Chapitre 56: La course au sommet
Ils s'étaient séparés en hâte, à travers la ville en flammes. Pavel et Cylia détalaient l'un derrière l'autre. Il n'avait pas vu où étaient
passés les autres, et il avait du mal à ne pas s'en préoccuper. Il avait confié Lina à Vlad(après tout, il sortait avec sa soeur depuis deux
ans il lui faisait confiance pour la protéger aussi efficacement que lui-même l'aurait fait. Antinos ne les avait pas répérés, trop occupé à
saccager le village. Il fallait courir au plus vite vers la montagne, c'était la seule manière de faire. Mais il voyait que Cylia était déjà à
bout de souffle -un comble pour un mage de l'air!.
- Pavel, on ne s'en tirera jamais, gémit-elle.
- Ne dis pas de bêtises, Cylia! Allez, fonce!
Il lui attrapa la main et l'entraîna avec lui. Cylia se sentit ragaillardie. Elle savait que Pavel se démenait pour la protéger et cela la
touchait énormément. Il se cachèrent derrière un bâtiment en feu, et enfin, atteignirent la sortie du village. Là, ils réfugièrent derrière un
arbre, haletants.
Ils étaient en sûreté pour le moment. Tout ce qu'ils avaient à faire, c'était de rester à couvert.
Ivan courrait de son côté. Il n'avait pas particulièrement peur, mais il se demandait si Eléana avait réussi à passer jusqu'à la montagne.
Il aurait voulu s'en assurer. Son don de prémonition ne marchait pas sur commande, malheureusement... Mais il avait peur. Peur de ne
jamais la revoir...
"J'aurais donné n'importe quoi pour t'embrasser une dernière fois..."
Il se rudoya. Il avait vraiment des désirs contradictoires.
"Il faut que tu arrêtes, mon vieux, se dit-il. Eléana et toi, c'était un beau rêve, mais ca ne pouvait pas durer. Tout vous sépare. Maître
Hamo t'avait averti. Avec cette fille, il n'y aura jamais que de la souffrance, car elle ne raisonnera jamais comme toi!"
Beaucoup de choses lui revenaient en mémoire, à présent:
"En fait, je ne me rappelle même pas qu'on ait réussi à être d'accord une fois sur le même sujet... Tout ce que nous avions en commun,
c'était peut-être notre passion de l'étude et de la lecture..."
Mais à cet instant, d'autres pensées le traversèrent:
"D'un autre côté, nos différences faisaient la force de notre couple... Eléana m'a dit qu'au fond, elle avait apprécié que je lui fasse la
morale, que je la raisonne... Parce qu'elle en avait besoin..."
Il continua de courir, tout en pensant.
"Et elle... Elle savait me comprendre... Je n'avais pas besoin de m'exprimer par les mots, avec elle. D'ailleurs, elle non plus... Nous
étions tous les deux plus ou moins taciturnes..."
C'était bizarre que ce fût maintenant qu'il pût analyser sa situation...
"Vlad et Garett disent souvent que je parle comme un grand-père, alors qu'Eléana... C'est une vraie gamine... "
Il eut les larmes aux yeux, tandis qu'il se trouvait enfin près des rochers.
"Sa fraîcheur d'âme me redonnait le goût de vivre..."
Il s'appuya contre une roche, épuisé, mais enfin à couvert.
Qu'était-il entrain de se dire?
"Nous étions des contraires... Mais nous étions surtout des complémentaires... Comme nos éléments..."
Il leva les yeux et regarda le paysage autour de lui.
"La terre et le ciel..."
Sofia et Garett couraient, et eurent moins de chances:
- Gah, une patrouille!
- Au nom de sa Majesté Impériale Antinos, nous vous ordonnons de vous arrêter!
Garett leva sa hache:
- Pas question, espèce d'affreux minable! Tu vas voir de quel bois je me chauffe! YAAAAAAAAHHHHHH!
