Bonjour ! Cette histoire délaisse un petit peu les adultes pour se concentrer sur leur progéniture. Elle se déroule avant les évènements d'Omega. Bonne lecture !

Prompt phrase : You've changed, proposée par Lowell H. Crush

Age des personnages : Environ 36 ans pour les adultes


Pause familiale

— Tu as changé !

Ryuho sourit devant l'exclamation surprise d'Aiolia. Il avisa son jeune cousin : en deux ans à peine, il avait poussé d'une bonne dizaine de centimètres.

— Toi aussi, tu as beaucoup grandi, constata l'adolescent.

L'enfant affichait à l'envie un grand sourire édenté sous la masse bouclée de ses cheveux châtain. Son indomptable énergie ne s'était pas encore assagie : dès son arrivée, il avait trépigné autour de ses parents, les pressant d'entreposer leurs affaires afin d'aller saluer Shiryu, avant de finalement les devancer à toute jambe. Ils l'avaient retrouvé, sautillant autour de l'adulte en tailleur, lui racontant l'intégralité de leur voyage dans un flot ininterrompu de paroles. Il savait que son oncle, aveugle et sourd à son environnement, ne perdait pourtant pas une miette de son récit. Comble du bonheur, il ne l'interrompait jamais, et le garnement se félicitait d'avoir trouvé si bon public pour faire son numéro.

Lorsque les adultes avaient pris le relais de la conversation, il s'était rapidement ennuyé et avait saisi la main de son cousin pour l'entraîner à l'écart. Il languissait de longs mois de la compagnie du jeune adolescent avec qui il s'était toujours bien entendu, et il comptait bien profiter de chaque minute de leurs retrouvailles. Ces réunions de famille étaient trop rares à son goût, mais il savait qu'il était impossible à Shiryu et son épouse Shunrei de voyager jusqu'à chez eux pour rendre visite à ses parents, Shun et Nathalie.

Les deux enfants marchaient le long de la roche humide, obligés de hausser le ton pour se faire entendre par-dessus le grondement de la cascade. Aiolia secoua la tête et fronça le nez.

— Je ne parlais pas de ça.

Ryuho semblait plus long et plus maigre que jamais, mais ce n'était pas sa poussée de croissance balbutiante qui lui avait inspiré sa remarque. Il détailla son teint laiteux et ses joues creuses mangées par deux grands yeux bleu-vert. Le jeune adolescent avait toujours eu une santé fragile, et malgré les prémices de la puberté il gardait cet aspect de poupée de porcelaine qu'il lui connaissait depuis toujours. Cependant, il sentait couler une nouvelle force dans ses membres minces, sans savoir d'où lui venait exactement cette impression. Il scrutait ses pupilles en quête de réponse, mais elles lui évoquaient seulement la surface calme et mystérieuse d'un lac où sommeille un léviathan.

Si la moue comiquement concentrée de son cadet lui avait tout d'abord tiré un sourire, l'adolescent sentait son amusement s'amenuir graduellement à mesure que le silence s'étirait, remplacé par l'étonnement. Aiolia semblait plongé dans une profonde réflexion d'enfant, de celles qui s'interrogent sur le pourquoi du comment de la vie. Il le voyait l'observer sous toutes les coutures, guetter le moindre indice, tester chaque hypothèse, sans succès. Décidément, il savait que quelque chose avait changé, mais il ne savait pas quoi, ni comment il le savait.

— Je le sais, c'est tout, tenta-t-il obstinément d'expliquer, incapable de mettre des mots sur cette sensation étrange.

Ryuho le dévisagea : était-il possible qu'Aiolia ait perçu le changement qui s'était récemment opéré en lui ? Cette métamorphose était invisible aux yeux du commun des mortels, et son cousin paraissait bien jeune pour avoir l'acuité de sens nécessaire pour la remarquer, même inconsciemment.

— Tu veux peut-être parler de ça ? demanda-t-il en désignant la bague qu'il portait à l'index gauche.

