Chapitre 41: Ennemis alliés
Pendant le trajet, Caleb discuta un peu avec Eléana, puis ne voulant pas parler plus devant les autres, il alla parler avec Pavel dont il
avait vu les capacités de terre. Content de voir une telle sociabilité et pensant que cela aiderait à maintenir une bonne ambiance, Pavel
se prêta à cette conversation de bon coeur, et ils discutèrent d'alchimie, d'armes, de psynergies et des meilleurs façons de tuer les
monstres. Caleb espèrait ainsi ne pas se faire détester immédiatement de tout le monde; il avait déjà bien vu par exemple que Garett
avait une certaine hostilité à son égard, qu'il avait aisément compris: Evidement, lui-même n'aurait pas laissé draguer la nana d'un
pote. Mais cela lui restait au travers du gosier. Eléana en aimait un autre! Il avait envie de réduire l'élu en charpie. Un mystique d'air, en
plus! Alors qu'elle en avait toujours eu peur, depuis cette histoire de prophétie qu'elle avait toujours refusé de lui révéler. Bon sang, quel
sortilège avait bien pu employer ce blondin bêllatre pour se faire aimer d'elle?
Pendant ce temps, Ivan s'efforçait de réprimer les sentiments pas très charitables qu'il éprouvait à l'égard de Caleb. Se taper dessus
avec le meilleur ami de sa petite amie n'était sûrement pas la meilleure des idées. Et il ne supportait pas l'idée de faire de la peine à
Eléana. Elle avait été si heureuse, ces temps-ci, et tout ce qu'il souhaitait, c'était de faire perdurer ce bonheur. Elle en avait tellement
besoin...
Enfin, ils arrivèrent au village et allèrent à l'auberge qui comportait une taverne, comme c'était souvent le cas:
- C'est ma tournée! dit Caleb d'un ton joyeux. J'ai retrouvé ma meilleure amie, ca se fête!
- Je dois l'avouer, ton pote est sacrément bon vivant, dit Vlad à Eléana.
- Il est aussi social que je suis timide, avoua-t-elle avec un sourire, c'est vrai. On rit beaucoup avec lui.
Comme la première fois, Ivan refusa la bière, d'autant plus qu'il détestait l'idée de se faire offrir une consommation par son rival. Caleb
se retint à grande peine de faire un commentaire, mais Cylia refusa également, ainsi que les autres filles.
- Une limonade à la cerise serait plus à ton goût, hein Eléana? dit Caleb à son amie. Je n'ai pas oublié!
Eléana rougit, tandis qu'Ivan se sentait un peu gêné. C'était vrai qu'il n'avait pas pénétré assez l'esprit d'Eléana et il se rendait compte
qu'il en connaissait finalement peu sur elle; il ne savait ni son plat préféré, ni du coup, sa boisson préféré, ni son fruit préféré, ni ses
hobbies(ah, si le dessin, ouf!). Il la connaissait intiment, il savait ses pires angoisses, mais tout le positif lui était passé au-dessus de la
tête.
- Tu as bonne mémoire, dit Eléana d'un ton calme.
- Tu aimes toujours autant les cerises alors, génial!
Ivan grava l'information dans sa tête. Bon. Le fruit préféré d'Eléana, c'était la cerise. Il prit pareil, et Cylia se laissa également tenter.
Caleb en profitait pour relater une anecdote lié aux fruits:
- Le riche maire de la commune d'Ekin en cultivait tout un verger, dit-il d'un ton malicieux. Eléana et moi, en bons affreux garnements
qu'on était(et je peux vous dire que les jupes ne l'empêchaient pas de courir ou de grimper partout!), allions marauder là-bas au moins
une fois par semaine! Tu te rappelles?
Eléana ne put s'empêcher de sourire à l'évocation du souvenir:
- On s'est fait pourchasser par les trois molosses de la propriété, j'ai déchiré une robe sur la clôture, et toi, tu t'es fait mettre une rouste
par le maire lui-même, dit-elle avec un sourire moqueur. Moi, au moins, on ne m'a pas attrappé, ha!
- Mais Mary t'a administré une bonne correction pour avoir déchiré ta jupe, ha ha!
Les autres pouffèrent de rire, sauf Ivan.
- Incroyable, dit Garett. Alors comme ca, notre Eléana si timide était une telle chipie petite...
- Oh que oui, répondit Caleb en ricanant, je pourrais vous en dire des bonnes sur elle, vous en mourrez de rire...
- Moi aussi Caleb, je peux en dire des bonnes sur toi, répliqua Eléana d'un ton faussement menaçant.
- Oh, mais je n'ai pas honte de l'affirmer, je suis un épouvantable garnement! dit le jeune homme avec un rire. Le désespoir de mes
pauvres parents, hé hé!
