Chapitre 44: Le triomphe d'Esméros

Ils voyagèrent plusieurs jours sans incident notable. Caleb paraissait s'être complètement replié sur lui-même, ce qui faisait du bien aux
autres, et surtout à Ivan; enfin, il était venu à bout de ce rival gênant. Car le jeune homme ne s'approchait même plus d'Eléana...
La situation faisait souffrir la jeune fille, mais elle s'en contentait. Au moins, son couple n'était pas en danger. Ivan semblait d'humeur
plus joyeuse, même s'ils n'avaient toujours pas eu l'occasion de passer une autre nuit seul à seule...
Au bout de quelques temps, ils virent apparaître les hautes chaînes de montagne qui leur faudrait grimper. Elles étaient splendides,
couvertes de neiges éternelles. Il avait beau faire une chaleur étouffante parce qu'ils étaient toujours en plein sud, ils savaient qu'une
fois en hauteur, ils devraient prendre des capes chaudes. Le temps se refroidirait rapidement en hauteur, ils en étaient conscients. Ils
arrivèrent finalement dans le minuscule village de montagne d'Inil. Celui-ci comportait un sanctuaire dédié aux adeptes de Mercure; les
amis le visitèrent avec intérêt. Il avait de jolies statues turquoises de Djinn de Mercure aux yeux de saphir et un autel qui paraissait être
de cristal mat. L'auberge dans laquelle ils allèrent étaient réputée pour sa rôtisserie et le repas fut fameux ce soir-là. Mais Caleb
pensait à autre chose:
"J'ai été assez patient comme ca, je crois bien qu'elle va m'obliger à me débrouiller autrement... Surtout que son imbécile de petit
copain se méfie, maintenant. En voulant me moquer de lui, je m'en suis fait un bel ennemi..."
Il soupira. Il aimait Eléana. Il aurait préféré qu'elle se joigne à lui par consentement. Ca n'avait pas été facile de la trouver, et d'écarter
les dangers... Comment allait-il faire?

Allongé sur son lit, Ivan soupirait. Ils n'y avait que des chambre individuelles, et ils occupaient la moitié de l'auberge à eux seuls. Eléana
et lui avaient pu à peine se voir cinq minutes. "Entre deux portes", avait dit Caleb... Il n'y avait pas à dire, la chance le servait, celui-là...
Ivan avait beau avoir confiance en Eléana, il était vraiment en manque d'elle... Il aurait voulu qu'elle soit juste là, près de lui... La serrer
dans ses bras...
L'embrasser...
Il se leva d'un bond. Il n'avait qu'une envie, c'était d'aller dehors. Juste s'apaiser, cinq minutes. Il était incapable de s'endormir dans l'état
où il était. Son coeur battait trop vite, il était énervé à souhait. Il se demanda si Eléana dormait déjà. Puis enfin, il sortit de sa chambre,
se promettant de faire une balade d'un quart d'heure puis de revenir.

De son côté, Eléana était allongée sur son lit, toute habillée, les yeux grands ouverts. Elle aussi pensait à Ivan. Elle avait presque envie
de pleurer. Elle n'aimait pas être loin de lui, même si elle savait qu'il était dans les parages... Elle avait besoin de ses bras, elle avait
besoin de lui...
Elle entendit vaguement des pas dans le couloir. Cette démarche, elle l'aurait reconnue entre mille... Elle sentit son coeur battre plus fort
lorsque les pas s'arrêtèrent... Devant sa porte.

Ivan n'avait pas pu s'en empêcher. Il aurait tant aimé la voir, juste une seconde... Etre avec elle... Il ne supportait pas d'être sans elle...
Cela faisait trop longtemps déjà... Se voir en coup de vent, ca lui faisait peur... Il aurait donné n'importe quoi pour pouvoir la tenir dans
ses bras une nuit... Il effleura doucement le plancher de la porte...

Eléana se précipita vers la porte. S'il était là, elle voulait qu'il soit près d'elle. C'était un désir fou, impossible à contrôler. Elle l'ouvrit.