Les soldats partirent en courant, deux périrent sous la hache de guerre du mystique de feu le plus bourrin de Weyard. Les deux
mystiques détalèrent.
Piers, lui, lanca des colonnes d'eau sur une garnison toute entière, et atteignit très rapidement l'objectif; la chaîne de montagne. Il vit
Pavel et Cylia arriver à cet instant:
- Bravo, Piers, tu t'en es sorti, dit Pavel.
- Bon, répondit-il, nous voilà à trois. Que deviennent les autres?
- Je ne sais pas mais j'espère qu'il ne leur est rien arrivé, dit Piers.
Vlad et Lina courraient. Lina dit:
- Bon sang, tous ces gens qui meurent et nous ne pouvons rien faire...
- Si Eléana trouve l'arc, nous les vengerons! Essaie de garder ca à l'esprit.
Ils arrivèrent à leur tour près de la montagne, et trouvèrent Garett et Sofia qui se faisaient pourchasser par d'autres soudards et avaient
un peu de mal à se défendre. Vlad exécuta un séisme qui les tira d'affaire.
- Pffiou, merci Vlad, fit Garet.
- Je t'en prie, c'est bien normal...
Les quatre continuèrent de courir, et commencèrent à grimper au millieu des sentiers montagneux. Enfin, ils rencontrèrent Piers, Pavel
et Cylia:
- Content de vous revoir, fit Pavel.
- Nous voilà pratiquement au complet, dit Garet.
- Manque Ivan, fit Cylia. Je vais essayer de le localiser par télépathie, et ensuite, nous essaierons de retrouver Eléana.
Elle se concentra et ne mit pas longtemps pour retrouver la trace de son homologue:
"Ivan? Où es-tu?"
"Je n'en sais rien du tout!" lui répondit ce dernier.
"Nous allons essayer de te récupérer..."
"Vous avez trouvé Eléana?"
"Non, aucune trace..."
Ivan lâcha un soupir. Il voulait faire confiance à Eléana, mais quelque part, il s'inquiétait. Il se demandait si Antinos avait pu lui mettre la
main dessus, mais chassa cette pensée de sa tête: Non, il l'aurait su tout de suite. Un truc aussi important ne lui aurait pas échappé, il
le savait.
Il se concentra donc pour tenter de retrouver ses amis. Sans eux, il était impossible de faire quoi que ce soit. Il ne serait pas assez
efficace s'il restait seul.
Et finalement, le miracle eut lieu:
- Le voilà! cria Vlad.
Ils se précipitèrent tous vers lui, heureux de le retrouver.
- Nous voilà presque au complet, fit Lina. Maintenant, allons retrouver Eléana tous ensemble!
Tout le monde accepta avec enthousiasme. Un enthousiasme qui faiblit.
Ils cherchèrent toute la nuit. Eléana n'était nulle part.
- Bon sang, pourquoi nous ne tombons pas sur elle? fit Garett. C'était pourtant forcé! On s'est tous donné rendez-vous dans ce coin!
- Elle a dû être obligée de passer par un autre chemin, dit Sofia.
- Ou alors, il lui est arrivé malheur, fit Vlad, inquiet.
- Non! répondit aussitôt Ivan. Je l'aurais su. Mon don est focalisé sur elle.
- Tu en es sûr? demanda Vlad. Parce qu'après tout ce qui s'est passé, il se peut que ton don se détache d'elle...
- Non. Elle est et reste ma priorité. Si son destin se modifie, je serai le premier averti.
- On a fouillé toute la nuit, soupira Cylia. On devrait peut-être se poser quelque part et se reposer, non? Quelqu'un fera le guet si elle
passe par là...
- Si elle passe par là... Et si on ne la retrouve pas? demanda Piers.
Ivan répondit:
- Alors dans ce cas, nous devrons continuer le chemin de notre coté vers le repaire des oiseaux-rocs.
