Chapitre 57: Dans les bois...
Eléana n'avait en réalité pas réussi à atteindre la montagne. Antinos s'était rendu compte que certains villageois y cherchaient refuge,
et avait fait un barrage de sa psynergie de feu, impossible à contrer. Ca avait été une vraie panique. Elle était difficilement parvenue à
se cacher et finalement, elle avait été obligée de filer totalement à l'opposé de son but, dans les bois. Ca avait été la solution non
suicidaire pour échapper aux soudards, car la balle d'ombre d'Ivan n'avait pas pu la protéger, à la lueur des flammes qui s'étaient
déployées partout autour d'elle pour la piéger...
Cela faisait donc presque deux jours qu'elle se cachait dans la forêt et cherchait une solution pour retourner vers les montagnes en
évitant les villages qui devaient être remplis de soldats.
Et bon sang, c'était loin d'être facile!
En plus, elle ne pourrait pas survivre longtemps en forêt. Elle n'avait rien avalé depuis 48h!
"Et le pire, c'est que je n'ai même pas faim!"
Elle continua à marcher. Elle avait mis sa capuche, mais se demandait si ca suffirait pour qu'on la reconnaisse pas. Il fallait qu'elle
essaie de survivre seule, ses amis n'étaient plus là pour l'aider. Mais le fait de ne plus ressentir la sensation de faim l'étonnait
réellement.
"Je n'ai rien mangé depuis 48h, mais je n'ai vraiment pas la tête à ca..."
En réalité, Eléana savait très bien à quoi elle pensait...
"Ivan..."
Elle l'avait perdu. Elle avait accepté sa décision, mais au fond d'elle-même...
"Je n'arrive pas à accepter de t'avoir perdu! Pourquoi?"
Elle s'assit sur une souche pour se reposer, et là, les larmes ne tardèrent pas à couler de nouveau...
"Tu me manques!"
Elle savait qu'Ivan n'était pas homme à revenir sur une décision. Sa rupture était un adieu définitif, elle en avait le pressentiment.
"Je t'ai perdu par mes sottises... Andouille..."
Elle sécha ses larmes. Elle devait tourner la page, maintenant. Elle avait déjà failli le faire. A présent, il était temps de le faire pour de
bon.
"Je vais mourir. Il vaut mieux qu'il reste en dehors de ca, si ca se trouve..."
Une douleur lui déchira les entrailles.
"Mais je voulais tellement y croire... Croire en nous deux..."
Un bruit la tira de sa reflexion. Elle avait l'impression qu'il y'avait du monde dans les parages...
"Oh bon sang, je suis suivie!"
Elle se leva d'un bond, se tapit derrière un arbre:
"Allez ma vieille, tu dois assurer! Tes amis comptent sur toi!"
Elle vit passer les soudards. Ils n'étaient pas très nombreux et ils passèrent rapidement. Alors, elle eut un léger soupir et continua son
chemin.
Elle arriva à un village à l'orée du bois. Elle pouvait rejoindre la chaine de montagne par l'est. Cela prendrait plus de temps de rejoindre
le plus haut sommet que si elle était restée avec ses amis, mais au moins, elle éviterait les patrouilles. Elle sortit sa bourse et compta
ses pièces d'or. Merde! Il n'en restait pas des masses! A peine assez pour environ deux nuits dans une auberge, et en plus, elle n'avait
pas compter les provisions à emporter pour sa randonnée!
"Va falloir agresser quelques soudards," songea-t-elle. "Et leurs bourses ne sont pas toujours bien garnies..."
Elle soupira. Bon allez, courage. Au moins, elle avait largement assez pour ce soir et pour deux jours de provisions en économisant.
Dormir à la belle étoile ne lui faisait pas peur, elle avait pris l'habitude. Quant à marcher beaucoup, pareil. Vlad et ses comparses ne
l'avaient jamais menagée. Elle avait tout supporté sans se plaindre une seule fois, et pourtant, elle n'était pas près d'oublier les
ampoules saignantes qu'elle avait eu les quinze premiers jours de leur voyage, le feu qui torturait ses mollets et ses cuisses, les
courbatures...