Ivan la regarda, le coeur battant. Elle lui attrapa la main et l'entraina. Il se laissa faire sans hésiter. La porte se referma sur eux.
La frustration avait complètement décuplé leur désir. Leurs lèvres se mêlèrent en un baiser brûlant, et une sensation violente se
propagea en eux à la vitesse d'un feu de forêt. Eléana sentit sa robe glisser au sol et sa peau frémit violement sous les caresses de
son amant... Lui était déjà torse nu et la porta sur le lit, la sentant l'ensserrer de ses jambes, son souffle se coupa sous le choc des
sensations... Il avait presque eut peur de ne pas arriver jusque là. Ils se débarrassèrent en moins de quelques secondes des tissus qui
auraient pu encore les recouvrir et leurs corps, leurs âmes leur semblèrent fusionner instantanément. La crainte d'être entendus ne
faisait que décupler l'envie qu'ils avaient l'un de l'autre, aussi ils ne purent se contenir longtemps et la puissance de l'orgasme les laissa
tous deux stupéfaits, haletants. Appuyé sur ses coudes, Ivan regarda la jeune fille avec surprise, et presque honteux. Il devait s'être
écoulé pas plus de dix minutes et surtout, il avait honte de la manière dont ca s'était passé; elle, qu'il aimait plus que tout, qu'il
respectait et chérissait, il avait le sentiment de l'avoir traitée comme une vulgaire courtisane.
- Pardonne-moi, murmura-t-il à son oreille. Je suis désolé...
Mais Eléana avait les yeux encore brillants de langueur. Elle était plus surprise qu'honteuse:
- J'en avais tellement envie, soupira-t-elle. C'était si étrange... Est-ce toujours ainsi, l'amour?
- Je n'en sais rien, soupira le jeune homme. Tu es la seule que j'ai aimée autant...
Elle se blottit dans ses bras, frissonnante. Après la brûlante ardeur de l'acte, elle commencait à sentir le frais de l'air sur sa peau. Ils se
glissèrent sous la couette et elle resta contre son torse, complètement alanguie:
- J'espère que tu vas rester...
Ivan fut parcouru d'un frisson:
- Je le voudrais bien, mais j'espère que ton cher ami ne se rendra pas compte de ce qui s'est passé, ou je crois bien que le sang
coulera...
Eléana lâcha un sifflement furieux:
- Je couche avec qui je veux, ca ne le regarde pas... C'est toi qui a tout droit sur moi, et personne d'autre!
- Il ne le voit pas comme ca, malheureusement.
Eléana se redressa:
- Sans blague? Il t'a dit, pour cette histoire de fiançailles?
- Qu'il avait parlé à ton père juste avant que tu t'en ailles, oui...
- J''aurais dit non. Il est vraiment gonflé...
- Il ne reconnaît pas notre relation à cause de ca. Pour lui, on va dire que tu es toujours libre... et à conquérir...
- Quand je pense que pour les Naëks, l'union des corps est considéré comme un acte de mariage... soupira Eléana. Dans quels
moeurs stupides on vit...
- Nous avons de la chance d'être des guerriers, soupira Ivan. Si je t'avais connue dans Kalay, j'aurais dû te demander te m'épouser
avant toute chose, et bien sûr, tu aurais refusé...
- Tu penses vraiment que je refuserais si tu me le demandes? dit-elle d'un ton étonné.
- Je te connais, tu refuseras tant que tu n'auras pas été sûre à cent pour cent de revenir vivante de notre voyage. Sinon, ce serait fait
depuis longtemps!
Eléana regarda Ivan avec tristesse:
- Tu me connais que trop bien...
- Je sais que l'incertitude de ton avenir m'interdit de t'en demander autant. J'ai déjà eu plus que je n'aurais jamais imaginé recevoir de
toi...
Ele lui caressa tendrement la joue:
- Ivan... Si jamais j'en réchappe, tu sais que mon coeur t'appartiendra pour toujours.
- Je le sais.
Il sourit, comblé. Il avait eu tort de penser que Caleb pourrait réussir à mettre en danger leur couple... Il y'avait trop d'amour et de
respect entre eux deux pour cela... Les âmes soeurs existaient, il en était sûr...

Il quitta Eléana très tôt, la laissant endormie. Il revint dans sa chambre et dormit encore une demie-heure, le temps que tout le monde se
réveille en même temps. Il n'était pas très reposé, mais la nuit qu'il venait de passer avait été l'une des meilleures de sa vie; après avoir
parlé longuement, ils s'étaient laissés aller et avaient compensé largement la frustration de la semaine. De plus, à présent, subsistait à
présent entre eux la promesse tacite, mais informulée, qu'ils se marieraient si Eléana survivait à la prophétie; c'était si évident qu'il n'y
avait pas besoin d'en parler. Caleb serait fou de rage s'il savait, et Ivan savoura cette petite victoire secrète...
"Tu peux toujours essayer de nous séparer, pauvre imbécile... Tu crois que ce n'est qu'une amourette, mais tu n'as aucune idée de la
profondeur de notre relation... Pour toi, aimer une femme se limite à la conquérir comme un trophée; tu es complètement immature et
incapable de comprendre ce qui peut lier deux personnes. J'aime Eléana de tout mon coeur, de tout mon corps et de toute mon âme.
Elle fait partie de moi, de ma chair. Si demain elle disparaissait, je parie que je le sentirai, même sans don de prophétie. Parce que
nous sommes liées, elle et moi. Pour toujours."
Caleb avait d'autres pensées. Il allait devoir employer la manière forte pour obtenir d'elle ce qu'il voulait et cela ne lui plaisait guère. Il
était tant qu'il montre ce qu'il était devenu en quelques semaines; un homme fort. Un homme qui pouvait obtenir tout ce qu'il désirait... il
voulait Eléana et il l'aurait.

