Chapitre 50: Le deuil de l'innocence...

Lorsqu'Eléana se réveilla ce matin-là, elle sentit brutalement une douleur fulgurante dans le bas-ventre. La minute d'après, elle sentit
une humidité couler entre ses jambes... Une chaude humidité qui devint fontaine...
- NON! Au secours!
Son enfant... Son enfant était entrain de mourir... Elle tenta de mobiliser sa psynergie, mais celle-ci ne répondit pas.
- A l'aide!
La porte s'ouvrit violemment, laissant place à Caleb.
- Eléana? Mon petit ange, qu'as-tu?
Il vit le sang et poussa un juron avant d'incanter:
- Soin!
Mais cela n'eut guère d'effet; le corps voulait tout expulser, et tout les soins du monde ne serviraient à rien. Eléana s'évanouit. Ne
sachant que faire, le jeune homme fila la porter aux guérisseurs. Et là, eux purent leur dire ce qui s'était passé:
- Elle était enceinte, affirma le chef des guérisseurs, un mystique d'eau à la longue barbe blanche qui s'était spécialisé dans les sorts
de guérison. L'embryon a été rejeté... Elle s'est trop sous-alimentée... A présent, elle va bien, mais elle a besoin de repos et le choc
n'est pas encore passé.
Caleb en avait été fou de rage. Sous son masque, il restait le terrible Esméros et ignorait le pardon. Il fila dans la chambre de la jeune
fille qui avait repris connaissance et sanglotait misérablement. La minute d'après, il l'avait giflé violemment:
- Salope! Comment as-tu osé...
La minute d'après, une liane jaillit du poing d'Eléana, en larmes et le projeta en arrière:
- Ne m'approche pas!
La minute d'après elle s'exclama:
- Je te rappelle que tu n'as aucun droit sur moi! Nous ne sommes pas mariés!
- Et avec Ivan, tu l'es, peut-être?
- Peu importe!
Elle était à présent brisée et sanglotante:
- Nous nous aimons plus que tout... Ce qui s'est passé entre nous, ca s'est vraiment fait par amour. Et peu m'importe que je ne sois pas
unie à lui "officiellement", Caleb! Ivan est le seul homme que j'aimerai jamais, je n'ai pas besoin de sacrément pour ca! Je suis libre! A
présent, si tu veux me tuer, vas-y! De toute façon... Je voudrais être morte...
Le jeune homme la regarda. Sa colère retomba aussi vite qu'elle était venue. Il voyait Eléana, si fragile, si blessée... Il avait les larmes
aux yeux, à présent.
- Je suis désolé, murmura-t-il. Si j'avais su...
Sous son masque, elle ne pouvait pas voir ce qu'il ressentait. Il vérifia que la pièce était vide et le retira. Puis il s'assit sur le lit:
- Si j'avais su que tu étais enceinte de lui, j'aurais peut-être agi differement...
Il ajouta:
- J'aurais presque envie de te rendre à lui, à présent... Mais si je le fais, Antinos te retrouvera. C'est vraiment l'unique raison...
Il se surprenait lui-même. Il avait une folle envie de tuer Ivan, mais en même temps, une autre partie de lui était de nouveau apitoyée.

Apitoyée par le choc d'avoir vu Eléana vulnérable. Eléana avec un enfant, seule et désespérée par sa faute. Car il savait que c'était lui
en partie qui l'avait tué; si Eléana ne s'était pas sous-alimentée, il n'y aurait pas eu d'avortement brutal. Or, si Caleb avait fait durant ces
dernières semaines des actes très peu recommandables, il n'était pas pour autant pourri au point de tuer un gosse! Eléana sanglotait
déjà:
- Il est mort... Et c'est moi qui l'ait tué...
Son coeur était déchiré. Elle allait mourir de chagrin, cette fois, elle en était sûre. Elle n'y tenait plus. Ivan n'était pas là, et jamais elle
n'avait eu autant besoin de lui...
- Eléana, je suis désolé... Vraiment désolé...
- Mais tu ne me libéreras pas pour autant...
- Je ne peux pas...
- Alors, va te faire voir...
Elle se remit à sangloter. La mort de son enfant la tuait. Elle n'arrivait pas à s'y faire. Elle savait pourtant que cela allait arriver, qu'il ne
vivrait pas, puisqu'Ivan ne l'avait pas senti venir...
"Ivan, pardonne-moi... Je n'ai pas su le protéger... J'ai été incapable de protéger notre enfant à nous, qui aurait pu naître peut-être...
Avoir sa chance..."
Les larmes lui serraient la gorge. Elle avait aimé cet enfant dés qu'elle avait su qu'il existait, qu'il grandissait en elle. Et elle l'avait tué.
Lamentablement tué...
Comment pourrait-elle jamais se regarder dans une glace après ca? Comment oserait-elle seulement regarder Ivan dans les yeux? Elle
jeta un coup d'oeil sur le côté et se rendit compte que Caleb était encore là.
- Tu es content de toi? lui demanda-t-elle d'un ton brusque.
