Chapitre 15: "Sur mon coeur, la vengeance en lettres de sang..."
Un fracas terrible se fit entendre lorsque Nathos fit exploser les portes. Les soldats se précipitèrent. Vlad, Pavel et Garett bandissaient
déjà leurs armes, prêt à rentrer dans la mêlée. Ivan et Cylia déchaînèrent leurs psynergies, qui frappèrent plusieurs soldats ayant eu le
malheur de s'approcher trop près. Lina envoya du feu sur les plus téméraires. Sofia déchaîna plusieurs attaques glacées. Lord Hammet
avait tiré son épée et se battait de bon coeur.
Durant un bon quart d'heure, ils luttèrent contre l'invasion, soutenus par les soldats de Kalay qui tentaient de défendre la maison de leur
maître. Mais Nathos entrait déjà:
- Où est la princesse des quatres étoiles?
- Tu n'y toucheras pas, répliqua Ivan qui l'attaqua directement.
Les éclairs du jeune homme n'eurent nul effet sur le mage, qui, haussant les épaules, envoya des rayons sur les portes:
- Je voudrais bien voir quiconque sortir de cette salle, avec les serrures soudées!
Eléana et Lady Layanna n'avaient pas eu le temps nécéssaire pour s'enfuir jusqu'au tunnel et étaient donc coincées à l'entrée.
- Nous avons trop tardé, gémit la jeune mystique.
- Alors, te voila, Eléana...
Il était trop tard pour tenter de fuir. Eléana libéra son pouvoir et envoya des colonnes de glace en direction de l'ennemi. Et il y'eut les
premiers blessés.
Nathos était doué pour attaquer plusieurs mystiques à la fois, et son pouvoir atteignit Cylia de plein fouet. Sofia parvint cependant à la
soigner, bien que la douleur du choc empêcha la jeune fille de lancer des sorts pendant plusieurs minutes. Garett se retrouva projeté
contre un mur, ce qui le sonna. Pavel fut protégé par un sort de résistance d'Ivan, mais eut droit à une blessure au front. Le mage de
Mars se réjouissait de l'impuissance de ses adversaires. Il allait les massacrer. Tous!
D'ailleurs, les soldats de Kalay perdirent quand la psynergie de feu fonça sur eux. Ils se retrouvèrent jetés à terre, gravement brûles, leur
sang éclaboussant les murs. Un vrai carnage. L'odeur était écoeurante, un mélange de chair brûlées et de sang.
- On est entrain de se faire écraser, gémit Garett.
- Nathos, espèce de monstre, cria Eléana.
Sa robe verte était tâchée du sang des soldats qui s'étaient trouvés près d'elle. C'était pareil pour la tunique d'Ivan, qui était de plus en
affolé; Nathos n'avait fait qu'une bouchée des soldats; qu'allait-il se passer s'il s'en prenait à maître Hammet?
La réponse vint en moins d'une minute. Avant que quiconque put intervenir, Nathos lança un puissant rayon pourpre sur le marchand, le
projetant en l'air. Celui-ci hurla.
- Alors, Hammet, tu fais moins le malin, à présent?
- Ne le touche pas! cria Ivan en tentant un plasma choc.
Mais le mage avait élevé une sorte d'aura rouge autour de lui et ne parut même pas ressentir les effets de l'attaque. Vlad et Pavel
déchaînèrent un séisme, mais leur cible l'évita:
- Vous ne pouvez rien, contre moi!
Eléana tenta de nouveau des colonnes de glace, mais elles fondirent au contact de la brume rouge. Pendant ce temps, Hammet hurlait
à la mort sous la douleur du feu pourpre qui lui déchirait les entrailles.
- Non!
Ivan était déchaîné. Le sentiment d'impuissance qu'il ressentait à ne pouvoir empêcher son maître d'être torturé semblait avoir amplifié
son pouvoir:
- Constriction!
Et surprise, le sort marcha. Une aura violette remplaca la rouge et Nathos se retrouva privé de psynergie. Hammet tomba à terre.
- Hammet!
Lady Layanna s'était précipitée vers son époux, craignant le pire.
- Foudroyons-le! hurla Vlad. Maintenant!