- Et un épouvantable m'as-tu-vu, dit Ivan d'un ton goguenard. Pas la peine de lire ton esprit, tout est déjà dehors!
Garett se mit à ricaner:
- Mouahaha, Ivan est en forme!
Eléana pouffa, gênée. La réponse de Caleb ne se fit pas attendre:
- Et toi, tu es trop malin pour être honnête, en bon adepte de Jupiter que tu es! Méfie-toi, Eléana a horreur des fourbes...
- Mais elle adore les gens intelligents...
Caleb préféra se taire. Il ne gagnerait pas cette joute oratoire, le jeune mystique air était trop concentré. Eléana lâcha un soupir de
soulagement en voyant qu'Ivan s'en tenait là. Ensuite Caleb leur raconta comment il s'était échappé des geôles d'Antinos et comment il
avait trouvé la trace d'Eléana grâce aux rumeurs qui circulaient parmi les soldats. Un peu plus tard, ils sortirent donc faire une
promenade dans le village. Et enfin, au bout d'un moment, Caleb fit un léger signe de tête à Ivan; s'il devait y'avoir une mise au point, il
valait mieux faire ca tout de suite. Le jeune homme comprit son attention.
- Ne vous battez pas, hein? glissa Eléana à son amoureux.
- Ne t'en fais pas, je n'ai pas l'intention de lui faire du mal... Du moins, tant qu'il ne me cherche pas plus...
Ils étaient donc sur un carré de terre battue, et les autres étaient restés un peu plus loin.
- Tu as essayé de lire mes pensées? lança aussitôt Caleb d'un ton agressif.
- Honnêtement, je ne vais pas me gêner à la première occasion, mais je sais déjà l'essentiel.
Il le fusilla du regard:
- Tes sentiments pour Eléana vont au-delà de l'amitié, n'est-ce pas?
Caleb répliqua du tac au tac:
- Je l'avais demandée en mariage à son père tout juste un soir avant qu'elle ne parte!
- Et à elle, lui as-tu demandée? répliqua Ivan d'un ton glacial.
- Je n'ai ni eu le temps, ni l'occasion... Je savais qu'on allait bientôt partir, j'espèrais l'épouser avant, mais le destin en a décidé
autrement...
Puis il ajouta:
- Mais toi? Qu'est-ce qui te lie à elle?
Ivan se planta devant lui et sans hésiter lui répondit:
- J'ai risqué ma vie pour elle. Je lui ai sauvé la vie à de nombreuses reprises. J'ai appris à la connaître. Et le plus important, je l'aime. Et
elle m'aime en retour!
Caleb ne laissa pas transparaître sa fureur et répliqua d'un ton aussi froid:
- Eléana a une peur bleue des mystiques d'air, à cause de leur pouvoir de prophétie! Ils sont synonymes de désastre, pour elle! A
chaque fois qu'ils sont apparus dans sa vie, ils lui ont porté des messages de mort! Et tu voudrais me faire avaler qu'elle a pu tomber
amoureuse de toi? J'imagine que tu as lu son esprit?
- Avec son consentement. Et je sais qu'elle a eu peur de moi au début. Mais ca n'a pas duré. En plus, je lui ai révélé une prédiction
également, et ca lui a rendu de l'espoir.
- Tu la manipules, répondit son rival d'un ton furieux. Quand elle s'en rendra compte, elle ne voudra plus de toi!
- Désolé pour toi, mais ce n'est pas le cas. Je suis sincère avec elle. Je l'ai toujours été.
- Je la connais depuis plus longtemps que toi!
Ivan se contenta de répliquer:
- Un faible avantage! En attendant, tu n'as même pas été capable d'être là quand elle en a eu besoin, parce que tu t'es fait faire
prisonnier après l'avoir protégée pendant... Deux minutes?
C'était un abominable coup bas que cette réplique et Ivan en était conscient. Mais il voulait bien faire comprendre à son rival que ce
dernier n'avait pas l'ombre d'une chance de rattraper son retard. Et pour finir, il s'avança vers lui et capta ses premières pensées. Mais
presqu'aussitôt, le mur de brique se généra:
- N'essaie même pas! s'exclama le jeune homme.
Ivan dit enfin:
- Ton esprit est loin d'être clair comme l'eau de roche. Tu nous caches des choses! C'était tout ce que je voulais savoir. Le reste au
fond, je m'en fiche!
- Abominable fourbe!
- C'est un adjectif que tu devrais t'attribuer!
Il ajouta:
- On ne va pas se battre maintenant. Je ne tiens pas à bouleverser Eléana.
- Ca fait combien de temps au fait, vous deux?
- Plus d'une semaine pour l'officiel, se contenta de répondre Ivan.
- Alors j'ai encore toutes mes chances, que ca te plaise ou non...
- Je te tiens à l'oeil, dit Ivan d'un ton haineux. Tes manigances ne te mèneront à rien.