Tout le monde le regarda surpris, mais il poursuivit:
- Je sais que ca ne me ressemble pas de dire ca, mais le temps nous est compté maintenant, et qui sait, nous croiserons sûrement
Eléana sur la route, puisqu'elle sait que c'est là qu'elle doit se rendre. Je sais qu'elle est seule maintenant, et ca me fait peur, mais en
même temps, je sais tout ce qu'elle a traversé, et je connais sa force de caractère et sa volonté. Je suis sûr qu'elle va se démener pour
revenir jusqu'à nous et j'ai confiance en elle.
- Dans ce cas, tu vas devoir m'expliquer pourquoi tu l'as plaquée, dit Garet d'un ton malicieux. Franchement, tu as parlé comme un
amoureux, là!
- Laisse tomber, répliqua le mystique d'air avec un air triste.
Il mangea peu ce soir-là. Quelques minutes après, il était allongé sous son duvet, les ronflements de Garet pour compagnie. Lui, gardait
les yeux grands ouverts.
"Où es-tu, Eléana?" se demandait-il.
Il pensait encore et toujours à elle. Il contempla le ciel qui se voyait depuis la sortie de la petite grotte où il logeait. Il voyait la silouette de
Piers qui guettait. Et en regardant les étoiles, il pensait encore à l'île des fleurs de lune...
"Où es-tu maintenant... J'ose espérer que tu as réussi à t'enfuir... Pourtant une part de moi est persuadée que tu va y arriver..."
Il lâcha un soupir. Il se sentait triste. Il confiait maintenant sa peine aux étoiles...
"Je n'arrive pas à oublier tout ce qui a pu se passer entre nous... Tu as été mon grand amour..."
Leur première rencontre... Il ne l'oubliait pas.
"Je n'ai pu m'empêcher de lire ton esprit... Je faisais subir ca à tout le monde, car les gens mentent, et je le sais bien... Incapable de
faire confiance aux autres sans cela... Et pourtant, avec toi..."
"Je ne pouvais pas lire ton esprit. Tu m'en as refusé l'accés, et une porte, à peine entrouverte, s'est refermée. Mais pour le coup, j'ai eu
envie de te connaître plus que je n'avais jamais eu envie de connaitre quelqu'un..."
"Je t'ai fait confiance rapidement... Ton regard était empli d'innocence... De gentillesse... J'ai vite compris que malgré la distance que tu
t'efforcais de maintenir, ton coeur battait, rempli de chaleur, sous tes airs froids... Comme la terre, ton élément de prédilection, tu étais
dûre et tendre à la fois..."
"Je t'ai effrayée par ma télépathie. J'ai gagné ta confiance en apprenant à te connaître autrement, sans artifice... Je t'ai parfois
manipulée, et je sais que c'était mal... Mais le seul but était de te connaître... Te connaître pour mieux t'aimer..."
"Quant à t'aimer... Je t'ai aimée comme un fou... J'étais prêt à tout donner pour toi, à mourir pour toi, pour te protéger... Et pour la
première fois, je me suis mis à nu devant une personne, et c'était toi... Je t'ai offert d'accéder à mon esprit en retour. Je t'ai dévoilé mon
coeur, sans rien te cacher... Je t'ai offert tous mes sentiments... Et tu y as répondu... L'île des fleurs de lune était devenue le paradis sur
terre..."
Il se revoyait encore avec elle, à ce moment-là... Le moment le plus merveilleux de sa vie... Le bonheur de la tenir dans ses bras... De
l'embrasser... L'embrasser... C'était quelque chose qu'il aurait pu faire pendant des heures entières. Le gout de sa bouche, si unique...
La saveur de sa peau, il l'aurait reconnue entre mille... Fourrager sa main dans ses boucles brunes, si belles, si douces...
"Toi et moi n'avions pas besoin de mots pour nous comprendre, cette nuit nous l'a montrée... Je n'aurais jamais cru que cette nuit-là, je
serais assez audacieux pour recevoir la merveilleuse preuve d'amour que tu m'as donnée... Pourtant, je t'ai regardée dans les yeux, j'ai
compris que tu le souhaitais... Nous étions comme terre et ciel..."
