Chapitre 15 : Prise de tête

N'ayant aucune date butoir pour son retour au Nouvel Empire de Yogo, Tanda resta jusqu'au milieu de la saison estivale à Kanbal. Ils ne l'avaient pas officiellement annoncé, mais un soir, ils s'étaient fiancés en privé et avaient fait la promesse que lorsque Balsa aura atteint ses dix-huit ans – et donc, considérée comme majeure – au printemps prochain, ils se marieraient à Kanbal.

« Quel genre de cérémonie aimerais-tu avoir ? demanda Balsa.

- Ah ? Parce qu'il y a différentes façons d'unir nos vies ? s'étonna Tanda. »

Balsa parut surprise.

« Vous ne vous mariez pas au Nouvel Empire de Yogo ?

- Oui, mais je n'ai jamais assisté à un mariage. Tu connais les relations tendues que je possède avec ma famille.

- Je comprends.

- Mais je peux te dire que dans les villages Yakue, il est coutume dans les familles où les filles vont se marier, d'envoyer les enfants aînés au marché pour acheter des écharpes colorées avec le nom des jeunes filles brodé en fil d'or et munit de petites clochettes, avant le jour du mariage. Elles vont à la ville et reviennent avec leurs écharpes fermement attachées autour de la taille. Elles ne peuvent pas le retirer, et doivent le porter à chaque jour, jusqu'à la cérémonie du mariage.

- Oh, c'est mignon.

- C'est une coutume si courante qu'il y a des chansons écrites à ce sujet. À la fin des récoltes de riz, les villageois commencent souvent à les chanter. Peut-être en recevras-tu une ? Alors tu me demandais quel genre de cérémonie j'aimerais avoir ?

- Oui. Est-ce que tu veux que ce soit célébrer en une grande fête avec beaucoup de personnes, ou que ce soit une union intime avec que la famille immédiate, ou encore, en privée. Que toi et moi devant une prêtresse ? »

Tanda réfléchit un instant.

« J'aurai aimé avoir une grande fête, mais... je n'ai pas beaucoup d'amis – encore, je n'ai aucune idée s'ils accepteraient de voyager aussi loin pour moi. Et ma famille, en dehors de Maître Torogai, n'est pas vraiment un bon choix d'invité.

- Alors... disons avec la famille immédiate. En privé.

- Ça me convient.

- Est-ce que je peux le dire à mon père que nous prévoyons se marier ?

- Depuis quand la femme que j'aime a-t-elle besoin de me demander mon autorisation ? s'amusa Tanda.

- Je... je ne sais pas. »

Pour toutes réponses, il l'attira dans ses bras et déposa un long baiser sur ses lèvres.

Balsa annonça à Karuna qu'elle prévoyait se marier l'année prochaine, mais qu'elle ne désirait pas que ça s'ébruite. Les rumeurs circulaient plus vite qu'une ruée de chevaux au galop à Kanbal. Karuna les avait félicités avec joie et la nouvelle ne se rendit qu'à Yuka et sa famille immédiate. Assise à une des tables dans la Capitale, Alika demanda si Amaya pouvait les accompagner comme elles étaient ensembles depuis déjà trois ans.

« J'aurai vraiment aimé que ce ne soit que la famille immédiate, déplora Balsa. Je n'invite même pas Dame Mahina...

- Que vient faire Dame Mahina dans toute cette histoire ?!

- Je ne donnais qu'un exemple de personne et...

- Amaya fait partie de ma vie et est de ma famille immédiate ! rétorqua sa cousine, piquée au vif. Si je me mariais avec elle, et que tu étais avec Tanda, tu aurais aimée qu'il t'accompagne à mon union ?!

- Ce n'est pas...

- Laisse tomber, alors.

- Pas cette fois-ci, car je n'ai pas dit qu'elle n'était pas invitée, mais que je n'avais pas encore réfléchi sur le fait si oui ou non, elle ferait partie des invité... »

Alika était trop énervée pour prendre en considération les dires de Balsa. Il suffisait parfois d'un rien pour qu'elle monte sur ses grands chevaux. L'huile fut jetée sur le feu et il était impossible d'arrêter sa colère.

« Si Amaya n'avait été qu'une amie, j'aurais compris, continua de tempêter sa cousine. Mais là, c'est ma petite-amie, mon amoureuse, et je l'aime ! Je ne la mettrai pas de côté parce que tu ne sais pas qui tu veux comme invité à ton mariage ! Et pour ta gouverne, Amaya fait partie de ma famille depuis bien plus longtemps que toi et Tanda vous êtes rencontrés ! Avoir su, j'aurai fait en sorte que vous ne vous rencontriez jamais et je ne t'aurai jamais donné un luisha. Si pour toi, l'amour que j'ai pour Amaya ne vaut pas sa place dans ton entourage, il en va de même pour Tanda avec moi. Elle ne t'a jamais rien fait de mal !