Caleb se contenta de le fusiller de ses yeux bleus clairs:
- Elle m'appartient, gromella-t-il. Je l'ai vue grandir et devenir une femme. Je ne te la laisserai pas!
- Elle n'appartient à personne, répliqua Ivan. Mais c'est moi qui suis dans son coeur. Tu vas devoir faire avec. Mais j'ai une bonne
question à te poser: si tu es prêt à la protéger, il va falloir compter avec moi et mes amis. Tu te sens capable de ca? D'accepter de me
suivre?
Caleb eut un léger sourire moqueur:
- Mais je ne te quitte plus, Ivan... N'oublie juste pas que tu n'est pas l'homme qui connait le mieux Eléana... Et par conséquent, pas le
seul à être sûr de ce qui peut vraiment la rendre heureuse...
Et il quitta le terrain. Ivan respira à fond. Plusieurs fois, il avait failli ne pas se retenir de le foudroyer. Seule la pensée d'Eléana l'avait
retenu.
Le problème, c'était que Caleb avait frappé juste avec sa dernière phrase...
Le groupe s'était dispersé dans le village, mais Eléana était restée tout près avec Sofia. Ivan lui prit la main et l'entraina avec lui. La
jeune fille sentit qu'il avait les mains moites, un signe d'énervement contenu. Eléana l'emmena vers le bord du petit ruisseau qui coulait
au millieu du village, là il y'avait de la pelouse bien verte et pas un chat. Voyant qu'ils étaient hors de vue immédiate, Ivan la prit dans
ses bras et enfouit son visage dans ses cheveux. Eléana sentit ses tremblements de fureur et son coeur qui battait comme un oiseau
paniqué.
- Qu'est-ce qui s'est passé?
- J'ai essayé de fouiller son esprit, mais il a fait pareil que toi.
Eléana rit doucement:
- On a été éduqués tous les deux par Elios...
- J'ai cependant eu le temps de percevoir quelque chose qui ne m'a pas plu. Je ne suis pas sûr que nous devrions lui faire confiance.
Eléana le regarda:
- Tu es jaloux! dit-elle d'un ton malicieux.
- Ce n'est pas ca le problème, c'est qu'il ne nous a pas tout dit, et l'aura de son esprit était trouble comme pas permis...
Eléana pouffa:
- Il voulait peut-être juste te dissimuler les pensées qu'il a pour moi par crainte de te faire exploser de rage...
- Oh non! Au contraire, je crois qu'il les aurait étalées volontiers! Ton ami est un expert dans l'art de provoquer les gens. J'ai cru que
j'allais le tuer.
- Tu es fou de jalousie, dit-elle en pouffant.
- Il y'a un peu de ca...
Elle l'embrassa tendrement sur les lèvres:
- Tu es mignon quand tu es jaloux...
Elle ajouta en le regardant dans les yeux:
- Mais tu n'as vraiment aucune raison. Caleb, c'est mon bon vieux copain. C'est l'espèce de grand frère avec qui j'ai piqué des cerises
au maire. C'est le garnement avec lequel je me suis bagarrée dans les flaques de boue. C'est mon ancien compagnon de jeu car je ne
jouais pas avec les autres enfants parce que j'étais timide. C'est le grand frère qui m'a appris à manier ma psynergie. C'est comme un
membre de ma famille. Enfin, c'est ce qui me reste de mon enfance heureuse. Toi, tu es Ivan. Tu es l'homme qui m'a protégée. Tu es
celui que j'ai aimé tout de suite, même si ton pouvoir de télépathie m'a effrayée. Tu es celui à qui j'ai donné et mon âme et mon corps.
Tu es celui avec qui j'ai uni ma destinée. Tu es ma vie, mon oxygène. Tu es celui qui m'a rendue l'espoir. Je t'aime, Ivan, et je n'aimerai
jamais que toi. Fais-moi confiance...
- Pourtant, il a dit une chose qui n'était pas si faux...
Il baissa les yeux:
- Même après avoir lu ton esprit, il y'a des choses que j'ignore sur toi... J'ignorais par exemple totalement que ton fruit préféré était la
cerise, ou encore bien d'autres choses...
Eléana sourit doucement:
- Et alors? Tu as tout le temps pour apprendre à me connaitre en entier... Tu sais déjà plus que l'essentiel... Même Caleb ignore, pour la
prophétie. Ce n'est pas plus important à savoir sur moi que mon fruit ou ma couleur préférée?
- C'est vrai, dit-il d'une voix radoucie.
Il se sentait un peu mieux. Il dit enfin:
- Je veux que tu sois heureuse. Je ferai tout pour...
La jeune fille sourit:
- Je le suis, Ivan. Je ne peux pas l'être plus, du moins je n'en ai pas l'impression... Par contre, j'ai envie d'une chose là tout de suite...