Il sentit un nouvel éclair de souffrance déchirer sa poitrine:
"Et à peine deux mois après, tu as tout démoli... tout ce que nous avions bâti ensemble..."
"Je t'ai donné ce que jamais encore je ne m'étais résolu à donner à quelqu'un... Tu connaissais toutes mes faiblesses... Mon coeur
n'avait pas de secrets pour toi... Et pourtant, tu as tout saccagé..."
Il serra les mâchoires. Il n'avait pas de larmes, cette fois-ci et il comprit qu'il était entrain de prendre du recul face à tout ca. Le fait
qu'Eléana se soit un peu éloignée lui était finalement salutaire, malgré la souffrance.
Celle-ci n'avait pas disparu et Ivan savait qu'elle reviendrait par vagues, mais déjà, il arrivait à envisager les choses avec plus de
calme. Et ca, c'était important.
"Je t'aime plus que tout au monde, ca ne cessera sûrement jamais, mais je m'en tirai malgré ca."
Une dernière chose s'imposa à son esprit, une pensée qu'il détesta, mais qui était malheureusement la vérité.
"Depuis que j'ai rompu avec toi, la souffrance que j'ai ressenti par ta trahison a cessé d'être aussi écrasante. J'arrive mieux à la
supporter..."
Il avait pris la bonne décision, il le savait à présent. Et pourtant, cette décision lui laissait vraiment de l'amertume... et de la culpabilité.
"Tu as accepté avec courage ma décision. Mais je me demande si tu sais que tu m'as perdu pour toujours..."
Cette pensée le faisait souffrir, mais moins qu'il aurait pu s'y attendre. Il comprit que le coup qu'il avait subi avait brisé son coeur à un
point irréparable. Et cette blessure lancinante avait fait s'élever une sorte de muraille dans le fond de son coeur. Un mur désormais
infranchissable entre Eléana et lui.
La plaie n'était pas guérie, loin de là. Et c'était pour cela qu'elle devait être préservée. Pour guérir doucement, sans qu'un autre violent
coup ne vienne la frapper. Il ne savait pas comment ca se passerait lorsqu'ils se reverraient la prochaine fois, mais il savait maintenant
une chose; Eléana appartenait à son passé et il allait faire son deuil de leur histoire. Définitivement.
"Tu voulais que je tourne la page? Je ne l'ai pas fait au moment où tu le souhaitais, mais je sais maintenant que je vais le faire."
Il sentit qu'il allait s'endormir, mais une toute dernière pensée le traversa tout de même:
"La seule chose que je verrais en toi maintenant, c'est la princesse aux quatre étoiles. La guerrière à protéger le temps que ses
pouvoirs soient complets. Je veillerai personnellement à ce que tu survives. Mais après cela, tu ne me reverras plus jamais."
Au loin, on entendit une pierre chuter. Comme le poids sur le coeur d'Ivan. Il s'endormit comme une masse, et ses résolutions se mirent
en place...
Le lendemain matin, tout le monde s'éveilla tôt et l'on consulta l'itinéraire dessiné à la hâte par Ivan:
- Le plus haut col se trouve logiquement un peu plus vers l'est, dit-il. Nous devrions l'atteindre en moins de dix jours.
- Ca reste long, dix jours, dit Vlad.
- Mais vu la grimpette, on aura du mal à se passer d'haltes, dit Garet. Nous ne sommes pas des montagnards de nature.
- C'est bien vrai, dit Sofia.
- Je me demande si Eléana s'en tirera, dit Pavel.
- Elle est plus obstinée que nous tous, fit Ivan, je crois qu'on peut lui faire confiance, pourvu que les montagnes ne soient pas trop
surveillées...
- Elles vont sûrement bientôt l'être, Antinos est loin d'être un idiot, avertit Piers.
- On doit se dépêcher, dit Vlad.
- Et j'espère qu'Eléana en fera autant de son côté, murmura Lina.