Ils lui avaient tant apporté, tous...
Des souvenirs lui revenaient en vagues. Le désert de Lamakan, les oasis dans lesquelles ils avaient joué à s'éclabousser... La cité
pourpre... Kalay, avec le portrait d'Ivan... Leur premier baiser... Et par la suite, encore tant de souvenirs...
Toutes les fois où il l'avait protégée... L'avait consolée quand elle avait de la peine... Leurs disputes aussi, qui ne les avaient jamais
gardé fâchés très longtemps... Il suffisait d'une petite chose pour qu'ils se reparlent... Et bien sûr, l'île des fleurs de lune... Et les jours qui
avaient suivi, les plus merveilleux de sa vie... Le vaisseau lémurian... Ils n'avaient pas beaucoup eu de véritable intimité, mais au fond,
ca n'avait pas eu tant d'importance... Elle pouvait lui tenir la main, ou même le laisser l'enlacer, comme il aimait tant le faire... Dans ses
bras, elle avait l'impression qu'Antinos lui-même aurait été incapable de lui faire le moindre mal... Le bonheur de leur amour partagé...
"Quoi qu'il arrive, je ne pourrais jamais oublié ce que l'on a vécu... Je l'ai si bêtement perdu, mais tu resteras quand même dans mon
coeur."
Elle réalisa qu'elle venait de comprendre quelque chose.
"Même si tu as rompu, au fond, ce n'est pas si important... Tu m'as offert en si peu de temps tant de bonheur et tant de souvenirs que je
sais maintenant que j'aurai la force de combattre Antinos. Si je meurs, je n'aurai aucun regret, à part celui de n'avoir jamais pu te
prouver que je t'aimais plus que tout..."
Elle serra les poings.
"Non. Ca, je le ferai coûte que coûte. Rien que pour guérir la plaie que je t'ai infligée. Rien que pour te voir une dernière fois me
sourire..."
Elle n'avait pas oublié comment il était au début de leur rencontre... Taciturne, mais respirant tellement la joie de vivre... Tout en lui
l'avait charmée...
L'étincelle dans ses yeux lorsqu'il avait un livre entre les mains... Sa connaissance experte des légendes et de bien des choses(il avait
un vrai dictionnaire dans la tête!)... Sa malice, aussi, lorsqu'il trouvait toujours le moyen de tendre des pièges à ses adversaires...
Et il avait une personnalité unique...
Ses regrets de ne pas être aussi fort que Vlad ou Garet... Sa confiance aveugle envers ses amis... Sa compassion et sa gentillesse,
lorsqu'il avait été le premier à tendre la main à la jeune fille perdue et acariâtre qu'elle était au départ... Sa loyauté...
Elle avait toujours pu compter sur lui, mais lui n'avait pas toujours pu compter sur elle...
"Tu as brisé la confiance que j'avais en toi. Et ce n'est pas la première fois, en plus..."
Elle se demanda à quoi il faisait allusion, et la réponse lui vint enfin.
Lorsqu'elle les avait abandonnés, à Kalay, et avait promis de ne pas recommencer...
Lorsqu'elle l'avait forcé à s'éloigner d'elle pour ne pas avoir à lui dire la vérité sur son compte...
Lorsqu'elle lui avait menti sur ses sentiments...
Alors qu'il y'avait entre eux la promesse d'être sincères l'un avec l'autre...
Et à chaque fois, Ivan avait effacé l'ardoise, parce qu'il avait cru en elle. Il l'avait cru capable de changer d'attitude... Et lorsqu'ils
s'étaient enfin avoués leur amour, il avait pensé que jamais plus, elle ne le décevrait...
Et elle l'avait fait.
"J'ai été une vraie sale garce! Comment j'ai fait? Ca ne me ressemble pas, pourtant! Je n'arrive pas à croire que je puisse être aussi
mauvaise..."