- Et c'est?
- Embrasse-moi, murmura-t-elle avec tendresse.
Avec tout son amour, le jeune homme glissa ses mains autour du visage d'Eléana et l'embrassa longuement, savourant le petit arôme
de cerise que dégageait encore sa bouche...
Une heure plus tard, ils étaient tous repartis pour la chaîne de montagne après avoir rapidement expliqué toute l'affaire à Caleb qui
s'était dit prêt à les accompagner. Ivan et lui étaient à présent au stade de la paix... provisoire.
Caleb les avait vu vaguement s'embrasser et il avait eu du mal à se controler. Il en voulait à mort à Ivan d'oser poser ses mains sur
Eléana. Et Eléana était à lui, elle n'avait pas le droit de se laisser toucher par un autre homme! Il se tempéra finalement:
"Calme-toi, mon vieux. Il ne gagnera pas, tu le sais bien. Sois patient, que diable."
Lorsqu'ils s'installèrent pour la nuit à l'abri d'un arbre, Caleb en profita pour prendre la jeune fille à part:
- Je t'en veux, Eléana, lui dit-il enfin. Tu m'avais dit refuser les relations à cause de ta prophétie. Pourquoi ne m'as-tu pas tout
simplement dit que tu ne m'aimais pas?
- Je te l'ai dit, répliqua-t-elle. Tu es comme mon frère. Je ne t'ai jamais considéré autrement. Elle ajouta:
- Je sais ce que tu as essayé de faire avec Ivan. Tu as de la chance qu'il sache garder son sang-froid. Un autre t'aurait bousillé sur
place!
- Tu l'aimes?
Là, une question pareille ne méritait que la pure sincérité.
- Oui, je l'aime, répondit-elle en le regardant dans les yeux. Je l'aime plus que je n'ai jamais aimé personne en ce monde. Je l'ai aimé
dés notre première rencontre. C'est ainsi.
Il soupira, blessé:
- Un mystique de Jupiter! Franchement, je n'arrive pas à comprendre. Tu sais pourtant à quel point ce sont des êtres presque à part!
- Je suis d'accord, répondit Eléana. Ivan est unique...
- Tu ne peux pas te fier à lui, répliqua Caleb. Les mystiques de Jupiter s'entrainent à brider leurs sentiments. Si un jour dans une de ses
visions, il perçoit par exemple que tu es devenue une menace, il se retournera contre toi fissa! La voyante qui t'a parlé de ta prophétie
te l'a bien dit. Je te rappelle qu'elle a tué son propre frère pour éviter qu'il ne déclenche une catastrophe! Ils n'écoutent jamais
complètement leurs désirs individuels, car ils doivent veiller à l'équilibre du monde. S'il t'aimait autant qu'il le prétend, il aurait choisi la
chasteté!
- Il aurait pu faire ce choix lui aussi, répondit Eléana. Mais Ivan souffre de cela, justement. Il a toujours écouté plus son coeur que sa
raison. Mais jusqu'ici, il ne l'a pas regretté. Et je sais qu'il ne me fera jamais de mal. Il préférera se tuer lui-même.
- Soit. Mais je ne renoncerai pas, Eléana. Je t'aime comme un fou. Et je tiens à ce que tu le saches malgré tout. Tu n'es avec lui que
depuis une semaine. Tu as encore bien le temps de réfléchir.
- C'est déjà fait...
Caleb la regarda, et cette fois, une ombre de tristesse passa devant ses yeux:
- Et dire que je croyais t'épouser...
Il s'éloigna. Eléana faillit presque pleurer. Pourquoi fallait-il toujours que des gens souffrent autour d'elle?
La nuit venue et l'heure du repos ayant sonné, elle alla rejoindre Ivan. Celui-ci l'entoura de ses bras. Elle avait chaud. Elle était bien...
Elle oublia du coup instantanément sa conversation avec Caleb mais...
- Qu'est-ce qu'il te voulait? demanda-t-il.
- Il essayait de savoir jusqu'à quel point je t'aimais... Je crois qu'il a compris, à présent.
- Il ne renoncera pas pour autant...
- Eh bien, il souffrira, soupira Eléana.
Elle remonta plus la couverture sur eux, se blotissant contre sa poitrine. La minute d'après, Ivan s'empara de ses lèvres avec une ardeur
surprenante. Elle comprit immédiatement son humeur et la partagea. Il voulait qu'elle oublie Caleb... Pas dûr ca... Elle sentait déjà des
sensations furieuses se manifester dans son corps et lui rendit ses baisers avec fougue. Ils ne pourraient pas aller bien loin ce soir, les
autres dormaient pas loin d'eux, mais néammoins, ils partagèrent un moment brûlant rien qu'en se caressant et en s'embrassant, puis
s'endormirent bien serrés l'un contre l'autre...