Mais Nathos avait encore de la ressource en le pouvoir de son bâton; celui-ci lança un rayon pourpre qui transperca le mur et lui permit
de s'enfuir, ses soldats derrière lui. Ivan se précipita à sa suite, bâton brandi, fou de rage:
- Lâche! LACHE!
Pendant ce temps, Sofia s'était précipitée vers le blessé:
- Prière!
Mais le blessé ne semblait pas soulagé. Elle parut paniquée:
- Bon sang, c'est quoi, ca? Prière!
De nouveau, l'aura bleue entoura le corps, mais sans guérir.
- Non! gémit-elle. Ivan ne me le pardonnera pas... Prière!
Quant à Ivan, il était revenu dans la pièce:
- Sofia? Qu'est-ce qui se passe? Il n'est tout de même...
La jeune fille devint blême:
- Je... je n'arrive pas à le soigner Ivan, gémit-elle. Je crois que quelque chose dans ce sortilège empêche les sorts de soin de
fonctionner...
- NON! Il ne faut pas le laisser mourir! Il doit y'avoir un moyen... de l'eau de jouvence, ou...
- L'eau de jouvence ne marche que sur les mystiques, Ivan, dit Pavel d'une voix brisée.
- Non!
Ivan refusait de croire ce qu'on essayait de lui faire entendre; que son maître n'avait aucune chance de survie. Il retira le dessus de sa
tunique, la déchira pour faire une compresse sur la blessure de la poitrine qui saignait en abondance. Lady Layanna sanglotait.
- Ivan... Layanna... murmura le blessé.
- Ne parlez pas, maître, dit le jeune homme, les larmes aux yeux. Il ne faut pas vous fatiguer...
- Je ne survivrai pas... Ivan, laisse-moi te dire...
Un spasme le secoua. Il murmurait quelque chose. Ivan se pencha pour approcher son oreille de la bouche du mourant:
- Je t'ai toujours aimé... comme un fils...
- Je le sais bien, murmura le jeune homme en retour. Moi aussi, je vous aimais...
Le regard d'Hammet devient vitreux et il ne remua plus. Ivan comprit. Avec une grande douceur, il leva la main droite et ferma les
paupières du mort.
- Non!
Lady Layanna ne contrôlait plus sa douleur. Ivan s'écroula en sanglots silencieux. Sofia pleurait doucement:
- Ivan... Je suis désolée... Tellement désolée...
- Ce n'est pas de ta faute, Sofia, dit Ivan en pleurant.
- C'est à cause de moi, dit Eléana en tremblant. J'ai attiré les soldats ici...
Des larmes roulaient sur sa joue.
Ivan essuya rageusement ses larmes avec son poing:
- Nathos, je te tuerai! hurla-t-il.
Ses paroles se répercutèrent en écho sur les murs. Layanna se redressa; elle était anéantie, mais elle savait qu'il y'avait plus important
que sa peine:
- Non, Ivan, dit-elle d'une voix tremblante. Tu as une quête à accomplir, la vengeance ne fera pas revivre Hammet. Tu dois vivre comme
il te l'a enseigné: avec honneur et courage.
Elle dit:
- Tu vas emprunter le tunnel et sortir de Kalay avec tes amis. Et vite!
- Lady Layanna... Je suis désolé... Je n'aurais pas dû venir ici...
- Ce n'est pas de ta faute... Tôt ou tard, ce serait arrivé, et nous n'aurions pas pu forcément l'en empêcher... Va!
- Lady Layanna...
Elle s'approcha de lui et le serra dans ses bras. Ivan sentit de nouveau des larmes couler sur ses joues:
- Va, mon garçon... Il le faut. Je vais vous accompagner.
Ainsi, ils allèrent silencieusement jusqu'au tunnel. Ils avaient tous les larmes aux yeux. Vlad était particulièrement désolé pour son ami; il
savait ce que ca faisait de perdre un être cher, il avait perdu son père et savait qu'Ivan avait aimé son protecteur de la même manière...
Avant de les laisser partir, la veuve d'Hammet échangea une dernière parole avec Ivan:
- N'oublie pas ta quête, cette fois. Que le sacrifice d'Hammet n'ait pas été vain. Mon coeur sera en sang à tout jamais! Il était mon
époux, mon âme soeur... Il était tout pour moi!
