Chapitre 48: Vivre...

De nouveau, Eléana pleurait. Elle avait perdu la notion du temps, et elle était maintenant prisonnière de Caleb. Elle ne savait plus quoi
faire. Il ne reconnaîtrait jamais ses torts, elle l'avait compris. Jamais elle n'aurait pensé qu'il serait capable d'aller jusque là...
Elle ne mangeait pas, ou à peine. Elle était complètement au désespoir. Elle était soigneusement enfermée, et son geôlier veillait bien
à ne lui laisser aucune possibilité... Elle ne pouvait pas non plus se tuer. Bref, tout était fichu.
Elle se demanda si ses amis avaient la moindre idée d'où elle se trouvait. Sûrement pas, sinon, ils auraient déjà débarqué. Elle savait
qu'Ivan devait sûrement la chercher partout, qu'il devait remuer ciel et terre pour la retrouver...
Ivan...
Quand elle pensait à lui, elle avait des frissons. Elle se demandait si Caleb avait dit vrai... Non, impossible! Elle connaissait suffisament
Ivan pour savoir que jamais il n'aurait mis sa vie volontairement en danger. Il l'aimait, elle le savait. Elle n'en doûtait pas un instant...
Comment aurait-elle pu, avec tout ce qui s'était passé entre eux...
Elle gardait en elle soigneusement le souvenir de ses bras, la chaleur de son corps contre le sien...
Parfois, en pleine nuit, d'autres refaisaient également surface...
Ses lèvres qui avaient parcouru son corps...
Ses mains caressant sa poitrine nue, frémissante de désir...
Sa langue à la saveur si douce...
Leurs deux corps unis, l'intensité de leur étreinte, son souffle haletant se mêlant au sien, le plaisir si doux, puis si violent...
Dans ces moments-là, elle se réveillait en sursaut avec la brûlure dans le creux des reins. Et à chaque fois, elle finissait en larmes, le
coeur fendu de douleur. Il lui manquait tellement...
Elle haïssait de plus en plus Caleb. Qu'avait-il à vouloir la détruire comme ca? Comment pouvait-il prétendre l'aimer et la faire autant
souffrir?

Caleb, de son côté, prenait son mal en patience. Ses espions lui ramenaient régulièrement de superbes informations sur Antinos et il
en était fier. Il savait qu'Eléana lui en voulait toujours, quand il allait la voir, elle refusait obstinément de lui parler. Son mutisme trahissait
sa colère et son chagrin mieux que ses insultes. Mais cependant, il avait une petite victoire, déjà; il lui avait prouvé qu'il était au moins
aussi doué qu'Ivan, et ca, c'était quelque chose. De plus, il savait aussi qu'il avait réussi à semer un léger doûte dans son esprit, un
doûte qui s'intensifierait dés que les mystiques d'Antinos commenceraient à l'attaquer, ce qui ne devait pas tarder à se produire. Avec
patience, il la conquérait, il le savait...

Cependant, il avait bien vu que l'état moral d'Eléana empirait et un soir, il alla la voir alors qu'elle était déjà couchée. Elle ne réagit pas à
sa présence. Il dit enfin:
- Les serviteurs disent que tu t'obstines à quasiment rien avaler... Pourquoi te faire du mal comme ca? A quoi cela rime-t-il?
La jeune fille ne lui répondit pas, elle se contenta de lui tourner le dos.
Caleb dit alors:
- Ca ne sert vraiment à rien, Eléana... Je sais que tu me hais, mais à ce point...
- Je te méprise, se contenta-t-elle de répliquer.
- Tu me dois la vie, tu sais...
- Laisse tomber!
Elle fit une pause et dit:
- Tu étais l'une des personnes en qui j'avais le plus confiance et tu m'as trahie...
- Non... Je ne t'ai pas trahie! dit Caleb d'une voix tremblante.
- Si!
- C'est toi qui le vois comme ca, mais je ne t'ai pas trahie. Je ne t'ai pas livrée à Antinos, comme j'aurais pu le faire. J'ai subi la torture
pour toi, pour te protéger. J'ai tenu le coup tous les jours, même quand la douleur était insupportable, parce que je t'aime...
- Non, tu ne m'aimes pas! Sinon, tu me laisserais partir!
- Si je te laisses partir, Antinos t'aura...
- Non! Il m'aura si je reste ici!
- Eléana, je te promets que tu es en sécurité ici...
- Je n'y crois pas...
- Moi vivant, il ne t'aura pas!
- Laisse-moi!
