Chapitre 18: "Comment lui dire?"
La journée fut maussade. Le soleil resplendissait, mais l'humeur du groupe n'était pas terrible. Ivan avait accompli sa vengeance, mais
en tirait une amertume profonde; de plus, il avait retrouvé Eléana, mais ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir.
Eléana, de son côté, avait compris que toute évidence, elle était liée au groupe et qu'elle allait devoir faire avec. Mais elle pensait
toujours à la prophétie; fallait-il leur la révéler? Elle aurait aimé avoir le courage de le faire, mais ne l'avait pas. Elle était encore trop
bouleversée. Et elle pensait à Ivan, qui avait tout fait pour la sauver... Comment lui expliquer ca? Comment lui dire à quel point ses
efforts seraient sûrement réduits à néant?
Comment lui dire...
Vers le soir, lorsqu'ils campèrent, elle n'avait toujours pas la réponse.
Cependant, Ivan s'était un peu calmé. La brise fraîche avait eu un effet apaisant sur son humeur. La lune brillait. Après le repas, il
s'isola, tandis que Vlad et Lina partaient pour une nouvelle promenade en amoureux; les autres étaient ou déjà endormis, ou parlaient à
voix basse. Eléana vit Ivan s'éloigner et n'hésita pas:
"Allez, fonce! Tu lui dois des excuses..."
Elle s'approcha:
- Ivan!
Il se retourna et la fusilla du regard:
- Je n'ai pas envie de te parler ce soir...
- Tu me condamnes sans me laisser au moins la possibilité de m'expliquer? répondit-elle.
- Expliquer quoi? Que tu n'aies pas hésiter une seconde à nous laisser tomber en pensant que tu n'aurais plus besoin de nous? Que tu
te fichais éperdument que nous puissions nous inquiéter pour toi, que tu te fichais de risquer ta peau... Tu as agi en pure égoïste et tu
voudrais te justifier? Tu n'as pas à le faire! Tes actes disent seulement comment tu es!
Pour la jeune fille, cette tirade fut comme un coup de poing. Blessée, elle se dressa devant lui, les larmes aux yeux, mais furibonde:
- Tu ne t'es pas demandé une seconde pourquoi j'agissais ainsi? Tu crois vraiment que j'en ai rien à faire de toi, c'est cela? Tu ne t'es
pas dit que c'était le contraire?
Elle reprit son souffle puis enfonca le clou:
- Tu ne t'es jamais demandé pourquoi je voulais t'empêcher de te battre? Tu ne t'es jamais demandé pourquoi j'essayais de
m'éloigner? Franchement, je croyais que tu me comprenais au moins, surtout qu'en tant que mystique de Jupiter, tu connais les ravages
que peuvent faire les prédictions! Si comme moi, tu t'étais entendu prédire la mort des êtres qui te seraient le plus chers à cause d'une
quête maudite, tu aurais agi de même!
Elle se détourna, en pleurs. Elle aurait tant aimé qu'il comprenne ce qu'elle tentait de lui dire. Mais Ivan ne disait rien. Ce qu'elle venait
de dire l'avait bouleversé. Il dit:
- Tu t'es plus souciée de... moi que de toi-même? Pourquoi?
Elle se retourna, le regarda, les yeux tristes. Elle répondit enfin:
- A ton avis?
Le jeune homme avait le coeur battant. Ses paroles disaient une chose qui lui paraissait impossible... Pourtant...
- Pourquoi? murmura-t-il.
Eléana dit enfin:
- La personne qui m'est la plus chère au monde, la première à se dresser pour me protéger... qui cela aurait-il pu être, sinon toi, qui a
tout risqué depuis le début?
Les larmes aux yeux, elle se détourna, prête à partir. Elle ne pouvait lui en dire plus, elle n'était pas prête. Elle ne le devait pas!
Sous le coup de l'émotion, le jeune homme faillit ne pas réagir. Mais la voyant s'éloigner, il se précipita soudain:
- Eléana!
Il avait attrapé son poignet. Elle se retourna, le regarda, tremblante.