- Tu ne veux pas que je sois heureuse..., hasarda Balsa, le cœur prêt à exploser. Et je croyais que tu m'avais offert le luisha, car tu m'aimais. Pas que tu attendais de quoi en retour de ma part...

- Je n'ai jamais dit ça, mais je voudrais que tu prennes en considération comment je me sens dans ta décision alors que depuis tout le temps qu'on se tient ensembles, se considérant comme des sœurs, tu me fais un coup bas de même ! »

La jeune guerrière avait complètement oublié d'en respirer et ne permit pas à sa cousine de placer un mot ni d'intervenir.

« Tu sais quoi, Oneesama, toi aussi, tu as changé depuis que tu es en couple ! Si je me marie, Tanda ne sera pas invité non plus ! Alors ? Ça te blesse, hein ?! À quoi ça sert de se marier si tu ne veux pas que personne n'y assiste ?! C'est la peur homophobe cachée de ton prétendant, c'est ça, hein ? Laisse tomber ! »

Ayant figée devant cet éclat de colère de sa cousine, Balsa en perdit ses mots et figea. Alika partit, furibonde et sans se retourner. Une personne la dévisagea en se demandant ce qui se passait. La jeune adolescente cria en demandant au pauvre passant ce qu'il regardait là. Balsa entendit sa cousine jeter un juron.

Cette situation la rendit tellement à l'envers et mal à l'aise, qu'elle alla se réfugier à son appartement et en pleura à Tanda. Il la serra très fort contre elle.

« Moi, ça ne me dérange pas qu'Amaya soit présente, la rassura-t-il. Je pense que je n'ai pas été clair dans mes intentions. Ce n'est pas comme si Alika invitait tout le cercle du roi à notre union. Je comprends que tu aurais voulu exaucé ma demande que ce soit en privé, comme je serai seul de mon côté, mais promis, Amaya peut venir. Elle fait aussi partie de la famille immédiate de Yuka.

- Vu comment ça a tourné au vinaigre, Alika ne va plus me reparler avant un moment indéfini...

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Elle est rancunière et garde rancune très longtemps. Elle va chercher à se venger en ne t'invitant pas à son tour.

- Laisse lui du temps, je suis sûr que malgré sa rancune, elle ne pas capable de t'ignorer longtemps. Elle n'est pas sur le point de se marier et n'oublie pas qu'elle a aussi perdu un cousin très cher, à cause de la Cérémonie des remises. Si en plus, vous devriez vous perdre de vu à cause d'un malentendu...

- Qu'est-ce que je devrais faire?

- Peut-être laisser retomber la poussière pour commencer. Vous laissez soufflez, toutes les deux. Je suis sûr qu'Alika reviendra d'elle-même. Peut-être pourrais-tu discuter de cette situation délicate avec Yuka ?

- Bonne idée…

- Et on peut toujours revenir sur nos décisions. »

Balsa rit jaune.

« Alika est persuadée du contraire. Elle ne change jamais d'avis. Elle est têtue comme ça.

- Je vais te préparer mon ragoût sauvage version Kanbalese et ça va te remonter le moral ! répliqua son fiancé. »

Après avoir fait de son mieux pour manger et mettre son altercation de côté avec Alika, Balsa décida d'aller voir Yuka dans les deux jours qui suivirent. Tanda et elle attachèrent leur monture à la place prévue à cet effet et cognèrent à la porte. La tante de Balsa vint leur ouvrir.

« Balsa ! Tanda ! les salua-t-elle. Quel bon vent vous emmène-t-il ici ?

- Bonjour Tante Yuka. Nous aimerions discuter d'un certain "problème" qui concerne Alika et nous ne savons pas trop quoi en penser.

- J'ai du temps, alors allons s'asseoir au salon. »

Tanda aimait beaucoup la maison de Yuka. Les odeurs des herbes lui rappelaient son refuge dans les Montagnes de Brumes Bleues. Devant des douceurs cuites et un lakalle, Balsa expliqua leur décision de s'unir et la réaction excessive d'Alika quand elle lui avait dit qu'elle n'était pas certaine si Amaya devrait y assister. Yuka les écouta avec compréhension et hochait la tête, démontrant ainsi son intérêt pour la situation.

« Alika a toujours eu du mal à gérer sa colère quand quelque chose ne lui plaisait, et ne lui plait, pas. Ne t'inquiète pas. Elle extériorise beaucoup, mais n'exécute pas souvent ses menaces. En soi, je pense qu'elle comprend une partie de votre décision, mais elle peut éprouver de la frustration. Tu lui as dit pourquoi tu ne voulais pas qu'Amaya soit présente, au départ ?