Caleb lâcha un soupir. Il dit enfin:
- Eléana, toi et moi, nous nous connaissons depuis toujours. Crois-moi, je sais ce qui est le mieux pour toi, je n'ai jamais pensé qu'à
cela de ma vie... T'aider, te soutenir... Te protéger... Jamais je ne ferai quelque chose qui te ferait du mal...
- Sauf m'empêcher d'être avec Ivan...
- Un jour, tu m'en remercieras, répliqua-t-il.
- Sûrement pas!
- Je sais, je sais que tu l'aimes... Mais ca passera avec le temps...
- Je pourrais dire la même chose pour toi, que tu m'aimes aujourd'hui, puis que ca te passeras...
- Non, répliqua Caleb. Ca fait depuis notre enfance que je t'aime.
Eléana resta silencieuse.
- Sérieux, tu l'as connu combien de temps? Un mois et demi?
- Peu importe... Je l'aime...
Caleb soupira. Il fallait qu'il arrive à comprendre ce qui la liait tant au jeune homme blond. Il dit enfin:
- Parle-moi... Raconte-moi.
- Pff! De quoi? Tu ne comprends rien à ces choses-là, tu es trop égoïste...
Caleb se sentit blessé. Il répliqua:
- Je m'en fiche, aide-moi à comprendre ce qui t'attache autant à lui! Comment a-t-il réussi là où j'ai échoué? Comment a-t-il pu être
aimé de toi?
Il ajouta:
- En plus, vous êtes sacrément différents de caractère! Toi, tu es timide, mais surtout, tu as un caractère fier et sacrément emporté...
Lui, c'est le calme incarné...
- Nous sommes complémentaires...
Elle ajouta:
- Tu ne peux plus rien y changer, Caleb. Je te hais. Peu importe que tu aies raison ou tort, tu es entrain de me tuer à petit feu en me
séparant de l'homme que j'aime plus que tout.
- Pfff! Lubie de gamine!
- Non! répliqua-t-elle d'un ton furieux. Loin de là! Lui et moi, c'est bien autre chose qui nous unit, mais tu es incapable de comprendre
ca! Et maintenant, laisse-moi!
Caleb haussa les épaules. Bon, il n'y avait rien à en tirer tant qu'il n'aurait pas prouvé à Eléana qu'il disait la vérité... Ca devenait dûr
d'attendre...

Une longue semaine s'écoula. Et à ce moment, quelque chose changea.
Un matin, Eléana s'éveilla prise de vertige. Il fallut un moment pour que les tremblements s'arrêtent. Ca y'est, elle était entrain de mourir,
elle en était sûre... Mais de quoi? Quelle étrange maladie était entrain de la saisir?
Elle réfléchit et pensa à la sous-alimentation qu'elle s'était infligée; son corps devait commencer à réellement s'affaiblir. Elle était
entrain de mourir, oui, pas de doûte. Elle mourrait de chagrin. Elle mourrait de désespoir. Son coeur pleurait tous les jours. Ses
battements étaient de plus en plus douloureux. Elle allait mourir, et mourir vite.
Elle s'endormit à nouveau, s'éveilla quelques heures après. Un serviteur avait déposé de la nourriture, comme à l'accoutumée. Elle
avait un peu faim, alors, elle s'approcha et picora. Pouah! Parfaitement immangeable. Elle réessaya, se força à avaler. Mais d'un coup,
l'odeur lui parut écoeurante, et elle sentit une violente nausée la prendre brutalement. Elle se leva en vitesse et alla vomir dans la
vasque sanitaire. Elle avait peu de choses dans l'estomac, aussi, elle en fut surtout quitte pour de violentes contractions
oesophagiennes qui lui coupèrent le souffle pendant deux bonnes minutes.
"Je vais crever..."
Elle se rinca la bouche et retourna se pelotonner dans son lit. Elle avait des douleurs au ventre. Son coeur battait à petits coups
redoublés. Peut-être qu'on l'avait empoisonnée? Peut-être qu'une servante jalouse en avait eu assez?
Vers le soir, les malaises empirèrent, et cette fois, elle se sentit avoir de violentes sueurs. Elle alla prendre un bain d'eau fraîche(pour
une fois que le confort servait à quelque chose) et tenta de se reprendre. Elle détestait se sentir sale. Et là, à cette minute, elle avait
l'impression d'avoir une saleté dans le corps. A cet instant, elle sentit de nouveau un grand coup de poing dans son estomac, et dut
vomir à nouveau. Elle se rinca la bouche, se regarda dans le miroir; elle avait les yeux cernés, et elle était blanche comme un lavabo.