Caleb lâcha un soupir:
- Tu me crois un monstre à ce point? J'ai été furieux, mais je n'aurais jamais voulu faire de mal à ton enfant... Qui que soit le père, c'est
un enfant!
Eléana baissa les yeux:
- Non, c'est vrai... C'est plus de ma faute que de la tienne, de toute façon...
Caleb s'assit sur le lit:
- Tu feras une très bonne mère, Eléana, je n'en doûte pas. Celui-ci n'a pas pu vivre, mais n'oublie pas que lorsqu'Antinos sera vaincu, tu
pourras en avoir d'autres, et ils vivront dans un monde en paix...
- Il n'y en aura pas d'autres, puisque je n'ai plus de père pour les concevoir! Abruti!
Caleb lâcha un soupir:
- Je ne fais pas l'affaire, moi? Faut-il vraiment que ce soit Lui?
- Caleb, va te faire voir!
- Non, j'ai bien l'intention de rester là, répliqua-t-il. Tu vas mal, je ne te laisserai pas seule!
- C'est ca, fais le cavalier noble et généreux... En attendant, c'est toi qui m'a maintenue prisonnière ici!
- Pour te protéger...
- Laisse-moi!
- Non...
Il lui caressa les cheveux. Elle aurait voulu lui dire de partir, il était son ennemi, mais en même temps, elle n'arrivait pas à s'y résoudre.
Elle s'effondra, à nouveau en pleurs. Il la prit tendrement dans ses bras. Eléana aurait tant voulu avoir le courage de lui dire d'aller se
faire voir à nouveau, mais elle n'y arrivait plus, car elle savait qu'en dépit de tout ce qu'il lui avait infligé... Il l'aimait. Et elle voyait qu'il
n'avait qu'une envie, c'était de la consoler, qu'il était prêt à tout pour ca, hormis la seule chose qu'elle lui avait demandé; la libérer.
- Je te hais, gémit-elle dans ses bras.
- Tue-moi alors, répliqua-t-il.
Eléana se dégagea:
- Tu es ignoble!
Sa colère avait repris le dessus. Caleb eut un petit sourire triste:
- Tu me hais pour ce que j'ai fait, mais tu sais qu'au fond, je suis toujours ton meilleur ami. Et ca ne change rien.
Eléana hocha la tête:
- Oui. Tu as raison. Je voudrais te tuer, mais j'en suis incapable. Tu es et reste mon meilleur ami, alors que pourtant, je devrais te
maudire... Car tu vas faire rater tout ce pourquoi je me suis sacrifiée!
- Et si ce n'est pas le cas? Si au final, j'avais raison, me haïras-tu encore? Car ta haine est le fruit de ta raison, mais si elle n'a plus de
raison d'être, que restera-t-il dans ton coeur, Eléana?
Il ajouta:
- Je me fiche de ta haine, au fond, Eléana. Je sais pourquoi j'ai agi comme je l'ai fait, et ca me suffit. Maintenant, veille à guérir, et vite.
Car bientôt, tu comprendras mieux.
Il marqua une pause et dit:
- Eléana, je t'en prie. Je t'en supplie. Laisse-moi te prouver que j'ai raison. Quand tu seras sortie d'ici, je ne veux plus t'enchaîner. Ca
me fait trop mal. Ne m'y force pas. Tu promets que tu ne t'enfuieras pas avant que je t'ai donné toutes mes raisons de croire que j'ai une
réelle chance contre Antinos?
Il l'avait regardé dans les yeux, le regard larmoyant. Il était sincère, cela se voyait, et la jeune fille sentit son coeur se serrer. Elle se
contenta de répondre:
- Tu promets d'être sincère avec moi si je t'accorde ce que tu demandes?
- Je l'ai toujours été...
Il demanda:
- Alors... Tu me promets?
Eléana réfléchit un instant. Ce qu'il lui demandait était assez redoutable, car si ses amis prenaient le risque de la délivrer, elle allait bien
être obligée de les suivre. Elle répliqua alors:
- Tu as trois jours. Après si tu échoues, où je redeviens ta prisonnière, ou alors je m'enfuis et tu ne me reverras plus!
- Et si je réussis?
- Tu te débrouilles pour prévenir mes amis. Et tu les laisses décider, Caleb.
- Si Ivan t'aime autant qu'il le prétend, il te dira lui-même de te retirer du combat et de demeurer dans la forteresse, quand je leur
exposerai ma solution.
- Il refuseras d'être séparé de moi à nouveau!
- Alors, c'est qu'il ne t'aime pas autant qu'il le prétend, puisqu'il préfére t'avoir près de lui et en danger, plutôt que de te laisser à moi,
plus apte à te protéger...
- TAIS-TOI!
- Ah, j'ai touché un point sensible!
Eléana le fusilla du regard:
- Jusqu'à présent, le moins correct de vous deux a bel et bien été toi et je n'en démordrai pas!
Caleb haussa les épaules:
- Bon, je vais y aller, si tu t'énerves trop, tu ne vas pas te rétablir... Mais j'espère pour Ivan qu'il est aussi fin joueur que moi, ou j'ai bien
l'impression qu'il ne va pas te garder longtemps...
