Chapitre 27: La grande jungle

Ils étaient arrivés dans la forêt tropicale. Il y faisait chaud, humide, et de plus, le danger y était omniprésent. Lavana les avait avertis
des périls qu'ils encouraient, ce qui ne les empêcha pas d'avoir chaud à plusieurs reprises.
De grosses fleurs violettes accrochées aux arbres répandaient des toxines meurtrières. D'autres étaient de redoutables plantes
carnivores, capable de piéger même les jaguars. Enfin, une dernière espèce était encore plus meurtrière. Ivan s'était remémoré ses
cours de botanique donnés par les précepteurs du château d'Hammet et en avait des sueurs froides, car il n'avait jamais espéré voir
toutes ces espèces un jour dans la nature. A présent, ils passaient près de grandes fleurs turquoises; certaines étaient fânées et
avaient pris une forme de cloches d'un bleu plus fonçé. Ivan vit le danger juste à temps:
- ATTENTION!
Il projeta Pavel et Cylia derrière un tronc, tandis que les autres y étaient déjà. Les espèces d'harpons projetés par la plante se fichèrent
dans le bois, mais on entendit Eléana pousser un cri de douleur:
- Mon épaule!
La minute d'après, elle sentit une sorte de démangeaison violente se propager dans son biceps et examina sa plaie d'où pointaient
encore le bout des pousses bleues. Se rendant compte de ce qui s'était passé, Ivan poussa un brusque juron qu'il n'aurait en temps
normal jamais proféré en face d'une femme et tira de la poche de son sac son canif avant de courir vers Eléana:
- Tu vas avoir mal, mais je n'ai qu'une minute...
Et lui prenant le bras, il taillada violemment la blessure. Eléana hurla, mais le laissa faire. Les autres furent stupéfaits. Quant à Ivan, il
creusait la plaie, faisant jaillir les germes qui commencaient déjà à sortir leurs racines. Il retira en tout une dizaine de graines bleutées,
faisant s'écouler un grand flot de sang à chaque coup. Eléana était blanche comme un linge. Il lui demanda:
- Est-ce que ca te gratte encore quelque part dans le bras?
- Non...
Ivan poussa un soupir de soulagement:
- Bon, Sofia, tu n'as qu'à arranger ca...
La jeune adepte de Mercure s'approcha et appliqua une prière. Les chairs déchirées par le couteau se régénérérent et se refermèrent,
le flot de sang s'interrompit. Ivan dit:
- Ces plantes sont ce qu'on appelle des flèches de Venoma. Ces petits harpons sont leurs graines, qui ne peuvent se développer que
dans le sang d'un mammifère. Celui qui est touché meurt vampirisé si je puis m'exprimer ainsi en moins d'une demie-heure. Eléana a
eu beaucoup de chance que ce soit son bras qui ait été touché, sinon, je n'aurais pas pu la sauver. Il aurait été impossible de lui enlever
les graines. Elles se répandent et se dévellopent dans le corps à une vitesse hallucinante. Désolé, fit-il en se tournant vers elle. J'aurais
aimé être moins brutal, mais j'ai eu très peur, sur le coup.
Elle se contenta de baisser les yeux:
- Je te dois la vie une fois de plus...
- Que ferait-on sans toi, soupira Pavel.
- Vous vous en sortiriez très bien, j'en suis convaincu, dit Ivan.
Ils continuèrent donc leur route en faisant attention à la moindre plante suspendue. A plusieurs reprises, ils retinrent leur respiration pour
éviter les spores et les empoisonnements. Les flèches de Venoma se révélérent finalement assez facile à éviter une fois avertis; il
suffisait de bouger lentement, puis de s'abriter, et leurs graines frappaient dans le vide. Un peu plus loin, ils butèrent d'ailleurs sur le
corps d'un jaguar agonisant; celui-ci avait des pousses d'un vert clair qui lui sortait du corps et poussait de faibles rugissements de
souffrance. Pavel s'approcha et lui coupa la tête d'un coup d'épée:
- Il a fini de souffrir, dit-il. Une demie-heure doit être bien longue dans cette situation...
