Chapitre 5: Sur le passage Alpin.

Le lendemain, ils quittèrent Val à l'aube. Le début du voyage s'effectua dans la tranquilité. Après trois jours de route, ils atteignirent le passage alpin.
Eléana marchait en silence, entre Garett et Ivan. Plus loin, Vlad et Lina ouvraient la marche, en se tenant main dans la main, et à l'arrière, Pavel et Cylia faisait de même. D'ailleurs, Ivan était maintenant de bien meilleure humeur; en les voyant, il n'avait ressenti cette fois aucune jalousie. Cette fois, il avait les idées en place, au moins, Pavel et Cylia étaient tous les deux ses amis, et il était heureux pour eux.
Par contre il y'avait quand même quelque chose qui clochait...
Eléana et lui ne s'était plus vraiment reparlés depuis leur conversation nocturne. Ils n'en avaient pas eu la possibilité, et l'auraient-ils eu que le jeune homme n'était pas sûr qu'il aurait su quoi lui dire. Elle avait une personnnalité encore plus renfermée que la sienne! En trois jours, il ne l'avait jamais vu rire, ou même sourire, ni bavarder avec qui que ce soit, à part de courtes paroles échangées notament avec Sofia ou Lina.
Peut-être se sentait-elle plus à l'aise avec les filles...
A présent, il marchait à côté d'elle, et il ne pouvait s'empêcher de lui jeter de furtifs coups d'oeil. Car malgré son caractère vif, il ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'elle était vraiment jolie, la jeune mystique, avec sa robe vert d'eau qui lui découvrait ses épaules et moulait sa jolie taille fine, ses beaux yeux du même vert, si brillants, aux paupières si admirablement fendues, son petit nez délicat, son menton à la courbe volontaire, son visage fin, sa peau mate semblable aux pétales d'une rose des sables, ses longues boucles d'or brun qui lui descendaient jusqu'à la taille...
Eléana, quant à elle, aurait bien voulu approfondir le contact avec le jeune homme blond, mais quelque chose le lui interdisait; elle sentait bien son regard dévorateur se poser sur elle, et elle devait l'avouer, elle ne pouvait s'empêcher d'en ressentir un certain trouble, une émotion indéfinissable qui la faisait trembler et bondir son coeur.
Et elle en avait peur.
Eléana s'était jurée de ne jamais s'attacher à qui que ce soit. Elle ne pouvait se le permettre, trop de choses dépendaient d'elle. Si elle voulait créer des liens d'amitié, c'était exclusivement pour pouvoir voyager sur ce continent qu'elle ne connaissait guère, mais l'idée que les sept compagnons qu'elle avait avec elle dûrent risquer leur vie pour la protéger lui déplaisait fortement. Elle ne pouvait se permettre d'avoir des amis, après ce qui était arrivé à Caleb, sans parler de la prophétie qu'elle avait reçu; si elle avait le malheur d'avoir des amis, ils souffriraient lorsqu'elle devrait les quitter pour toujours...
Et tomber amoureuse, la question ne se posait même pas. Elle n'aurait jamais ni fiancé, ni petit ami. Cela lui avait été interdit avant même qu'elle n'eût atteint l'âge de femme.
Sa décision était de toute manière déjà prise; dés qu'elle pourrait, elle quitterait le groupe. Elle n'était pas faite pour rester parmi eux. Ils formaient un groupe soudés, indivisible, par des liens d'amour et d'affection profonde, c'était touchant. Mais elle n'avait pas le droit d'accepter d'eux ce qu'elle n'était pas et ne serait jamais en mesure de leur rendre.
Sofia, quant à elle, observait Eléana et Ivan.
Elle était beaucoup plus intuitive que la plupart de ses amis, et elle avait tout de suite reconnu le coup de foudre quand elle les avait vu. Et après, l'hostilité qui s'était manifesté, puis enfin, leur entente cordiale, et maintenant, les regards discrets qu'ils se lançaient n'avait fait que confirmer l'idée... Les deux étaient fous l'un de l'autre.
Mais elle avait compris qu'ils étaient tous les deux trop timides pour s'en rendre compte. Et elle avait bien vu qu'Eléana voulait à tout prix éviter les contacts trop approfondis. Restait à savoir pourquoi.

Au bout d'une heure de grimpette sur le sentier, les sept amis avaient les mollets douloureux. Eléana était essoufflée, en sueur et ses pieds lui faisaient mal. Cependant, son orgueil lui interdisait de se plaindre.
- Nous devrions faire une pause, fit Cylia. J'ai mal aux pieds...
- Je crois que c'est le cas de tout le monde, fit Vlad. Moi non plus, je ne serai pas contre!
- Il y'a une rivière plus loin, dit Sofia, on pourrait s'y baigner les pieds!
Tout le monde approuva, ravi.
