Chapitre 31: Vers la cité d'eau.
- Bon sang!
Igniata avait retrouvé la trace des fuyards. Cela l'avait menée à un endroit de la carte innattendu; une cité. Et pas n'importe quel cité; la
fameuse cité de Terre de Gaïaé. Nessos était furieux. Les trois chiens de l'enfer grognaient de frustation de ne pas avoir rattrapé à
temps leur proie.
- Eléana posséde la gemme de Basalte! Elle ne doit pas s'emparer d'un seul artefact de plus!
Ses yeux rouges lançaient des flammes.
- Comment veux-tu la retrouver? répliqua Nessos. Elle peut être n'importe où, à présent!
Igniata réfléchissait à cent à l'heure. Sa proie lui avait échappé suffisament longtemps. Elle dit enfin:
- La cité de l'air est beaucoup trop difficile à trouver. Si nous devons la rattrapper, elle a dû prendre la mer.
Nessos ricana:
- Eh bien dans ce cas, tant mieux, j'ai encore beaucoup de serpents à lui envoyer...
Il ajouta:
- Tu tiens vraiment à garder ces molosses?
- Leur flair peut encore nous être utile... Allons près de la plage! S'ils sentent son odeur, nous aurons confirmation de notre théorie...
Grâce à leurs chevaux, les mystiques avaient échappé sans peine aux pièges du territoire Naëk; les chevaux avaient le pied sûr. De
plus, là où des piétons mettaient une semaine, il leur fallait à peine trois jours. Et de plus, Nessos et Igniata n'avaient pas besoin de
beaucoup de sommeil, ni de beaucoup de nourriture. La vengeance les tenait debout. Ainsi, durant trois jours et deux nuits, ils
retraversèrent la forêt, ne se permettant que quelques courtes haltes. Enfin, ils atteignirent les bors de la plage et les molosses
aboyèrent comme des excités.
- C'est bien ce qu'on pensait... Ils ont pris la mer...
- Râtisser la mer va être difficile. Nous devrions nous séparer et quadriller chacun de notre côté.
Igniata le regarda:
- Tu prends le risque? Moi, je m'en sortirai, mais vu ce qu'ils t'ont infligé à toi...
Nessos la regarda, ses yeux turquoises flamboyants:
- Je ne ferai pas deux fois la même erreur, et je règlerai son compte à ce sale gamin qui se croit si fort et si malin...
Igniata eut un rire méchant:
- Comme tu voudras, cher collègue... Moi, je vais aller visiter le petit village de pêcheurs au fond pour leur demander un bâteau... Et
nous verrons lequel de nous deux retrouveras les jeunes en premier...
Le jeune femme planta là son compagnon et se dirigea vers la crique qui donnait sur un petit village. Effectivement, au port, plusieurs
bâteaux étaient amarrés. Sur l'un d'eux, les marins s'activaient encore. La femme à la longue robe noir eut un mauvais sourire avant que
sa psynergie de feu ne frappe à la vitesse de l'éclair; ils tombèrent tous raides morts sans avoir compris ce qui leur arrivait. Se
débarrasser des corps ne fut qu'une formalité...
Elle hissa les voiles sans problème et se dirigea grâce à l'orbe verte que possédaient tous les mages du Soleil Noir qui leur permettait
de piloter n'importe quel engin sans problème. Elle l'avait même déjà essayé sur des dirigeables, mais n'avait jamais réussi à trouver la
cité de Zéphyro. Pour ca qu'elle se demandait si les gamins pouvaient vraiment la trouver avant elle... Ca paraissait si impossible...
Elle secoua la tête. Beaucoup de choses s'étaient passées qu'elle avait cru impossible. En tout cas, il fallait arrêter Eléana, et vite.
Sinon, Antinos aurait vraiment du souci à se faire.
Vlad et Lina respiraient fort l'air chargé d'embruns du vaisseau lémurian. La journée était magnifique et le vent soufflait bien, ils
avançaient vite. Piers avait tenté avec Ivan de trouver par logique la direction de l'île des Fleurs de Lune. Ils avaient opté pour le sud-est.
Piers n'était pas très content du peu d'indications, mais Ivan était optimiste; jusqu'ici, ils avaient eu de la chance, et il espérait que ca
continuerait. Eléana, quant à elle, était contente d'être revenue sur la mer(elle adorait la mer plus que tout) mais en même temps, était
angoissée à l'idée d'approcher déjà de la troisième étape de son voyage. Elle avait commencé à diminuer ses contacts avec Ivan,
préférant se mêler au reste du groupe. Il était devenu trop insistant, ces temps-ci et elle savait qu'elle ne pourrait pas continuer
longtemps à éviter le sujet qui les préoccupait tous deux. Le mieux, si elle ne voulait pas être obligée de tout lui révéler, c'était la fuite.