Eléana eut un frisson en voyant ce à quoi elle avait échappé et ils poursuivirent leur route. Mais bientôt, ils entendirent des coups de
tonnerre au loin;
- Les pluies, dit Vlad. On va devoir s'abriter...
Ils cherchèrent refuge sous une plante aux feuilles gigantesques, très larges; ils durent s'asseoir les uns contre les autres pour garder en
plus le maximum de chaleur. Pavel entoura Cylia de ses bras. Vlad et Lina se réfugièrent l'un contre l'autre. Garett et Sofia se collèrent
dos à dos, et enfin, Eléana n'hésita pas cette fois et se réfugia entre les bras d'Ivan. Le tonnerre rugit et elle eut un sursaut.
- Tu as peur de l'orage? chuchota le jeune homme à son oreille.
Elle était tendue. Elle lui murmura enfin:
- Non. J'ai peur de tout, dans cette forêt...
Ivan leva les yeux au ciel:
- Elle a peur d'une forêt, soupira-t-il. des monstres, des mages sadiques prêts à la torturer à mort ne lui posent pas problème, elle se
jette dans leurs bras... Une simple forêt, par contre...
- Tu me trouves absurde?
- Paradoxale serait le mot. Reconnaît-le, parmi les choses qui devraient t'effrayer, celle-ci est loin d'être la pire!
Eléana eut un pâle sourire. Elle dit enfin:
- J'ai l'impression d'être observée en permanence, dans ce bois, c'est comme si en fait, nous étions déjà dans la vallée et que celle-ci
nous mettait au défi d'approcher...
Ivan la regarda avec douceur:
- Tu as déjà montré beaucoup de courage durant cette quête. Dis-toi que ce n'est qu'une épreuve de plus. Nous trouverons cette vallée,
et nous en sortirons vivants. Tu peux en être sûre.
Le tonnerre continuait de gronder au-dessus de leur tête. Pavel et Cylia se parlaient à voix basse en échangeant de temps à autre un
baiser. Lina s'endormait sur l'épaule de Vlad. Quant à Garett, il se plaignait:
- J'ai faim!
- Si on sort la bouffe maintenant, on va la mouiller, répliqua Pavel. Prend ton mal en patience!
- La patience n'a jamais été le fort de Garett, soupira Piers. Ne lui demande pas l'impossible...
- Et pourquoi faut-il toujours que tu penses à manger? gromella Ivan, de mauvaise humeur.
- Je ne peux pas plus m'en empêcher que toi de penser à El...
- La ferme, Garett! dit Vlad.
Ivan avait déjà les joues qui s'empourpraient, surtout qu'il avait toujours la jeune fille entre ses bras. Eléana savourait l'instant en
tremblant. Elle aimait tellement ce sentiment de sécurité... Il n'y avait qu'avec lui qu'elle ressentait cela...
Ce fut alors qu'elle pensa à l'étrangeté de leur situation. Ils savaient tous les deux ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Elle se rappella
la fureur de Caleb après qu'elle l'eût repoussé; lui, il avait refusé de lui parler pendant deux mois. Ivan, lui, semblait ne pas souffrir
autant, du moins en apparence. Elle soupira. Peut-être continuait-il à espérer... Son coeur se serra. Pourvu que non, elle aurait trop de
mal à le repousser de nouveau... Déjà, là, maintenant, elle réalisait à quel point elle avait du mal à ne pas lui exprimer ses sentiments...
Elle se rendit compte qu'elle avait commencé à caresser les mèches blondes qui tombaient au ras de la nuque du jeune homme. Elle
suspendit son geste et baissa les yeux, rougissante.
- Ne t'arrête pas...
Il avait fermé les yeux, prêt à somnoler. Il ajouta:
- Ca me détend...
Eléana continua alors, mais plus timidement. Elle savait qu'elle avait tort de faire ca; leurs rapports allaient tout de même plus loin que
la simple amitié. Il lui avait promis qu'il ne l'embrasserait pas sans sa permission, mais même en éliminant les gestes vraiment
amoureux...
"De l'amour platonique", pensa-t-elle en rougissant.
