Chapitre 51: Menace sur le domaine...

La forteresse du Soleil Noir était située sur une corniche au centre d'une île imprenable dans la mer orientale. C'était une très haute
tour, ceinte d'une triple muraille de fer, que nul homme ou dieu n'aurait pu entamer. Une création de la pure alchimie, faite pour résister
à toute tentative d'intrusion... Nul n'avait de chance d'entrer, mais nul n'avait aucune chance d'en sortir... Les gardes qui y travaillaient se
savaient condamnés à l'avance s'ils avaient le malheur de déplaire au souverain de la maison. Les pointes de ce bâtis de fer
semblaient prêtes à déchirer le ciel. Ce dernier était toujours plus ou moins d'un noir d'encre la nuit, enflammé de rouge sanglant la
journée, car la psynergie de Mars y régnait en maître absolu. Sa puissance était telle que l'eau de la mer bouillonnait, au contact de
cette île volcanique brûlante. La corniche était d'ailleurs entourée de part et d'autre d'une rivière sulfureuse et bouillonnante. C'était
l'enfer sur terre.
Dans la puissante tour, tout était de dallages noirs aux bords d'un orangé enflammé. Des statues de Djinns de Mars constituaient la
majorité du décor. On avait également droit à des murs incrustés de sculptures en forme de dragon, prêtes à cracher du vrai feu sur les
intrus qui avaient le malheur de circuler sans l'autorisation du maître des lieux. Et dans la haute salle du trône, un immense cercle au
centre duquel se trouvait une gravure de Sol, étincellait d'un pourpre flamboyant. Et le trône d'Antinos, tout de rubis, complètait ce décor
de feu d'enfer.
Le maître des lieux avait des yeux pourpre et des cheveux d'un noir de corbeau, tranchant sur sa peau blafarde. Il portait une cape
pourpre sur une tunique du noir le plus lugubre. Il portait une ceinture retenue par une boucle incrustée du rubis le plus gros et le plus
foncé, semblable à une goutte de sang géante, et assorti à ses yeux. Et il portait également une épée d'argent, à la lame très longue, et
également tranchante à souhait.
Antinos était le plus redoutable mystique de Mars de son temps, et le savait. Pour obtenir toujours plus de pouvoir, il avait empoisonné
ses quatre frères et soeurs, assassiné de sang-froid sa propre mère, violé la tombe de son père pour s'emparer de l'artefact qu'elle
contenait. Et l'existence d'Eléana avait été pour lui une aubaine en même temps qu'une menace. Il rêvait de s'emparer des objets des
quatre Cités Sacrées. Or, il avait récement appris qu'Eléana faisait très bien ce boulot pour lui...
Néammoins, il n'était pas question de laisser cette abominable peste s'emparer de l'arc d'Atalanta; une prophétie lui prédisait que si
jamais cela venait à être le cas, elle aurait le pouvoir de le détruire. Or, il se méfiait tout de même des avertissements des adeptes de
Jupiter. Mais ce matin, un événement l'avait rendu fou de rage.
Il avait appris par l'un de ses espions que son serviteur Esméros venait de le trahir. Apparement, celui-ci avait coincé Eléana et la
maintenait prisonnière chez lui, mais n'avait point jugé utile de le révéler! Si ce n'était pas de la trahison, qu'est-ce que c'était,
franchement?
Bon, honnêtement, il était surpris. D'ordinaire, il savait reconnaître la moindre duplicité, et si Esméros lui avait apparu assoiffé de
pouvoir, il avait été sûr que ce dernier ne chercherait sûrement pas à le manipuler. Il n'avait demandé qu'une seule chose, c'était de
disposer comme il l'entendait d'Eléana quand il l'aurait capturé, s'il y parvenait avant les autres.
Antinos en avait alors déduit que la Princesse des quatre étoiles avait énervé le mystique et qu'il désirait se venger personnellement
d'elle et il n'y avait point vu d'inconvénient. Du moment qu'elle mourrait, pas de problème! Lui, tout ce qui l'interessait, c'était le cristal
psynergique. Seulement, Esméros ne lui avait toujours pas fait parvenir.
Donc, il y'avait traîtrise.
Esméros devait sûrement envisager de le garder pour lui...
Et essayer de prendre sa place!
Et cela, Antinos n'appréciait pas.
"Tu n'as pas intérêt à me damner le pion, mystique de Vénus de pacotille! C'est moi, le maître de tout Weyard, à présent, et il n'y aura
nulle concurrence!"
Il serra les poings, et du feu apparut dans sa main. Autour de lui, les torches se mirent à cracher des flamèches plus nombreuses,
comme si tout le feu alentours réagissait à son énervement.