Elle le regarda dans les yeux, puis soudain dit:
- Ivan... fais en sortes que cela ne t'arrive jamais! Défend Eléana jusqu'à ton dernier souffle! Car si elle disparaît, tu ne t'en remettras
pas.
- Ne parlez pas ainsi, murmura Ivan. Il ne lui arrivera rien! Je ne le permettrai pas!
- Va, maintenant.
Les amis empruntèrent le tunnel et sortirent.
Ils marchèrent une bonne partie de la nuit, avant de s'arrêter au couvert d'un petit bois, harrassés de fatigue. Ivan n'avait pas prononcé
un seul mot. Eléana, quant à elle, se sentait terriblement coupable:
"Pauvre idiote! Tu savais qu'une chose comme cela se produirait! Tu as attiré le malheur sur cette famille!"
Les larmes lui montaient aux yeux. Pourquoi n'apportait-elle que du malheur aux gens qui comptaient pour elle?
Elle avait vu Ivan s'éloigner des autres et sentait sa tristesse comme si c'était la sienne. Alors, doucement, difficilement, elle laissa sa
culpabilité s'enfouir comme une boule dans son ventre et y faire un somme. Elle aurait le temps d'y réfléchir plus tard. Ivan avait besoin
de réconfort. Elle lui devait bien ca.
Elle s'approcha:
- Ivan? Tu m'en veux?
Il se retourna, eut un sourire à travers les larmes qui roulaient encore sur ses joues:
- Jamais. C'est moi qui ait eu cette idée stupide...
Il baissa les yeux:
- J'ai l'impression de l'avoir tué de mes propres mains! Pourquoi mon pouvoir n'a-t-il pas fonctionné plutôt? Pourquoi n'ai-je pas vu ce
qui allait se produire?
Eléana se rapprocha de lui:
- Je sais ce que tu ressens... Je ressens ca tous les jours... La culpabilité est encore plus meurtrière que le deuil en lui même...
Ivan leva les yeux vers elle:
- De quoi tu parles?
- Caleb... Je me suis toujours demandé si j'aurais pu le sauver, au lieu de lui obéir et de partir en avant... Je sais que c'était ce que je
devais faire... mais ca ne change rien! Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire...
- Si, dit Ivan doucement. Je comprends très bien ce que tu veux dire...
Il ajouta:
- Je vais faire en sorte qu'il ne soit pas mort en vain et tout faire pour que tu réussises ta quête!
- Ivan...
Elle se rapprocha de lui et le serra dans ses bras. En tant normal, le jeune homme aurait jubilé, mais cette fois, il savait qu'elle ne le
faisait que pour le consoler... Il enfouit son visage dans son cou, respira son parfum de fleurs, intensifia leur étreinte... Il avait toujours
autant mal au coeur, mais la présence d'Eléana semblait... une sorte de baume apaisant...
Ensemble, unis dans la douleur de leurs blessures respectives, ils restèrent là, serrés l'un contre l'autre... Ne formant qu'un...
Jusqu'à ce qu'enfin, épuisé, Ivan s'endorme.
Eléana laissa couler ses propres larmes. Elle savait ce qu'elle avait à faire, à présent. Elle devait s'éloigner, et pour de bon.
Continuer seule.
Ne plus laisser personne mourir pour elle.
S'éloigner d'eux...
S'éloigner d'Ivan...
Elle se plia en deux. L'idée lui causait une souffrance effroyable, comme une lame chauffée à blanc dans ses entrailles. Pourtant, ils ne
se connaissaient que depuis une quinzaine de jours...
La jeune fille sentait une boule lui monter dans la gorge, et enfin son coeur battre à nouveau plus vite. Elle ne pouvait plus se voiler la
face. Elle devait accepter ses faiblesses pour être plus forte. Il fallait qu'elle accepte cette épreuve que lui avait imposé le destin.
Elle s'était attaché à tous les membres du groupe, même à Garett, le gros imbécile aux vannes doûteuses. Ils avaient tous risqué leur
vie pour elle. Ils avaient même presque été... une famille. Une famille à laquelle elle allait renoncer pour toujours.
Mais Ivan...