Elle soupira. La distance entre eux était maintenue par sa volonté à elle, mais elle savait que pour se briser, en réalité, il ne suffirait
vraiment pas de grand chose. Et elle savait qu'Ivan le savait aussi, et du coup, se demanda s'il ne comptait pas là-dessus... Elle se
pencha vers lui et lui murmura:
- Je ne céderai pas, Ivan. J'ai trop à perdre.
Il parut surpris:
- De quoi tu parles?
- Tu le sais bien...
Il rougit:
- Je t'avais dit que je n'en resterai pas là, dit-il enfin. Mais je ne t'ai pas prise en traître...
- Oui, puis comme je te l'ai dit, c'est ton droit...
Elle ajouta:
- Mais n'oublie pas de ne pas trop y compter. Moi, je veux tourner la page.
Ivan encaissa le coup. Il s'y attendait. Il la regarda d'un air grave:
- C'est ta décision. Mais je me battrai tout de même pour savoir la vérité.
- Tu vas être déçu.
- Tant pis pour moi.
Eléana soupira:
- Pourquoi tu me rends les choses si difficiles?
Le jeune homme baissa les yeux:
- J'essaies de te comprendre. C'est tout.
- Tu ne renonceras pas à moi tant que je ne t'aurai pas révélé la prophétie, n'est-ce pas?
Ivan la regarda et dit:
- Non, tu n'as pas compris. Je ne renoncerai pas à Nous tant que je ne saurai pas ce qui te fait fuir.
Elle baissa les yeux. Elle comprenait très bien son raisonnement. Elle se contenta de dire:
- Si tu savais, tu saurais qu'il n'y aura jamais de nous...
Elle ajouta:
- Ivan... Oublie tout ca.
Le jeune homme avait compris qu'elle ne cèderait pas. Il répondit:
- D'accord, je te laisse en paix...
Elle poussa un soupir de soulagement.
-... Pour l'instant!
Ils restèrent cependant blottis l'un contre l'autre, tandis que la pluie cognait. Ivan réfléchissait. "Il n'y aura jamais de nous". Cette phrase
raisonnait dans sa tête. Eléana venait de ruiner toute espèrance qui restait en lui. Peut-être finalement s'était-elle résolue à ne pas
l'aimer autrement qu'en ami...
Non, il y'avait vraiment un truc qui collait pas!
Il était tellement frustré et énervé qu'il songea à faire télépathie sur elle, là, tout de suite. Elle n'aurait pas le temps de le repousser et il
saurait ce qu'elle lui cachait. Mais il ne le fit pas; il savait que la confiance entre eux serait brisée à tout jamais. Et il la perdrait pour
toujours.
Enfin, la pluie se calma et la nuit était tombée. Ils sortirent donc des provisions et mangèrent en silence.
- Il serait temps de reconsulter la carte, Ivan, dit Garett. Tu sais comment trouver la vallée cachée?
- On a encore une journée de marche devant nous avant de commencer à fouiner. Ensuite, je suppose que Vision pourra nous montrer
l'entrée secrète...
- J'espère qu'Antinos n'a pas la moindre idée de l'emplacement de la vallée, dit Vlad. Sinon, il y'aura de la bagarre.
- Pour l'instant, on a été tranquille, dit Lina.
- Ca ne va pas forcément durer, dit Cylia.
- Nous verrons bien, fit Piers.

Le lendemain matin, ils se remirent tôt en route. Mais ils eurent à faire face à deux jaguars. Cylia les élimina d'un coup.
- Ca me dégoûte de devoir attaquer des plus faibles, fit-elle alors qu'ils gisaient les pattes à l'air.
- Ils nous voulaient pour leur déjeuner, dit Garett, je ne me plains pas!
- Bon, on reprend la route? demanda Pavel. On tuera moins de bêtes si on sort vite d'ici...
- Allons-y, dit Piers. J'ai envie de voir cette vallée de près...
En effet, le jeune homme aux cheveux bleus ressentait une grande curiosité à voir un lieu aussi ancestral. Depuis Lémuria, il n'avait rien
vu de tel. Il se mit donc à marcher aux côtés de Pavel, tandis que Vlad restait un peu en arrière avec Lina. Eléana, elle, sentait une
certaine excitation l'envahir, ainsi qu'une terrible appréhension.
Une journée de marche...