- Pas vraiment... je n'ai pas eu le temps, en fait. Et je croyais que Tanda ne voulait que la famille immédiate...

- Je comprends. Mais Amaya n'est pas une étrangère, ni une amie comme Mahina. C'est ça, la différence.

- Alors si je dis à Alika que nous avons changé d'idée et qu'Amaya peut venir, ça pourrait se régler ? s'inquiéta Balsa. Je la sais extrêmement rancunière...

- Ça va aller. En autant que ma bru ne se sente pas comme un bouche-trou ou que vous choisissez de l'inviter à contrecœur. En même temps, la réaction d'Alika a lieu d'être. Si je m'étais mariée avec Jiguro, mais que j'aurai dit à mon frère que Laika, ta mère, n'était pas invitée, il aurait sans doute eu un petit sentiment d'injustice. Je sais qu'une union ne concerne que deux personnes, mais parfois, tout ne se passe pas comme prévu. »

Tanda demanda à aller aux latrines. C'est à ce moment-là que Balsa changea la discussion un instant et questionna sa Tante concernant sa future union. Elle ne voulait pas nécessairement que son amoureux l'entende.

« Dis Tante Yuka... est-ce que ça fait mal ?

- De quoi ?

- La nuit qui suit les noces ?

- Au départ, c'est un peu douloureux. Mais après, ça devient très plaisant. Ça te fait peur ?

- Non. J'ai très hâte, mais j'ai peur d'être nerveuse...

- C'est pourquoi le lubrifiant est important.

- Mais je n'en ai pas...

- Je vais t'en donner un petit pot, en temps et lieu. La nervosité joue beaucoup lors de ce moment-là. »

Une fois la discussion terminée avec un autre point de vue, le couple rentra chez lui, un peu plus soulagé.

« Quand nous serions mariés, est-ce que tu vas venir habiter ici ?

- Tu es très attachée à ta patrie, dit Tanda. Je ne suis attaché à Yogo que par ma profession et mon maître.

- Alors comment vas-tu continuer ton métier ?

- Je pourrais voyager, suggéra-t-il. Ou même établir mon métier, ici même à Kanbal.

- Si tu voyages, tu vas faire comme Jiguro et la majorité des guerriers ici, qui voyagent en hiver pour subvenir aux besoins de leurs familles... »

Tanda souleva son visage et l'observa droit dans les yeux.

« Qui a dit que je devais m'absenter aussi longtemps ? Peut-être que je voyagerai qu'en été, comme il fait plus chaud. Une fois par année, j'irai rendre visite à Maître Torogai, qui elle, est en mesure de pouvoir me retracer n'importe où grâce à un sortilège Yakue secret.

- Ah bon ? Et c'est quoi ?

- Ah, c'est un secret. Si je te le dis, il ne le sera plus. »

Il ne voulait effectivement pas lever sa couverture qui lui avait permis de la veiller, même séparé par une chaîne de montagne. Balsa n'insista pas plus, mais un jour, elle finirait par percer son secret.


Deux semaines s'écoulèrent depuis la réaction négative d'Alika face à leur décision et préparatifs d'union. Sa cousine ne donnait aucune nouvelle. Quand Balsa allait la voir à ses entraînements, Alika faisait comme si elle ne l'avait pas vu et allait se réfugier dans salle des lanciers. Entretemps, les enfants que Balsa avait gardés dans ses plus jeunes années, montrèrent un intérêt à vouloir assister à son mariage, mais elle les avait doucement remis à leur place en disant qu'elle ne suggérait pas des choses qu'elle ne voulait pas. Elle trouva ça également très impoli de s'auto inviter à l'union d'un couple, comme ça, à l'improviste et même de les forcer en mettant la pression, à célébrer au grand public alors qu'ils ne le désiraient pas vraiment.

Pendant ce temps, Balsa essaya de savoir – via Tanda - si les esprits communiquaient avec sa cousine et essayaient de lui montrer les choses de son point de vue ou dans un angle différent.

« Malheureusement, ils me disent qu'Alika les a mis sur sourdine, la renseigna l'homme Yakue.

- Comment ?

- Je l'ignore. C'est étrange pour tout dire. Ils me parlent d'un chapeau fait en fourrure sur lequel des oreilles de loups y ont été cousues...

- Ah, oui. Son fameux chapeau prit à Rota lors d'un voyage. Mais je ne comprends pas ce qu'il a à voir dans cette histoire de sourdine.

- Alika a établi des limites claires avec le spirituel. Quand elle le porte, ça veut dire qu'elle n'est pas disponible à écouter les esprits. Tout simplement.

- Ah ! C'est pour ça !