- Pardonne-moi, lui murmura-t-il dans un souffle.
- C'est déjà fait, répondit-elle.
Elle avait encore les larmes aux yeux. Ils se regardèrent longuement. Ivan leva doucement sa main et de son pouce, écrasa les larmes
qui coulaient. Il dit doucement:
- Aurais-je droit à un sourire?
Elle eut un sourire triste. Leurs mains étaient jointes, à présent. Leurs coeurs battaient tous deux à tout rompre. Ivan laissa ses prunelles
violettes se noyer dans les yeux verts d'eau de la jeune fille... Il n'avait même pas besoin de lire ses pensées pour savoir ce qu'elle
ressentait... Il y'avait une véritable magie dans l'air, ce soir-là... Eléana la sentait aussi... Elle savait qu'elle ne résisterait pas, mais elle
ne pouvait s'empêcher d'être attirée... Il était si beau, avec ses mèches blondes et ses beaux yeux violets qui lisaient en elle... Cette
fois, ce fut elle qui se rapprocha. Alors, doucement, avec une audace dont il ne serait pas cru capable, il glissa ses mains autour de son
visage... Elle sentit son coeur battre encore plus fort...
- Ivan... murmura-t-elle.
Mais il posa doucement son doigt sur ses lèvres:
- Non... Ne dis rien...
Eléana comprit. Cet instant était à eux, malgré tout. Elle ne voulait pas penser à la prophétie, au combat... D'ailleurs, tout semblait... si
lointain... Sa gorge était serrée par l'émotion. A son tour, elle lui caressa la joue. Il frémit. Puis tout doucement, il rapprocha son visage
du sien.
Eléana trembla. Son coeur s'emballa. Elle ne pouvait pas résister. Elle ferma les yeux, tandis qu'avec une extrême tendresse, le jeune
homme posait ses lèvres sur les siennes et lui donnait un baiser tout léger. Son souffle se coupa. Ils se regardèrent à nouveau... Et
Eléana craqua et l'attira de nouveau vers elle. Fou de bonheur, le jeune homme colla de nouveau ses lèvres aux siennes. Elle les
entrouvrit, le laissant goûter sa chair, sa bouche... Sa main fourragea dans ses mèches blondes, elle sentit une vague de bonheur
l'envahir, tandis qu'elle savourait le petit arôme de pomme de sa langue, la douceur de sa caresse... Elle avait le vertige, elle avait une
conscience aigue des mains d'Ivan qui caressaient son dos, dessinaient sa taille... Combien de temps cela dura-t-il? Ils auraient été
incapable de le dire... Ivan se sentait si heureux qu'il avait l'impression que son coeur allait éclater... La bouche de la jeune fille était
fraîche, et pourtant, le brûlait... l'ennivrait... Tout son corps tremblait... Ils ne faisaient plus qu'un. Il n'y avait plus qu'eux deux, loin de tout,
plus rien ne comptait...
Mais au bout d'un court moment, la réalité reprit le dessus... Alors soudain, Eléana se dégagea de l'étreinte, dégrisée, le coeur en feu:
- Non, Ivan!
Elle baissa la tête, chagrinée:
- Je ne peux pas...
De nouveau, les larmes lui montaient aux yeux, et son coeur se déchirait.
- Eléana! s'écria le jeune homme, blessé.
- Tu ne comprends pas... gémit-elle. Je n'ai pas le droit aux attaches! Je ne peux pas!
Elle pleurait de nouveau.
- Pourquoi faut-il que tu sois si malheureuse? demanda-t-il doucement.
- Ivan... Je suis désolée... Vraiment désolée...
Elle s'interrompit, puis dit enfin:
- Je n'ai pas le droit de t'aimer.
Ivan sentit un coup violent au coeur sous cet aveu. Mais il savait qu'il devait l'interpréter d'une certaine manière:
- Tu ne dois pas, ou tu ne m'aimes pas? répliqua-t-il.
Eléana avait les larmes aux yeux. Elle répondit:
- Je ne le dois pas! S'il te plaît... Il vaut mieux que nous restions amis.