Le visage du garnement s'illumina.

— C'est vrai, tu es devenu Chevalier !

Ses parents lui avaient pourtant dit, quelques semaines auparavant –ou peut-être même la veille– que son cousin avait enfin revêtu l'armure du Dragon, mais cela lui était sorti de la tête. Il saisit la main de son ami et contempla avidement la gemme qui luisait doucement.

— Tu as renversé la cascade alors ?

L'excitation avait chassé ses spéculations, et il accablait Ryuho d'une avalanche de questions où suintaient l'envie.

— Est-ce que ton armure était bien cachée derrière la cascade ? Tu peux la mettre ? Qu'est-ce que ça fait ? C'est vrai qu'elle est lourde au début ? Est-ce que tu as essayé de cogner ensemble le poing et le bouclier ?

Le jeune Chevalier, un instant sonné par cette effervescence, secoua la tête en souriant. Il n'y avait pas lieu de se torturer l'esprit. Peut-être était-ce une coïncidence, ou peut-être Aiolia avait effectivement senti que sa cosmoénergie était différente depuis son adoubement. Après tout, il était fils de Chevaliers, et bien qu'il ne suive pas d'entraînement, il était continuellement baigné dans le cosmos de ses parents. Il demanderait son avis à son père, dont le jugement était rarement mis en défaut.

— Aiolia, le sermonna-t-il gentiment, tu sais bien que je ne peux pas mettre mon armure pour te faire plaisir. On ne la porte qu'en combat, ou alors pour s'exercer.

— Je viendrai te voir t'entraîner alors !

Il fronça les sourcils, soudain suspicieux.

– Mais… Tu as encore besoin de t'entraîner si tu es déjà Chevalier ?

– Bien sûr, répliqua l'autre en riant. J'ai encore beaucoup de choses à apprendre. D'ailleurs, après votre départ, je partirai pour la Palestre. C'est un centre d'entraînement pour Chevaliers de Bronze, compléta-t-il lorsqu'il remarqua la confusion de son cousin.

Le visage d'Aiolia s'illumina.

– Tu vas rencontrer pleins d'autres Chevaliers alors ! Tu m'écriras, dis ? Je veux tout savoir ! Peut-être que tu rencontreras des copains comme Papa et Maman ont rencontré Dyadya Hyoga et ton papa !

– J'espère que je ne vais pas trouver mon meilleur ami comme mon père a trouvé le sien, pouffa Ryuho. Je ne tiens pas à ce qu'on arrête et fasse repartir mon cœur.

Son cadet leva pensivement la tête vers le mur d'eau assourdissant qui s'écrasait sous leurs pieds.

– Peut-être qu'un jour, moi aussi j'irai là-bas.

Ryuho s'arrêta brusquement, interloqué.

– Tu as commencé un entraînement de Chevalier ? demanda-t-il fébrilement.

– Oh, non, répondit l'enfant en secouant la tête. J'aimerais bien devenir footballeur plutôt ! J'ai marqué un but lors de la finale de l'interclub cette année, s'écria-t-il en se rengorgeant.

Le Dragon soupira discrètement, soulagé. Lui-même avait choisi d'embrasser la voie de la Chevalerie, d'abord pour reprendre le flambeau de son père et défendre leurs valeurs, mais également dans l'espoir secret de le soigner. Il ne regrettait pas son choix, mais il éprouvait un certain malaise à l'idée que son cousin suive ses traces. L'enfant, bien que baigné dans cet univers depuis sa naissance, n'avait jamais manifesté sérieusement le désir de briguer une Armure. Il l'avait déjà évoqué, bien sûr, envieux des pouvoirs que développait son cousin plus âgé, comme un gamin rêve de devenir astronaute. Cependant, il était bien trop occupé à croquer la vie comme n'importe quel garnement de huit ans pour envisager véritablement d'en faire sa vocation.