- Hé oui. Voir et entendre les esprits constamment peut devenir épuisant à la longue. Parfois, nous, médiums, avons besoin d'une pause pour reprendre un peu d'énergie et se recentrer sur soi-même. »

Balsa venait de terminer son livre à son appartement, tandis que Tanda était parti faire quelques emplettes – se faisant de plus en plus confiance avec son Kanbalese – quand quelqu'un toqua à sa porte. Elle alla ouvrir, intriguée et fut surprise d'y voir Amaya.

« Allô Amaya, se surprit Balsa.

- Allo Balsa-Senpai ! J'espère que je ne te dérange pas...

- Non. J'étais libre. »

Balsa regarda des deux côtés, comme si elle cherchait quelque chose du regard.

« Alika n'est pas avec toi ?

- Nope. Et justement, ça la concerne. »

Voyant la panique furtive dans les yeux de sa belle-cousine, le quart d'un instant, Amaya s'empressa de rajouter :

« J'ai essayé de la convaincre de venir te voir, mais elle est bornée et n'a pas voulu bouger. Donc, j'ai décidé de venir discuter comme je suis le principal sujet de votre dispute et que je commence à être fatiguée d'entendre N'amour râler et chialer à ton propos à tout-bout-de-champs, disant qu'elle ne viendra pas à ton union. Puis-je entrer ?

- Bien sûre, fais. »

Balsa se tassa et laissa Amaya entrer. Cette dernière accrocha sa cape au mur.

« En tout cas, il faut avoir une bonne tête sur les épaules pour tenir Alika et ses crises, commenta Balsa. Car elle peut être très, très intense.

- Effectivement, confirma-t-elle avec un sourire, mais je l'aime et je ne compte pas la laisser tomber pour des conneries ou malentendus. Nous sommes des âmes sœurs après tout. »

Une fois assise à la table, la jeune adolescente commença à s'expliquer.

« En soi, je comprends que tu avais envie d'un mariage en intimité, avoua Amaya. Ça m'a fait mal sur le coup quand Alika me l'a dit, mais je me demandais si tu avais peur que j'invite d'autres personnes ou n'arrive pas à tenir ma langue face à cette union.

- J'ai dit que j'allai me marier, mais que personne, pas même mes amis, n'était invité. Mais après avoir réfléchi, c'est vrai que j'ai été sévère sur mes choix d'invités et ne pas vouloir que tu sois là, c'est annulé mon lien avec ma cousine...

- T'ai-je fait une injustice ? Un tort quelconque ?

- Non. Rien, je te le jure. Et puis, Tanda et moi avions réfléchi et nous sommes revenus sur notre décision. Il désire vraiment que tu sois là.

- Tu me dis qu'il le veut, mais qu'en est-il de toi ? poussa-t-elle un peu plus. Je ne veux pas que tu m'invites à crève-cœur comme gage de ton lien et amitié familiale avec Alichoue. Je n'existe pas pour valider quelque chose. Et je vais sentir également si je suis de trop... et je n'aurai pas plus de plaisir, crois-moi. Par contre, je sais que c'est ton jour à toi, et ton mariage avec des règles et conditions. Si les hôtes se sentent obligés de tenir ma présence par politesse, je préfère ne pas y aller du tout. »

Là-dessus, Balsa devait avouer qu'Amaya était beaucoup plus conciliante que sa cousine. Elle devait avoir pesé les deux côtés de la balance. Il n'en revenait donc qu'à sa cousine de surmonter sa rancune et son côté agressif afin de pouvoir régler ce malentendu.

« Je sais que tu n'es pas stupide, Amaya, finit par déclarer Balsa. Et je suis sincère : je désire vraiment que tu sois là, après maintes réflexions. Alika a raison. Tu fais partie de sa famille depuis bien plus longtemps que moi et Tanda, je concède ce fait-là. Et de plus, Alika pourra me bouder tant et aussi longtemps qu'elle le voudra, j'ai parlé de cette situation à sa mère.

- Alors tu as récolté d'autres points de vue.

- Oui. Tu sais que Yuka, ta belle-mère te considère déjà comme sa bru ?

- Oui, et c'est drôle qu'elle me surnomme ainsi.

- Tu es de la famille, toi aussi. Et tu rends ma cousine heureuse et es vraiment une personne attachante. Viens, et tu ne le regretteras pas. Si tu ne me crois pas, demande à Tanda. C'est lui l'a dit en premier.

- Non, non. Je te crois. Tu n'es pas malicieuse. Je vais tenir ma langue. Personne ne le saura. Maintenant, il faut trouver un moyen d'expliquer le tout à Alichoue...

- Là-dessus, je te laisse le devoir de le faire, d'accord ?

- Tu peux compter sur moi. »

Elles se levèrent et s'étreignirent. Amaya avait toujours été un peu plus grande que Balsa. En fait, elle avait la taille de Tanda. La fille de Karuna trouvait ça comique comme hasard.