Ivan baissa les yeux avant de dire:
- Tu crois que tu pourras? Alors que nous savons tous les deux que nos sentiments vont au-delà?
- Ca me passera, répliqua-t-elle. Et à toi aussi.
- Tu veux vraiment faire comme si ne rien n'était? répliqua-t-il.
Ivan souffrait mille morts. Il était pratiquement sûr qu'elle l'aimait, mais elle ne voulait pas de lui. Pourquoi? Quant à Eléana, elle n'y tenait
plus. Elle allait se remettre à pleurer, si elle continuait.
- Je suis désolée.
Elle le planta là et s'enfut, ne pouvant plus retenir ses larmes...
Ivan s'assit par terre, les bras autour des genoux. La souffrance lui écrasait la poitrine. Il n'avait jamais rien ressenti de pareil. Durant
une minute, il avait été l'homme le plus heureux du monde, il avait passé l'instant le plus merveilleux de sa vie, et d'un coup, le monde
s'était écroulé à ses pieds. Il ne comprenait plus. Eléana l'avait rejeté. Pourtant, il n'avait pas eu l'impression que c'était de gaité de
coeur; les paroles qu'elle avait prononcées, celles qui l'avaient décidé à s'approcher d'elle, ce n'était pas du flan! Même sans son don, il
sentait quand Eléana lui mentait. Lorsqu'elle avait dit qu'il était pour elle la personne la plus chère, il savait qu'elle avait dit la vérité.
Après, il s'était juste posé la question de savoir si elle le considérait comme son ami le plus cher... ou autrement? Mais vu ce qui s'était
passé, il ne semblait y'avoir aucun équivoque... Le baiser qu'ils avaient échangé avait tout dit, sans qu'il y'ait besoin de parole! C'était
une pure marque d'amour! Il se rappella les paroles de sa soeur aînée: "Eléana a une destinée très difficile...".
Plus il y réfléchissait, plus il lui semblait qu'il y'avait plusieurs choses dans la prophétie d'Eléana qui l'empêchait d'accepter une relation
amoureuse. Déjà, il savait maintenant qu'elle ne refusait pas cette relation par peur ou timidité; elle la refusait pour lui.
Elle ne voulait pas qu'il s'approche d'elle... Pour le protéger.
Mais le protéger de quoi? Uniquement de la mort? Il n'en était pas sûr.
"Il y'a une autre raison. Une raison bien plus vitale..."
A partir de là, il connaissait les possibilités. En vérité, il n'en voyait qu'une.
"Maître Hamo m'a dit que je risquais de commettre une grave erreur en écoutant mes sentiments. Est-ce de cela dont a peur Eléana?"
Il réfléchit encore. Eléana n'était pas une fille comme les autres et il y'avait un enjeu important. Si elle avait reçu une prophétie
semblable en rapport avec lui, il comprendrait qu'elle ne veuille pas approfondir leur relation tant que sa quête ne serait pas achevée. Et
dans ce cas, il attendrait cent ans si nécessaire; il était patient. En tout cas, tant qu'il n'aurait pas découvert ce qui se passait, le mieux
qui lui restait à faire était de laisser Eléana s'éloigner de lui si elle en avait besoin. Et essayer de découvrir par lui-même quelle raison
cachait ce refus.
Eléana pleurait silencieusement. Allongée sur le ventre, couverte de sa mince couverture, elle pouvait sangloter en silence. Son coeur
lui faisait tellement mal qu'elle avait l'impression de saigner. Et pourtant, elle n'avait jamais connu pareille sensation de bonheur que ce
baiser...
Et surtout, elle avait réalisé qu'Ivan l'aimait vraiment... Cela l'avait rendu si heureuse, mais en même temps si triste... Elle avait bien vu
son incompréhension lorsqu'elle l'avait repoussé, et cela lui avait fait encore plus mal.
Bon sang, comment lui dire?
Comment lui dire pourquoi elle ne pouvait pas lui rendre son amour? Comment avoir le courage de le faire souffrir encore plus qu'elle
ne l'avait fait jusqu'à présent? Lui asséner ce coup de grâce définitif? De plus, il était sûrement trop tard pour le faire, elle connaissait
sa fierté et sa susceptibilité. Il lui en voudrait sûrement de ne pas lui avoir dit plutôt et les choses seraient encore pires...