"Je suis le maître de la psynergie de Mars et nul ne peut me vaincre! Tu l'apprendras à tes dépens!"
Ce qui l'agacait, cependant, c'était la disparition de ses deux plus fidèles lieutenants, Nathos et Igniata; ceux-ci avaient été apparement
tués par les mystiques qui accompagnaient Eléana dans son voyage. Nessos, le seul adepte de Mercure à le soutenir, lui avait parlé en
particulier d'un jeune mystique de Jupiter à la psynergie dévastatrice et surtout, à la ruse pratiquement diabolique; Antinos avait eu du
mal à croire qu'un gamin ait pu défigurer ainsi le grand mystique guerrier qu'était Nessos. Mais la découverte du corps de Nathos
n'avait pas laissé nul doûte; il avait été littéralement foudroyé. Et seul les mystiques de Jupiter possédaient ce genre de pouvoir.
Il en avait dévellopé également une certaine curiosité; il aimait la puissance, et généralement, il préférait recruter les mystiques
possédant des pouvoirs aussi dévelloppés plutôt que de les combattre. Mais celui qui lui posait problème semblait visiblement dévoué
corps et âme à Eléana, aussi, il ne se laisserait sûrement pas corrompre... Il le regrettait bien. Il n'avait pas d'adepte de l'air dans son
armée, car la plupart d'entre eux étaient malheureusement dévoués uniquement au bien et ne se servaient jamais de leurs pouvoirs
pour le mal. Fait regrettable, car des êtres capables de lire vos pensées pouvaient être des alliés redoutables... et des ennemis très
dangereux!
Il règlerait ce problème plus tard.
Pour l'instant, c'était Esméros, son plus gros problème. Si celui-ci avait décidé de le trahir, il fallait se dépêcher de lui en ôter l'envie, ou
cela leur prendrait, à d'autres! Et même le tyran le plus puissant savait qu'il ne pouvait pas faire face à un soulèvement trop continu. La
peur était la seule façon de contenir un empire aussi large... qui ne faisait que grandir.
Déjà, la semaine passé, il avait fait raser le territoire des Naëks, qui l'embêtaient depuis un moment et n'avait pas réussi à avoir la tête
de leur chef, Floranna; cela lui posait également problème, car c'était une mystique de Vénus particulièrement puissante. Entre ses
mains, une forêt pouvait jeter à terre une armée.
Et Esméros possédait ce même genre de pouvoir, notamment avec le roc. Une montagne entière pouvait prendre vie sous ses mains,
il en était persuadé. Heureusement, Esméros ignorait totalement la force de sa psynergie. De moins, il le croyait...
Ainsi donc, Antinos se mit très rapidement en route. Sur son chemin, des ruines de camps de soldats appartenant à Esméros
tombèrent en flammes, et le sang coula. Il adorait sentir l'odeur du feu sur son chemin. Cela lui procurait une sensation... jouissive. Sa
psynergie de Mars était invincible. Et il adorait répandre des rivières de feu sur son passage...
"Esméros, tu paieras ta traîtrise..."
Ce qu'il ignorait, c'était que celui qu'il poursuivait savait déjà ce qui allait se passer.

Caleb avait appris la nouvelle environ deux semaines après qu'Eléana ait été capturée. Antinos avait compris sa traîtrise et était décidé
à lui faire payer. Mais le jeune homme n'avait rien à craindre; il était prêt! Son pouvoir, qu'il avait étendu sur toute la montagne, avait à
présent dans son élément assez de puissance pour rivaliser avec le feu de son ennemi. Il regrettait de ne pas pouvoir se servir du
pouvoir du cristal psynergique, mais au final, il n'en aurait pas besoin. La terre serait son alliée.
Les rochers tomberaient sur la tête de son adversaire en un claquement de doigts. Les plantes inoculeraient leurs plus mortels poisons.
Le sol s'ouvrirait sous ses pieds. Il n'avait aucune chance de pouvoir jamais s'approcher du palais. C'était pour cela qu'il était aussi sûr
qu'Eléana ne risquerait plus rien avec lui; car ce qu'Antinos avait réussi à faire avec son élément, il avait réussi à le faire avec le sien...
Ne plus faire qu'un avec la terre...

Ce matin-là, il alla voir Eléana. Il n'avait plus qu'une journée pour faire ses preuves, après, elle se retournerait de nouveau contre lui.