Les larmes roulèrent sur ses joues.
"Ou alors, je le suis... J'ai fait souffrir l'homme que je prétendais aimer..."
Elle soupira. Ivan avait bien fait de rompre, elle l'avait largement mérité! Elle était d'un égoïsme effroyable, comparé à lui, toujours
remarquablement désinterressé... Comment avait-il pu tomber amoureux d'elle? Elle était jolie, peut-être, mais son coeur était d'une
noirceur assez remarquable...
"Toujours à agir en ne pensant qu'à ta petite personne, Eléana! Tu croyais bien faire à chaque fois, mais la vérité, c'est que tu étais
incapable de laisser les autres exprimer ce qu'ils voulaient eux!"
Tout en s'insultant, elle continua son chemin jusqu'à l'auberge. Tout compte fait, la solitude lui faisait du bien, ca la faisait réfléchir... Elle
prit alors trois résolutions: Désormais, elle serait sincère avec les autres, même si ca devait leur faire du mal, car elle avait compris que
ne pas l'être faisait bien plus mal.
Ensuite, elle ne mentirait plus jamais à un ami.
Et enfin, elle ne trahirait plus jamais l'homme qu'elle aimait.
Si elle avait la chance de retrouver Ivan et ses amis, elle respecterait la promesse qu'elle leur avait faite d'être toujours sincère avec
eux.
"Je dois changer..."
A l'auberge, elle resta cachée et se contenta d'un potage pour son dîner. Elle n'avait vraiment pas faim, si elle se nourrissait, c'était
uniquement pour rester en vie. La saveur de la nourriture lui était complètement indifférente. Elle avait perdu Ivan. Elle ne pouvait plus
voir le soleil briller...
Lorsqu'elle s'endormit ce soir là, ce fut avec de nouveau les larmes aux yeux. En plus, la blessure à vif laissé par la mort de Caleb
n'arrangeait vraiment pas les choses.
Elle allait bientôt avoir un autre souci...
Lorsqu'elle repartit le lendemain matin, elle ne se rendit pas compte qu'elle était suivie, cette fois.
Le capitaine de la garde du canton était un homme plus intelligent que les autres. Sous la silouette à la cape, il avait parfaitement
reconnu Eléana.
"Nulle autre qu'elle n'a cette démarche de reine..."
Cependant, il savait qu'il avait affaire à la plus redoutable mystique que portait le monde. Aussi, il était important de se montrer prudent.
Déjà, il n'allait pas emmener ses soudards avec lui, ils feraient tout rater.
S'il s'y prenait bien, il arriverait à la capturer seule. Il n'en doutait pas.
Il suivit sa future victime toute la journée.
Loin des regards, elle avait retiré sa capuche, ce qui avait permis au capitaine de la reconnaitre.
"J'ai de la poudre d'analchimie sur moi. Si j'arrive à lui en lancer... Elle est perdue! Sans sa psynergie, elle ne pourra pas me résister."
Il était très sûr de lui et le montra.
Il avait invité cinq soudards à le suivre... Très loin derrière.
Il courut et grimpa sur un arbre. Eléana ne percut pas sa présence.
Lorsqu'elle passa dessous, il lui lanca la poudre.
Eléana ne comprit pas tout de suite, mais au moment où elle levait la tête...
- YAAAAAAAH!
Il se jeta sur elle, la plaqua violemment au sol:
- A moi mes hommes!
Eléana se débattit, et avec son bâton, tenta d'incanter pour utiliser ses armes, mais il était déjà trop tard. D'un coup de pied, il s'en était
débarrassé, et elle se rendit compte que sa psynergie ne lui obéissait plus. Les soldats arrivèrent en renfort. Elle continua de gigoter
dans tous les sens et donna un coup dans les parties sensibles du capitaine qui l'agressait:
- ARGH! Assomez-moi cette garce!
Eléana en bouscula un, mais un autre la rattrappa...
Une douleur fulgurante lui traversa la tête, suivie d'un trou noir.