"Bon sang, qu'est-ce qui m'arrive?"
Elle avait la sensation qu'il y'avait vraiment quelque chose de pas normal. La sous-nutrition n'aurait pas suffit à lui faire avoir des
malaises de ce genre... Du moins, pas d'un coup, comme ca... Elle se demanda combien de temps elle était ici... Il lui semblait que ca
faisait plus longtemps qu'elle le croyait... Enfin, elle crut avoir la réponse; ses règles ne devaient plus tarder, et elle était malade parce
qu'elle n'avait pas beaucoup mangé, ce qui n'était pas une chose à faire quand on pouvait l'éviter, sinon, le début d'hémorragie
provoquait des malaises...
Mais elle réalisa qu'elle ne saignait pas...
Soudain, une idée la frappa. Oui, elle était ici depuis plus de temps qu'elle le croyait... Alors elle se mit à compter. Une fois, deux fois.
- Oh, bon sang!
Elle tenta à nouveau de se remémorer depuis combien de temps elle était ici, et réalisa que cela devait déjà faire un mois. Peut-être
même plus...
- Oh, bon sang!
Elle se tut et posa ses mains sur son ventre, le coeur battant. Elle n'avait plus aucun doûte quand à ce qui lui arrivait; Ivan... la nuit qu'ils
avaient passée à l'auberge... L'amour qu'ils avaient l'un pour l'autre allait avoir un prolongement de chair et de sang! Les larmes lui
montèrent aux yeux. Elle était si heureuse, et en même temps, triste. Triste pour un enfant qui allait naître prisonnier... Et surtout, qui
serait probablement menacé, car elle était sûre que Caleb en deviendrait fou.
Et à cette instant, une idée violente la frappa.
L'enfant ne naîtrait jamais. Ivan ne l'avait pas vu venir au monde. Donc, elle ne survivrait pas. Il lui avait bien dit que les mystiques d'air
voyaient toujours forcément lorsqu'ils procréaient; s'il n'avait vu que du noir, c'était parce que l'enfant n'était pas encore né. Et il n'était
vraiment pas sûr qu'il survive.
A moins qu'Ivan avait eut une autre vision entre-temps, mais comme cela faisait maintenant un mois qu'ils avaient été séparés, il n'avait
pas pu l'en avertir!
Elle retourna sur son lit, ne sachant comment réagir. Si l'enfant vivait, ce ne serait pas facile non plus. Il avait été conçu hors mariage,
déjà; une faute relativement grave. Ensuite, sa mère était frappée d'une malédiction assez importante, et de plus, voyager avec un
enfant aussi petit, c'était irresponsable...
Mais elle ne pouvait pas l'abandonner non plus! Et Ivan, qu'en dirait-il? Elle n'en savait rien.
"Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire?"
Elle lâcha un soupir et enfin, trouva la réponse. Vivre et retenter de s'enfuir, surtout. Elle ne pourrait pas le mettre au monde ici, il n'en
était pas question. Quitte à faire ca à la sauvage, en pleine nature; la psynergie de soin lui éviterait les complications dûes à
l'enfantement.
Et après?
Et bien, elle verrait. Elle trouverait sûrement une solution. Par exemple, sa mère devait être arrivée chez son oncle. Elle savait que Mary
était assez ouverte pour prendre l'enfant en charge, sans poser de question. Ensuite, elle repartirait à la guerre... Et ferait tout pour en
revenir. Et elle reviendrait élever son enfant...
A présent, elle se posait la question de savoir comment Ivan allait prendre la nouvelle... A moins que son don ne l'ait déjà averti. Si ca
se trouve, il était en panique total. Mais Eléana le connaissait assez bien pour savoir qu'il assumerait cette responsabilité avec elle. Au
fond, il devait être soulagé à l'idée de pouvoir espérer un destin plus heureux pour eux deux...
Elle se demanda à qui ressemblerait l'enfant... Elle espèra qu'il hériterait du beau violet des yeux de son père... Elle, elle était trop
banale à son goût. Elle était sûre que son enfant serait un petit ange...
Lorsqu'on lui amena son repas du soir, cette fois, elle le mangea, même si elle sentit de nouveau des nausées la saisir. Elle se fichait
de son propre sort, mais elle voulait satisfaire le besoin du bébé. Par contre, il fallait vraiment qu'elle s'évade et qu'elle essaie de
survivre.
Pour cet enfant qui était peut-être un coup du destin...