La solution la plus simple eût été de se laisser aller... Mais elle ne voulait pas faire cela. Ce serait encore plus cruel de lui reprendre
d'une main tout ce qu'elle lui offrirait de l'autre.
Comment lui dire?
Jamais elle n'aurait cru se trouver confrontée à un tel dilemne. Elle était tombée dans le piège qu'elle avait essayé d'éviter, qu'elle
devait éviter...
Elle ne pouvait pas oublier.
Elle n'avait jamais oublié l'instant où elle avait croisé son regard la première fois et que son coeur s'était mis à tanguer. Cette sensation
inconnue qui l'avait frappée. Ce trait mortel qui l'avait frappée de plein fouet.
Elle pleura encore. Elle ne pouvait plus s'arrêter, chaque battement de son coeur était terriblement douloureux.
"Comment te le dire, Ivan? J'aimerais tant que tu connaisses mon secret!"
Elle tenta de se calmer, y parvint finalement, mais son coeur continua de crier de douleur.
"J'aurais tant aimé rester dans tes bras..."
"J'aurais tant aimé ne pas avoir peur... J'aurais tant aimé rester près de toi pour toujours..."
De petites perles de rosée continuaient de tomber dans l'herbe... Ses dernières larmes, qui coulaient tout doucement...
"J'aurais voulu te rendre heureux..."
Enfin, elle parvint à les essuyer. Et réfléchit. Qu'aurait-été sa quête, sans Ivan? Les choses auraient-elle été plus faciles? Non.
" Tu m'as donné un merveilleux moment d'espoir et de bonheur, même s'il a été court..."
Elle sourit doucement. Non, elle n'aurait pas voulu ne pas l'avoir rencontré. Car même si c'était sûrement la plus grande tragédie de sa
vie, au moins, elle s'était sentie vivante. Les larmes menacèrent à nouveau de surgir, mais cette fois, elle se mordit les lèvres et se
contint. Elle devait se montrer forte.
"Je voudrais tant pouvoir te dire je t'aime..."
Elle soupira. Après ce soir, il le savait déjà, elle en était sûre.
"Il m'est impossible de rester avec toi... Mais ca ne change rien, je le sais. Je t'aime depuis toujours et pour toujours..."
Elle ferma les yeux. La plaie lancinante sur son coeur ne l'empêcha pas de dormir. Mais même dans son sommeil, des larmes
continuèrent de couler.
Quant à Ivan, il s'était étendu près de Garett. Ses pensées étaient toutes tournées vers Eléana, il n'y avait rien à faire. En plus, chaque
fois qu'il essayait de fermer les yeux, le souvenir de leur baiser, de plus en plus vivace, surgissait. Il se rendait compte qu'il n'avait plus
qu'une envie, c'était d'être avec elle, là, maintenant, de goûter à nouveau le fruit si tentateur de ses lèvres...
"Bon sang, mon coeur va exploser!"
Il se rudoya: Il était un mystique de Jupiter, bon sang! Les gens comme lui étaient sensés garder leur sang-froid en toute circonstance!
Mais Eléana lui faisait perdre tous ses moyens. Un seul de ses regards, un seul baiser à présent, avaient suffit pour le mettre en émoi. Il
l'aurait presque maudite.
Il ferma de nouveau les yeux et se concentra, jusqu'à ce que la méditation fasse son effet. Il sentit enfin son coeur se calmer et une
certaine sérénité l'envahir, malgré la tristesse et la douleur qui continuaient de lui ronger le coeur. Il avait pris une décision, il allait s'y
tenir. Pas de larmes, pas de regrets.
"Maître Hamo t'aurait assassiné! Elle t'avait prévenu, bougre d'imbécile que tu es! Cette fille n'est pas pour toi!"
Il sentit de nouveau une vague douloureuse dans sa poitrine:
"Quoi que puisse te crier ton coeur et le sien..."