Lui, ce qui l'unissait à elle était bien plus fort. Elle l'avait encore senti tout à l'heure. Pourquoi n'avait-elle jamais eu besoin de mots pour
communiquer avec lui? Pourquoi son coeur battait-il la chamade chaque fois qu'elle croisait son regard? Et surtout, pourquoi lorsqu'il
l'avait serrée si fort, cela ne lui avait pas semblé assez, et surtout, si fusionnel? Et tous les petits moments de bonheur, comme lorsqu'ils
avaient joué à s'éclabousser... ou quand elle avait fait son portrait... Pourquoi?
Elle trembla. La réponse était si évidente...
"Je l'aime..."
Enfin, elle l'avait admis. Et son coeur se serra. Elle l'aimait, oui. Elle l'aimait comme jamais elle n'avait aimé quelqu'un. Elle l'avait aimé
dés le premier regard... Elle s'en voulait de l'avoir parfois traité dûrement... Elle s'en voulait pour tout...
Les larmes roulèrent sur ses joues. Encore et encore des larmes. Jamais Ivan ne saurait ce qu'elle ressentait, car jamais ils ne devaient
se revoir... C'était mieux ainsi, de toute manière, car il fallait qu'il l'oublie...
Elle, elle ne l'oublierait jamais...
Elle se rappella certains moments de leur intimité, notament lorsqu'ils avaient failli s'embrasser... Surtout qu'elle n'avait jamais
embrassé personne... A quoi cela aurait-il ressemblé?
Elle voyait tout ce à quoi elle allait renoncer. Mais c'était ainsi. Il n'y avait nulle autre solution. Et surtout, si Ivan était la personne la plus
chère à son coeur, elle connaissait la règle immuable imposée par la prophétie; il serait le premier à mourir. Les mots de la voyante
résonnaient encore à son oreille:
"Quiconque se dressera pour sauver ta vie en paiera le prix fort... La mort emportera un à un tes proches, si tu n'y prends pas garde..."
Et jusqu'à présent, tout s'était révélé vrai.
Si elle aimait Ivan, la plus belle preuve de son amour était de s'éloigner de lui. De lui éviter ce sort funeste. Elle en aurait la force.
Elle essuya ses larmes. Ce n'était plus le moment de pleurer, c'étaient les dernières qu'elle venait de verser. Pour toujours.
Elle avait emporté un carnet vierge du château d'Hammet et un crayon pour dessiner le soir; elle les avait encore sur elle. Elle
s'approcha un peu du feu, et rédiga une lettre rapide à l'attention du groupe:
Très chers Vlad, Pavel, Garett, Cylia, Sofia, Lina et Ivan,
Ce que j'ai à vous dire n'est vraiment pas facile. Vous n'allez pas comprendre que je m'en aille comme ca, mais je ne puis rien vous
dire de plus que ce que vous savez déjà.
Je ne tolérerai plus de risquer vos vies. Je n'arrive pas à le supporter.
Je ne l'ai pas beaucoup montré, je ne le pouvais pas, mais je tiens à vous tous. Les moments passés avec vous ont été parmi les
meilleurs de ma vie, et j'ai beaucoup appris de vous tous.
Vlad, Pavel, je n'oublierai pas votre loyauté et votre amitié.
Garett, je n'oublierai jamais tes mauvaises blagues... il y'a eu des moments quand même où je t'ai vraiment trouvé drôle... et attachant.
Cylia, je n'oublierai jamais ta gentillesse et ta patience.
Sofia, ta douceur a été un vrai baume sur mon coeur.
Lina, je t'ai peu parlé, mais je n'oublierai jamais ton courage et ta façon de remonter le moral des troupes.
Ivan... Je ne sais pas ce que je pourrais te dire de plus. Tu sais déjà tout. Tu me comprends... Merci pour tout. Tu resteras toujours dans
mes pensées.
A vous tous, je suis désolée...
Adieu...
Elle plia le papier en quatre, puis silencieusement, se leva. Où le déposer? Elle avisa Ivan, toujours couché dans son coin. Doucement,
elle plaça sa missive dans sa paume. Puis, délicatement, déposa un baiser léger sur sa joue. Il était tellement mignon, quand il
dormait... Avec ses mèches dorés... Son visage doux...
"Je t'aime..."
De nouveau, les larmes menacèrent de couler, mais elle ne se laissa pas le temps de regretter. Elle saisit son bâton et sa bandoulière.
Et ce fut sans se retourner qu'elle partit vers l'horizon, alors que le soleil allait se lever...