Ce fut une pause joyeuse. Vlad et Lina s'amusèrent à s'éclabousser mutuellement, ravis. Pavel et Cylia s'éclipsèrent plus loin, la jeune mystique de l'air pelotonnée contre le jeune homme. Sofia et Garett discutèrent en donnant des coups de pieds dans l'eau. Quant à Eléana, elle se trempait les pieds, seule derrière des roseaux. Ivan la rejoignit:
- Ah, tu es là? Tu aimes rester seule?
Elle hôcha la tête. Le jeune mystique de l'air ne se démonta pas:
- Ca te dérange, si je m'assois près de toi?
- Non.
Le jeune homme s'assit et trempa à son tour ses pieds. Ils ne dirent rien durant un court moment. Eléana dit enfin:
- Quand j'étais à Erin, la mer n'était pas très loin. J'adorais me baigner quand l'été arrivait. Là, il va déjà s'achever...
- Ca va être la saison des pluies, là où on t'emmène, fit Ivan d'un ton malicieux. Tu auras double ration d'eau!
- Sans rire?
- J'aurais préféré ca à notre balade dans le désert Lamakan. Enfin, nous n'aurons pas à le traverser cette fois-ci. Ca découragera en revanche tes ennemis, si tu as de la chance. Ce désert est impossible à traverser pour qui n'a pas de psynergie adéquate. Les oasis sont bien dissimulées.
Eléana s'allongea dans l'herbe. Les rayons de soleil la caressaient et elle se sentait si bien...
- Ca va déjà mieux...
Elle demanda:
- Tu as voyagé jusqu'où?
- J'ai dû aller partout où l'on peut aller avec Vlad, dit Ivan.
- Où vivais-tu avant?
-J'ai vécu à Kalay, puis à Vault. J'ai été élevé par un marchand, maître Hammet. C'est au contact des marchands que j'ai dévelloppé ma faculté à lire les pensées... Je pouvais dire à mon maître si l'on essayait de l'escroquer!
Eléana pouffa:
- Alors ainsi, tu as peur des mensonges...
- C'est vrai... Je me suis rendu compte que les gens mentent et dissimulent beaucoup. Seul leur esprit ne ment pas.
- Je ne mens pas. Je ne dis pas tout, mais je ne mens pas.
- Je sais.
Ivan la regarda et dit enfin:
- Y'a-t-il seulement une personne pour qui tu n'aies pas de secret, Eléana?
- A vrai dire...
Elle aurait aimé lui répondre que pour Elios, elle n'en avait pas eu, mais c'était faux. Elle ne lui avait jamais révélé la prophétie de la voyante. Alors, non, il n'y avait personne.
- Ce serait vraiment indiscret de te demander pourquoi tu es... si triste?
La jeune fille lâcha un soupir, puis dit:
- Je n'étais pas seule quand je suis partie de chez moi. Mon meilleur ami m'accompagnait. Ils l'ont tué.
- C'est vraiment très triste.
Au moins, il n'avait pas répondu "désolé" comme la plupart des gens l'auraient fait. Eléana dit enfin:
- Tous les gens que j'approche sont en danger. Il en est ainsi depuis longtemps.
Elle ajouta:
- J'aurais bien de la peine, si tes amis et toi, après m'avoir fréquentée de façon aussi ostensible vous...
- Tu ne crois pas que c'est aussi aux autres d'en décider?
- De quoi?
- Depuis que nous t'avons rencontré, les messages que tu nous envoies sont clairs... "Ne vous approchez pas". Mais il vient un moment où être seul est un vrai poids. Personne n'est fait pour être seul.
- Il y'a des moments où l'on a pas le choix, Ivan.
La douleur et la peur transparaissait dans ses yeux. Le jeune homme se sentit profondément ému devant cette détresse. Il lui dit enfin:
- J'aimerais te voir sourire rien qu'une fois...
Eléana sourit alors, mais dans ce sourire transparaissait la tristesse. C'était un tout petit sourire.
-Je ne sourierai que lorsque je n'aurais plus peur...
Ivan la regarda. Son coeur battait à tout rompre, mais il commencait à s'y habituer. Il savait qu'il pouvait la réconforter. Il dit enfin:
- Un jour, je te promets que tu n'auras plus peur. Et un jour, tu sourieras de nouveau. Tu me crois?
Eléana sentit cette fois en elle quelque chose qui ressemblait à... du bonheur. Elle ne pouvais pas croire ce que disait Ivan. Il ne savait pas son secret... Pourtant...
- Oui, je te crois, répondit-elle enfin.
Ils se regardèrent longuement. Ils n'avaient pas besoin de mots pour se comprendre. Etre ensemble leur suffisait.
Un bruit au loin interrompit ce moment d'intimité.
- Qu'est-ce que c'était? demanda Eléana.
Quant à Ivan ,il mit une main en visière et se concentra pour activer sa vision:
- Oh bon sang!