Ivan sentit une violente migraine lui vriller les tempes alors qu'il marchait. La minute d'après, il vit... Une vision d'à peine quelques
secondes. Eléana, dans une riche chambre... mais avec des menottes aux poignets. Et elle pleurait...
Le jeune homme sentit instantanément la peur lui griffer le ventre. On allait refaire une tentative pour enlever Eléana; et cette fois-ci, ca
marcherait. Il se rapprocha d'elle. Il était prêt à tout pour l'en empêcher...
Caleb sentit un frémissement d'excitation le parcourir. Le plan allait se réaliser, il en était certain. Ivan n'avait aucune idée d'où viendrait
le coup... Et donc, il ne pourrait pas protéger Eléana, cette fois-ci...
Elle allait être à lui.
Ils se trouvaient à présent sur un petit chemin escarpé en montagne. Caleb sentit son estomac se tordre. C'était pour maintenant, il
avait envoyé les informations. Il fallait que tout se passe sans la moindre anicroche.

Au détour du chemin, des cavaliers apparurent. Une bonne trentaine. Vlad et Pavel lançèrent des stalactites, Garett et Lina optèrent
pour des psynergies de feu, et les autres... n'eurent pas le temps d'attaquer.
En effet, une espèce de brume rosée et opaque apparut et tomba sur eux. Eux qui étaient déjà entrain de lançer des psynergies se
sentirent coupés dans leur élan:
- De la poudre Naëk! hurla Cylia.
- Oh non, là ca craint, fit Garett.
- Ne paniquez pas, cria Eléana, prenons nos armes! Lame de Skadi!
Le bâton devint aussitôt sabre, et la minute d'après, une gigantesque muraille de glace s'éleva, gelant la moitié des cavaliers. Mais les
autres avaient déjà fait une percée à revers et ce fut la débanbade. Personne ne comprit grand-chose à ce qui se passait. Garett et
Pavel se retrouvèrent assomés. Ivan donna de grands coups de bâton, mais il ne faisait pas grand-mal. Privé de sa psynergie, il était
pratiquement inoffensif. Et la lame de Némésis ne fonctionnait qu'en combat singulier! Déjà, ils se faisaient submerger, assomer... La
dernière qu'ils virent, ce fut soudain un cavalier au masque et à la cape vert éméraude. Celui-ci leva la main... et des stalactites leur
tombèrent dessus, les assomant violemment, à présent qu'ils étaient sans défense.
- ELEANA!
Ivan venait de voir son amie s'écrouler près de lui. Il était le seul encore debout sur le champs de bataille. Mais où était Caleb? Il ne
l'aperçevait pas parmi les corps des soldats, ou parmi ses compagnons qui étaient évanouis... A cet instant, le cavalier lui donna un
coup du plat de la lame qui le jeta au sol et l'assoma...

Esméros s'avanca au millieu du champs de bataille. Une dizaine de soldats étaient encore valides. Sur son cheval, il en imposait. Il eut
un ricanement de triomphe; c'était finalement lui le gagnant, ces imbéciles avaient cru pouvoir lui enlever Eléana... Et bien non. Elle était
à lui, désormais.
Complètement sans défense.
- Maître! dit l'un des soldats. Et si on en profitait pour leur trancher la gorge?
- Allons, ca ne se fait pas de frapper des ennemis à terre, ricana Esmeros. Encore que pour le blondin, je serai presque tenté de faire
une exception...
Il dit enfin:
- Non, c'est inutile. Je ne suis pas Antinos, après tout... J'ai ce que je voulais.
Il descendit de son cheval et avec douceur, souleva le corps de la jeune princesse aux quatre étoiles. Depuis le temps... C'était un
moment exceptionnel. Après toutes les déceptions de ces derniers jours...
Il la prit sur son cheval et il dit:
- Tous à la forteresse! Il est temps!
Puis il sortit de sa poche une fiole qui contenait une poudre rosée scintillante et en versa sur la tête de la jeune fille:
- Evitons que la demoiselle ne se blesse en essayant de m'attaquer à son réveil...
Sa cape vert éméraude vola derrière lui tandis qu'il se détournait du chemin de montagne et se dirigeait vers le nord...