Une manière lâche, certes. Mais la seule solution. Elle se sentait plus le courage de s'éloigner de lui, à présent. Car plus elle approchait
de la fin de sa quête, plus elle savait qu'une séparation plus définitive et inévitable arriverait. Et ce qu'elle ne voulait pour rien au monde,
c'était qu'il souffre plus que nécessaire. Et pourtant, elle-même souffrait mille morts...
Cet après-midi là, Piers descendait dans les calles chercher des provisions, quand on entendit depuis le pont des bruits
d'éclaboussures, suivi du jeune homme qui remonta, l'air furibond, ses cheveux turquoises bien trempés:
- Il y'a des pieuvres plein la calle, grommella-t-il. Je ne sais pas par où elles sont entrées, mais en tout cas, elles sautent partout et
fichent de l'encre sur les murs!
- On va t'en débarrasser, dit Lina en s'approchant.
- Pas de psynergie feu, j'y tiens, à ce navire!
- Ne t'en fais pas! fit Vlad en s'avançant également.
Eléana, Ivan et Pavel allèrent également prêter main-forte et ils nettoyèrent l'endroit en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire.
Ensuite, une fois les monstres éliminés, ils parvinrent à enlever l'encre des murs en les lavant à grande eau.
- C'est du travail de s'occuper d'un bâteau comme celui-là, soupira Eléana.
- Je confirme, dit Piers. Surtout quand il faut enlever les coquillages qui se fixent sur le fond et font pourrir le bois...
- Au moins, on a pas encore croisé de kraken ou autres saloperies, dit Pavel.
- Ne les mentionne même pas, ca porte malheur, dit Cylia.
- Au fait, on va arriver dans un beau coin de pêche, dit le jeune capitaine. Donc, si vous voulez sortir quelques cannes pour le dîner de
ce soir...
- Ce n'est pas une mauvaise idée, dit Lina.
- Ne comptez pas sur moi, dit Eléana, je suis incapable de faire du mal à un animal qui n'est pas un monstre, même pour le manger...
- Pourtant, tu en manges, dit Ivan d'un ton malicieux.
- Je sais, c'est bizarre, je peux les manger, oui. Mais les tuer moi-même, non.
- Je vois ce que tu veux dire... Mais il y'a une chose qu'il ne faut pas oublier, c'est que nous autres humains sommes au-dessus de la
chaîne alimentaire et que l'équilibre de la nature repose sur la loi de la proie et du prédateur. Même un poisson le sait.
- Je ne l'oublie pas, mais je suis trop sensible... Caleb m'a emmenée pêcher une fois. Le poisson que j'ai attrapé s'est débattu comme
un forcené entre mes mains quand je l'ai enlevé de l'hameçon, c'était horrible... Il luttait pour sauver sa vie, ca m'a fait tellement de peine
que je l'ai relâché et que je n'ai plus jamais voulu recommencer...
Ivan regarda le pont et vit que Lina, Pavel, Garett et Cylia s'y collaient déjà pour la pêche.
- De toute façon, je crois qu'ils peuvent se passer de notre aide, ils attraperont assez de poissons à eux quatre...
- Tu ne veux pas pêcher?
- Je suis maladroit, je risque de faire souffrir les pauvres bêtes plus que nécessaire, dit-il en pouffant.
Eléana esquissa un léger sourire avant d'aller de l'autre côté du pont parler avec Sofia. Ivan les rejoignit vite et elle évita la conversation
de trop près avec lui. Le jeune homme ne s'en aperçut pas vraiment sur le coup, ce ne fut que plus tard qu'il se rendit compte de ce qui
se passait.
Après un superbe festin de poisson grillé, ils allaient dormir. Le bâteau était assez étroit, du coup, la moitié de la bande devrait dormir
sur des futons. Les couples partagèrent les mêmes lits, pour une fois après avoir promis d'être sages, mais Eléana demanda à Sofia
de partager son futon, ce qui surprit Ivan qui avait espèré que peut-être de nouveau, elle irait dormir avec lui. Il avait donc dû aller avec
Garett, ce qui ne lui avait pas beaucoup plus, sachant qu'il allait encore se prendre des sarcasmes. Il se dit alors que c'était peut-être
ca, le problème; Sofia ne pouvait pas dormir avec Garett et Eléana avait été assez fine pour faire un arrangement... Mais il comprit vite
qu'il y avait autre chose.