- Quoi?
- Il y'a des soldats cachés dans la falaise...
La peur tordit le ventre d'Eléana.
- Non...
- Vite, on va prévenir les autres...
Garett et Sofia virent l'air inquiet d'Ivan immédiatement. Celui-ci mit un doigt devant sa bouche. Ils comprirent:
- Qu'est-ce qui se passe? chuchota Sofia:
- Il y'a une embuscade dans la falaise, fais passer l'information, mais discrètement...
Les deux obéirent aussitôt et bientôt, tout le petit groupe fut au courant. Pavel n'hésita pas:
- Bon. Ivan, pars en avant avec Eléana. Vlad, moi et les autres vous couvriront!
- D'accord! Viens, Eléana!
Les deux se mirent donc à courir, tandis que Vlad et Pavel se mettaient position d'attaque, suivis de près par Garett, Sofia et Cylia. Ils enchaînérent les séismes, les murs de feu et de glace, les tempêtes de foudre... et jetèrent à bas une dizaine d'attaquants. Mais bien entendu, il y'avait un problème...
Celui qui les commandait n'était autre que le magicien qui avait attaqué Eléana la première fois. Et il dit:
- Elle n'est pas ici, elle a déjà filé! Vite, poursuivons-la!
- Ca y'est, ils battent en retraite, cria Garett en faisant jaillir un rideau de feu, l'air fier de lui.
- Il semble qu'il ne s'agisse pas de ca, fit Pavel qui semblait plutôt paniqué.
- Quoi?
- Ils ont compris!
- Nom de...
Ils foncèrent à l'attaque. Mais les autres soldats étaient déjà loin, et le mage était à leur tête...

Ivan et Eléana courraient à perdre haleine. Le jeune homme réfléchissait à cent à l'heure. Comment protéger Eléana? Ce fut alors qu'il se rappella qu'il avait appris la psynergie "Camouflage". Or, plus loin, un arbre aux feuillages épais leur laissait assez d'ombre pour pouvoir tenter le coup.
- Plaque-toi contre le tronc! lui ordonna-t-il.
La minute d'après, sa psynergie s'activait, les cachant aux regards. Les cavaliers passèrent près d'eux sans les voir. Le mage aux yeux rouges regarda dans leur direction, l'air intrigué:
- C'est drôle, je sens de la psynergie dans les parages, pourtant il n'y a personne...
Il fit mine de se détourner. Mais par chance, Ivan comprit qu'il n'était pas dupe:
- Attention!
Il eut tout juste le temps d'improviser une psynergie de "Résistance" pour protéger la jeune fille. Le rayon de feu lançé par le mage rebondit sur le bouclier violet et rendit à nouveau visible les deux amis.
- Ah, vous êtes là!
Il lança un nouveau rayon, mais Ivan avait déjà déchaîné un Plasma qui foudroya cinq soldats. Il était dans une rage folle. Ce monstre voulait faire du mal à Eléana et il était hors de question de le laisser faire! Il tenta une constriction sur l'homme... qui ne fonctionna guère:
- Tiens, donc, un mystique de Jupiter... Je sais à quel point vous êtes puissants, mais vulnérables... Voyons ce que tu vas faire face à ceci!
Il leva les bras. La minute d'après, un énorme météore enflammé apparut:
- Attention, Ivan! hurla Eléana.
Elle leva ses paumes et improvisa à son tour un bouclier, mais bien entendu, face à la puissance de son adversaire, ca ne servit pas à grand chose; le jeune homme blond se retrouva projeté au sol, soufflé par l'impact, et ne bougea plus.
- NON!
Le mage éclata de rire. Mais il ne rit pas longtemps; à cet instant, une pluie de congères lui tomba dessus, l'ensevelisant littéralement; puis avec un ralentissement surprenant, un éclair foudroya le tout. Le mage fut littéralement balayé.
- Beau travail les filles, lança la voix de Pavel.
Eléana était paniqué:
- Ce monstre a frappé Ivan, cria-t-elle affolée. Regardez!
Sofia s'approcha aussitôt:
- Ce ne sera rien, dit-elle enfin. La majorité de l'attaque a été détourné par Résistance...
Elle murmura une courte prière en joignant les mains et une aura bleue entoura le jeune mystique d'air. L'instant d'après, il revenait à lui:
- Hum... Qu'est-ce que j'ai mal au crâne!
- Alors, tu es vivant, lança Eléana, soulagée.
- Il faut partir d'ici, cria Vlad, il va bientôt revenir...
- Oui, fuyons, dit Pavel. Ivan, tu peux marcher?
- Ca ira...
- Alors vite...
Ils se mirent à courir tous les huit. Eléana avait les larmes aux yeux. Elle sentait le danger près d'elle... Sortiraient-ils vivants du passage alpin?