Et il remit son masque avant de sortir de la pièce.
- Bon sang! Quel abominable manipulateur!
Et elle s'était laissée à moitié piéger. Elle était tellement en colère contre lui qu'elle crut exploser. Mais en même temps, elle se sentait
si faible qu'elle sentit le désespoir la consumer de nouveau. Elle prit son parti. Bon. Trois jours. Après, elle retenterait tout pour s'enfuir.
Il allait voir ce qu'il allait voir...
Puis de nouveau, elle pensa à son enfant et le chagrin la submergea. Où tout cela allait-il la mener?

Elle fut rétablie le lendemain et Caleb alla la chercher pour la mener au jardin. Cette fois, il portait toujours son masque:
- De qui cherches-tu à te cacher, Caleb? lui demanda-t-elle alors qu'ils étaient sur un chemin bordé de rosiers sauvages.
- Antinos, répondit-il. Lui-même n'a jamais vu mon visage et il ne faut pas qu'il le voie, sinon, il comprendrait que je suis un futur traître.
Les gardes et tout le personnel de ce château ne le connaissent pas non plus. Je dois à tout prix éviter la traîtrise.
Il ajouta:
- J'ai remarqué que vivre dans le secret nous apporte bien plus d'assurance, et nous permet de dépasser nos limites. Devant toi, à
présent, je suis Caleb, le frêle gamin avec qui tu as tout partagé... Mais pour tout mon petit monde, je suis Esméros, le tueur au masque
d'éméraude, que tous redoutent. Mon masque fait naître des rumeurs que j'encourage volontiers... Certains pensent que mon visage est
brûlé. D'autres croient que je ne serais pas complètement humain... Le jour où mon identité est démasquée, je ne pourrais plus leur
faire peur, et dans ce cas, je serai un homme mort. Je ne l'enlève même pas pour dormir. Tu es la seule désormais à connaitre
l'homme derrière le Seigneur Eméraude.
- Joli privilège, fit-elle d'un ton sarcastique.
- Avoue que je te fascine, dit-il soudain. Tu ne me croyais pas capable d'une telle intelligence, ni d'une telle force de caractère...
- J'ai été étonnée, oui, avoua la jeune fille. Mais ca ne change rien. Pour moi, tu restes une infâme ordure avec qui j'ai négocié trois
jours de trêve!
Caleb pouffa:
- Tu es toujours aussi obstinée... Je dois être masochiste, mais ce trait de ton caractère ne fait que me rendre plus amoureux...
- Toi, tu ne fais que me répugner de plus en plus...
- Tu ne crois pas que j'ai compris, au bout de la vingtième fois? On dirait que c'est toi-même, que tu cherches à persuader...
- N'importe quoi, répliqua-t-elle, furibonde.
- Tu n'as jamais su me mentir, dit-il enfin.
Eléana se retourna brusquement et le fusilla violemment du regard:
- Oui, tu as raison, il y'a une part de moi qui n'arrive pas à admettre que tu sois devenu une telle ordure. Il y'a une part de moi qui pense
toujours que tu es mon meilleur ami, et que tu es juste pris de folie...
- Et il y'a une part de toi qui m'aime plus qu'elle ne devrait et qui rejette ses sentiments pour ne pas trahir l'être que tu aimes depuis
seulement deux mois...
- C'est faux, répliqua-t-elle.
- Prouve-le, répondit-il.
- J'aime Ivan et tu n'y changeras rien!
- Tu aimes deux personnes à la fois...
- Non. Ca, jamais!
- Comme tu veux, mais moi, je sais que oui. Et lui aussi le savait. La jalousie l'a torturé au plus haut point sans qu'il n'ose te l'avouer...
- N'importe qui aurait été jaloux à sa place.
- A ce point? Cette jalousie aurait dû t'alarmer. Il a lu dans ton esprit. Il connait la place que j'occupe. Il l'a supporté. Mais il l'a supporté
avec la rage et la douleur au coeur.
Eléana sentit les larmes lui monter aux yeux à la pensée qu'Ivan ait pu autant souffrir. Elle aurait préféré que Caleb ne soit jamais
revenu. Et elle lui dit:
- Alors je te maudis d'être revenu dans ma vie... Tu prétends m'aimer, mais tu es entrain de détruire mon bonheur... Mais peu importe.
Je finirai par retrouver Ivan, quoi qu'il arrive. Car même en admettant que j'ai pu éprouver un jour pour toi plus que de l'amitié, c'est un
sentiment qui appartient au passé. Ivan appartient à mon présent et à mon avenir... Et il est ma vie. Je l'aime plus que tout en ce
monde, et si j'ai un choix à faire, ce sera lui. Et toujours lui.
Elle n'avait aucun doûte. Caleb répondit alors:
- C'est ce qu'on verra. Mais le jour du choix, tu auras intérêt à être vraiment sûre de toi...
- C'est déjà tout réfléchi...
- J'ai encore deux jours pour t'amener à réfléchir... Et cette fois, tu réfléchiras vraiment sérieusement...