Le lendemain, il eut à peine droit à un bonjour et à quelques mots de politesse. Elle évitait au maximum de se trouver seule avec lui,
trouvant toujours un prétexte pour parler à Sofia ou Vlad. Et quand il parvenait à la voir une ou deux minutes, elle était pratiquement
silencieuse, le laissant faire la conversation et se contentant de lui répondre par petites phrases. Il attendit le soir pour être sûr, puis
sans hésiter, la coinça alors qu'elle était seule sur le pont:
- Eléana, qu'est-ce qui t'arrives? Tu es distante...
La jeune fille serra les poings. Bon, elle aurait voulu être plus subtile, mais elle ne voulait plus qu'Ivan s'engage plus loin. Il n'allait pas
apprécier ce qu'elle allait lui dire, mais au moins, les choses seraient claires. Mais elle voulait lui laisser une chance de ne pas chercher
trop loin et se contenta de répondre:
- Tu trouves?
- Tu m'as à peine parlé en deux jours, depuis qu'on est ici. Je suis sensé prendre ca comment?
Eléana réfléchit un court instant avant de répondre:
- Je n'ai pas été franchement bonne joueuse avec toi, dit-elle. Je t'ai laissé espèrer que je m'ouvrirai, que nous pourrions être proches.
J'ai essayé de t'avertir dans la jungle, mais tu ne m'as pas écoutée et je n'ai pas eu le courage de recommencer. Je suis désolée...
Le coeur d'Ivan faillit s'arrêter de battre. Il se contenta de répondre:
- C'est moi qui ai choisi de ne pas t'écouter...
- Et tu as eu tort.
Elle se sentait une envie de pleurer monter et elle dut faire appel à toute la force de sa volonté pour enfoncer le clou.
- Je ne te révélerai pas la prophétie. C'est une épreuve que je dois affronter seule. Or, je sais que tu vas tout faire pour chercher à
savoir. Et j'en ai assez.
Ivan sentit son coeur se fendiller, mais il commençait à avoir l'habitude. Cette fille avait le don pour lui faire mal. Mais il n'allait pas se
laisser démonter:
- En clair, tu m'en veux de m'inquiéter pour toi? Je te rappelle que c'est le rôle des amis...
Eléana répliqua:
- Sauf que tu as bien d'autres raisons de vouloir savoir ce que je te cache, et c'est cela qui me pose problème.
Elle dit:
- J'ai eu une attitude qui t'a laissé penser...
Elle s'interrompit. C'était pas facile à dire, comme ca.
Enfin, elle dit:
- Ce qui s'est passé entre nous... Je veux l'oublier. Définitivement. Parce que comme je te l'ai déjà dit, c'est sans lendemain, et ca ne te
fera que du mal. Je sais que toi, tu n'as pas oublié, mais je te le demande...
Le jeune homme crut que la souffrance allait lui arracher les entrailles. Blessé, il baissa la tête, voulant cacher l'expression de douleur
qu'il sentait monter sur son visage. Enfin, il se redressa, et rétorqua:
- Tu me demandes quelque chose que toi-même tu n'as pas réussi à faire!
- Tu te trompes.
- Tu mens, rétorqua-t-il.
Mais il n'en était pas sûr, cette fois, et il craignait le pire. Eléana réagit aussitôt; d'une certaine manière, elle ne mentait pas. Elle
n'oublierait jamais, non. Mais ce bref instant de bonheur resterait à jamais un souvenir dont elle avait fait le deuil. Durant la nuit passée,
elle y avait réfléchi et s'était enfin résolue à ranger son amour pour Ivan tout au fond de son coeur, dans un petit tiroir qu'elle n'ouvrirait
plus jamais. Mais elle savait que si lui-même ne renoncait pas, elle ne pourrait pas tourner la page.
- Le temps a passé, se contenta-t-elle de dire. J'ai eu de la peine, bien entendu, mais c'est du passé, maintenant. Je vois les choses
autrement.
Ivan crut que son coeur allait exploser tellement il avait mal. Il savait qu'il n'aurait pas dû espérer, mais là, c'était pire que tout. Eléana
était entrain de lui dire que ses sentiments avaient changé... Il se contenta de répondre:
- Oh... alors là, ca change tout.
Elle détestait devoir lui faire mal à ce point. Elle dit enfin:
- Ivan, je suis désolée... Vraiment désolée...
