du début à la fin devait lui briser le cœur.

Oh merde… Milo avait vraiment fait une grosse connerie cette fois…


Je suis de retour mais pour combien de temps ? Bonne question ! J'en ai pas la moindre idée non plus !

Un peu de sérieux et de feels, parce que sinon ça serait pas une de mes fanfics, et une bonne plongée dans les sentiments de notre pauvre Hyoga (aka ma nouvelle victime). Ça fait des années que je veux écrire une sorte de scène sur le deuil et sur la façon dont ça peut changer quelqu'un donc voilà !

Bon après pour rien vous cacher, Dimitris existe purement par vengeance envers une personne dont le nom ressemble beaucoup à Dimitris. Encore une fois, écrire des fanfics coûtent moins cher qu'une thérapie !

En-tout-cas, merci d'avoir lu ce chapitre et bonne continuation !

Midia-du-scorpio : Merci pour ton commentaire ! J'espère que ça répond à ta question sur Dimitris, bien que ce ne soit pas la dernière fois dont on entend parler de lui… Quant à Poséidon ou aux Marinas, réponse au prochain chapitre ? =)

Eiwahz : Merci beaucoup ! Je pense que ce chapitre doit paraître un peu plus lourd, que ce soit dans le style ou le sujet… J'aime vraiment la série originale de Saint Seiya et particulièrement les personnages qui ont tendance à être caricaturés (coucou Aphrodite…) donc je suis d'autant plus heureuse si mon amour pour le manga ressort. Encore merci ! =)