Cette insouciance, Ryuho la chérissait : elle représentait ce pourquoi il se battrait. Tant que le monde serait en paix, son cousin aurait le luxe de profiter de son enfance et de choisir l'avenir qu'il lui plairait. Pour lui qui vivait si isolé, Aiolia était une fenêtre sur la vie normale d'un enfant de son âge et personnifiait le bien-être de l'humanité. Il espérait de tout son cœur que ce petit garçon n'ait jamais besoin de combattre, de souffrir, voire de mourir à ses côtés.

Ses pensées sombres ne résistèrent pas longtemps au babillage enthousiaste d'Aiolia, et il tâcha de se concentrer sur le récit palpitant de la seconde mi-temps de ce match quasiment professionnel, un sourire amusé aux lèvres. Lorsque, comme une apothéose, le garnement conta comment il avait tiré après avoir dribblé deux défenseurs, il ne put s'empêcher de rire devant la mine triomphante de son cadet.

– Il faudra que tu me montres ce fameux jeu de jambe, le taquina-t-il.

– Seulement si tu me montres comment tu renverses la cascade, répliqua l'enfant avec un sourire narquois.

– Peut-être pas la cascade, tempéra-t-il, mais je suppose que je peux te montrer quelques mouvements avec mon cosmos d'eau.

Aiolia s'arrêta net, les yeux ronds.

– Pour de vrai ?

– Bien sûr. Regarde.

Ils étaient arrivés en bas de la chute d'eau, au bord du vaste bassin où elle se déversait avec tumulte. Ryuho choisit avec soin un coin calme du plan d'eau, retira ses chaussures et y pénétra jusqu'à mi-mollet. Les pupilles brillantes, Aiolia le dévorait du regard, debout sur une roche plate de la berge. Il contempla son cousin adopter une garde de combat, simple mais efficace, puis s'immobiliser parfaitement pour apaiser sa respiration. Son visage arborait une expression concentrée qu'il ne lui avait jamais vue. Un silence religieux s'était installé par-dessus le grondement mystique de la cascade toute proche. Le vent ridait par à-coup la surface lisse du lac, sans que le clapotis de l'onde sur ses jambes n'émeuve le Chevalier parfaitement stoïque. L'enfant s'appliquait, tentait de percevoir par-delà ses sens la cosmoénergie du Dragon, sans succès : après tout, outre son jeune âge, sans entraînement il se doutait qu'il n'avait aucune chance d'y parvenir. Alors il se contentait de retenir son souffle, parfaitement attentif à ce qui allait se produire.

Ce fut comme un éclair. La main de l'adolescent se détendit, racla la surface moirée et envoya une grande gerbe d'eau sur son cousin qui le détrempa de la tête aux pieds.

Aiolia, surpris, poussa un cri et tomba à la renverse, déboussolé. Avant de réaliser ce qu'il venait de se passer, il entendit le rire clair de Ryuho rebondir sur les rochers humides. Les joues piquées au vif, il prit conscience du tour que venait de lui jouer son ami.

– Eh, ce n'était pas du tout de la cosmoénergie, ça !

– Mais si, je te l'assure, répliqua l'autre en tentant à grand peine de retrouver son sérieux.

Echaudé, l'enfant sauta sur ses jambes et donna un grand coup de pied dans l'eau, éclaboussant généreusement son cousin qui comme lui riait aux éclats.

– Tu vas voir ce que tu vas voir ! cria Aiolia, excité à l'idée de lui rendre la monnaie de sa pièce. Rozan Shō Ryū Ha !

Il bondit à son tour dans la crique et arrosa son vis-à-vis à tour de bras. Ryuho répliqua avec entrain, tenant à distance son camarade qui tentait de lui crocheter une jambe. La lutte se corsait, et le Dragon se laissait volontiers entrainer dans cette bataille sans conséquence : ils avaient beau être fils de Chevaliers, ce n'était encore que des enfants.

Fin


Merci d'avoir lu ! S'il vous prend la fantaisie de me laisser une review, j'y répondrais avec plaisir en MP. A bientôt !