Le jeune homme la regarda et elle vit dans ses yeux la souffrance qu'il endurait. Cela lui fit encore plus mal, mais elle tint bon.
- Je t'ai déjà dit de ne pas t'excuser d'être honnête, répondit-il d'une voix brisée.
Et la minute d'après, il s'éloignait à grands pas.
Lorsqu'il fut loin, elle s'écroula et se mit à pleurer.
Ivan se cramponnait au rebord du bâteau de toutes ses forces. Il avait l'impression qu'un trou béant venait de se former au millieu de sa
poitrine. Il avait espéré pour rien. Des larmes brûlantes lui montèrent aux yeux. Cette fois, il les laissa couler. De toute façon, personne
ne le voyait. Et il essayait d'encaisser la terrible vérité.
Son amour pour Eléana ne serait jamais partagé...
Il en venait à se demander si elle l'avait aimé un jour... Pourtant, leur baiser avait eu l'air si sincère...
Il serra les poings. C'était la prophétie qui avait tout fichu en l'air, il en était convaincu. Elle avait des sentiments pour lui quand ils
s'étaient embrassés. Il l'avait senti. Il n'avait même pas eu besoin de sa télépathie. Rien que leur façon d'être ensemble, comme deux
êtres capables de se comprendre sans parole, le sentiment de fusion quand il l'avait prise dans ses bras, leurs coeurs battants l'un
contre l'autre, presque au même rythme quand il avait resserré son étreinte...
Mais Eléana avait pris le parti de la raison et avait étouffé ce qu'elle pouvait ressentir. Et à présent, elle ne ressentait plus rien. Après
tout, ils n'avaient pas été assez proches pour qu'un vrai lien se forme...
Oh, si, ils l'avaient été.
Ils s'étaient mutuellement soutenus. Ils s'étaient sauvés leurs vies mutuellement. Ils s'étaient inquiétés l'un pour l'autre. Même sans geste,
même sans baiser, plusieurs fois, son attitude envers elle avait exprimé presque ouvertement ses sentiments. Et elle avait fait presque
pareil envers lui.
Et Eléana faisait une croix sur tout ca?
Sa conscience lui hurlait à présent plusieurs décisions contradictoires.
"Qu'elle aille se faire voir, lui dictait son orgueil. Elle t'a traité comme une bouse, elle n'en vaut pas la peine!"
"Va la voir et exige des explications!". Son entêtement y tenait.
"Laisse passer", lui dictait sa passiveté.
Il opta finalement pour deux attitudes: "Va te faire voir" et "Laisse passer". Il n'allait plus se mêler des affaires de la jeune fille. S'il
insistait, il allait perdre jusqu'à son amitié.
D'un autre côté, son attitude, c'était comme aurait dit Garett, légérement du "foutage de gueule". Et ca, bon sang, il ne l'encaissait pas!
Il était gentil, patient... Mais là, il l'avait été trop. Elle l'avait traité comme une bouse, et aussi bonnes que pûssent être ses raisons, elle
n'en avait pas le droit!
Elle méprisait ses sentiments, et elle méprisait ce qui s'était passé entre eux. C'en était trop.
D'un autre côté, il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir, parce qu'il savait à peu près la raison de son attitude. Mais Eléana avait
tendance à se la jouer solo, et agissait sans réfléchir et sans se soucier du mal qu'elle pouvait provoquer autour d'elle. Il fallait qu'elle
comprenne qu'elle ne pouvait pas jouer sur deux tableaux. Il l'aimait plus que tout, il aurait donné sa vie pour elle... Mais il avait sa fierté.
Et il était à bout de patience.
Désormais, leurs rapports étaient à peine cordiaux. Ils ne se parlaient même plus, et Ivan tenait bon, cette fois. Il savait qu'il n'aurait rien
à en tirer, même si elle s'excusait. Elle avait été trop loin. D'ailleurs, il avait bien l'impression que quelque chose s'était cassé en lui...
Il était tellement en colère contre elle qu'il n'arrivait même plus à souffrir de son rejet. Une partie de lui continuait de lui hurler d'essayer
de connaître la prophétie. Il aurait pu la prendre par surprise et fouiller son esprit, mais ne s'y résolvait pas; c'était grâce à ca qu'il savait
qu'il tenait encore malgré tout à elle.
Un matin, il fut violemment réveillé par Garett:
- Réveille-toi Ivan, vite!
- Qu'est-ce qui se passe?
- Un kraken attaque le bâteau!