Cependant, il sentait qu'elle avait apprécié leur trêve. Elle avait espéré qu'il la laisserait partir de lui-même, il l'avait bien vu. Et cela lui
fendait le coeur. Il aurait aimé pouvoir lui accorder ce qu'elle lui demandait, mais il ne le pouvait pas. Il était si près du but! Ce n'était
pas le moment de craquer. Eléana l'accueillit avec un petit sourire triste. La perte de son enfant l'avait dévastée, mais elle tenait le
coup, il l'avait senti. Elle lui demanda:
- Je suppose que te demander de me rendre mon cristal psynergique serait d'un optimisme proche de la sottise...
- Ne t'inquiète pas, Antinos ne l'aura pas. Et tu le récupéras quand tu m'auras écouté. Parce que tu sais quoi? Je n'ai pas besoin de me
servir de cet artefact de pacotille, je sais que je suis plus puissant que tu ne le seras jamais... sauf ton respect!
Eléana pouffa:
- Si jamais tu as la malchance que je m'évade, je me ferais un plaisir de te prouver le contraire...
Et elle ajouta:
- Et puisque tu es si fort, pourquoi t'es-tu laissé faire par Ivan l'autre fois?
- Parce que si je ne l'avait pas fait, il m'aurait soupçonné, crétine!
- Il n'empêche que je ne suis pas convaincue..;
- Ne t'en fais pas, tu auras bientôt une belle démonstration...
Il marqua une pause avant de dire:
- Antinos va bientôt se pointer ici. Il sait que tu es là, et il sait maintenant que je l'ai trahi. Toutes ces semaines de travail vont donc
devoir aboutir, maintenant. Je te parie ce que tu veux que je vais repousser sans mal ce qu'il va nous envoyer...
- Tu es dingue! s'exclama-t-elle.
- C'est dangereux, le métier d'agent double, tu sais... Il paraît qu'il n'arrête pas de s'en prendre à mes soldats, ce pauvre La Fouine n'est
toujours pas revenu de sa dernière mission, je crois qu'il s'est fourré dans un sacré pétrin...
- Tu es dingue, répéta Eléana.
- C'est ce qu'il nous reste à voir..;
- Tu ferais mieux de me laisser filer d'ici, s'exclama-t-elle.
- Allons, mon coeur, je ne veux pas que tu rates une miette du spectacle...
- Ne m'appelle pas ainsi!
- Tsss... Arrête d'être aussi susceptible...
Eléana le fusilla du regard:
- C'est toi qui est insupportable, Caleb, et...
A cet instant, un garde surgit, avec un air paniqué. Il semblait avoir couru depuis le poste-garde de l'avant de la forteresse et il se plia
en deux devant Esméros.
- Maître... Je... dois vous dire...
Il s'efforca de bredouilla quelques mots, mais d'une voix incompréhensible.
Caleb le regarda, apitoyé:
- Du calme, du calme... Reprend ton souffle, et prends ton temps, parce que je ne comprends rien de ce que tu dis...
Le soldat se reprit et lâcha d'une voix aigu:
- Maître, Antinos... il arrive...
- Maintenant?
- Oui, maître!
Caleb garda son sang-froid. Le moment était venu. Il ordonna d'un ton calme:
- D'accord. Mets tout le monde en état d'alerte. Fais sonner les cloches. Que personne ne panique. Je suis le seul maître des lieux ici et
Antinos et ses sbires vont le comprendre! Personne ne sera en danger dans ce domaine! Je suis votre seul seigneur et maître et je
protégerai mes sujets!
- Bien, maître, répondit le garde avant de s'incliner.
Eléana le regarda, effrayée:
- Tu as intérêt à être sûr de ce que tu fais, parce que sinon, tu peux nous perdre tous!
Caleb la regarda à travers son masque. Il dit enfin:
- Eléana, je te le promets; tu n'as rien à craindre ici. Et maintenant, je vais te le prouver. Viens avec moi.
Il l'entraîna sur le chemin de ronde. Au loin, on voyait une longue traînée de feu dans l'horizon de l'aube ensanglantée.
- Prépare-toi à tout hasard à te défendre, mais normalement, tu n'en auras même pas besoin...
Il dit:
- Tu m'as promis de ne pas t'enfuir avant demain. Je te rends ton cristal?
- Je me sentirais plus rassurée, avoua-t-elle.
- D'accord.
Il repartit et revint deux minutes après, avec le cristal et le bâton:
- Voilà pour ma guerrière. Mais je te le répéte; je suis persuadé que tu n'en auras même pas besoin.
A ce moment-là, on entendit le son du cor des éclaireurs.
- Ah, le signal, dit Caleb. Ils arrivent...
Il alla sur son cheval et regarda Eléana:
- Observe bien, Eléana, tu vas assister à un joli spectacle...