Chapitre 59: Par-delà les bois...

Avec Floranna, il y'avait en fait deux règles à suivre:
Un: Ne pas poser de questions idiotes.
Deux: Etre au taquet.
Sinon, en réalité, ca allait, elle n'était pas si méchante, au final. Elle parlait peu, et quand elle s'exprimait, malgré son langage fleuri,
c'était toujours avec beaucoup de perspicacité. Eléana avait l'impression de côtoyer un renversant mélange de Garet et d'Ivan. De
Garet pour le côté bourrin, et d'Ivan pour le côté "donneur de leçons". Car Eléana s'entendait répéter au moins dix fois par jour:
- Bon sang! Mais qu'est-ce que tu as dans le crâne!
Le pire, c'était au moment du repas. Floranna avait réussi à faucher de la nourriture à une auberge de campagne. Eléana n'avalait
pratiquement rien, ce qui la mettait en fureur:
- T'es toute maigre, espèce de mauviette! Mange! Je te jure que si tu me fais le coup de tomber de cheval, je te flanquerai la raclée du
siècle!
Eléana lâcha un soupir:
- Tu ne peux pas être un peu gentille, de temps en temps?
- Tu parles! Je suis on ne peut plus gentille, là! Ma mère t'aurait déjà donné une rouste depuis longtemps tellement tu es insupportable!
Eléana pouffa de rire:
- Sérieux, t'as quel âge?
- J'ai vingt-trois printemps.
- Wow. Je t'en donnais pratiquement le double avec tes façons d'être!
Floranna la fusilla du regard:
- De quoi? J'ai l'air d'une matronne, c'est ca?
- Exact!
- Normal, t'as vu la troupe de mecs sur laquelle je faisais la loi? Ils sont pas faciles! Ils pensent qu'à trois choses; boire, bouffer et les
femmes. Un cauchemar!
- Et tu n'es pas mariée, je suppose?
- Non. Je n'ai pas d'homme. Ils sont insupportables... J'ai aimé une fois, par le passé. Il était gentil comme tout. Et pas timide...
- Qu'est-ce qui s'est passé?
- Il est parti pour devenir marchand comme son père... Si ca se trouve mes hommes l'ont détroussé et je ne suis pas au courant. Ha, ha!
Eléana éclata de rire. Floranna avait une façon d'être vraiment... rafraîchissante. A ce moment-là, elle posa à son tour la question:
- Et toi? Je suis sûre que tu es amoureuse. T'as un regard de clébard battu et tu ne manges pas. Ca sent le gros chagrin d'amour à
plein nez...
Eléana se sentit percée à jour et rougit. Elle n'avait pas l'habitude qu'on soit si direct. Elle répondit enfin:
- Oui... J'aime quelqu'un...
- Et je parierai mon prochain dessert que c'est le mystique d'air à qui maman a confié son poignard...
Eléana rougit violemment et se redressa, paniquée:
- MAIS... Comment tu sais tout ca?
Floranna eut un rire triste:
- Parce que j'en aurais hérité si j'avais eu les pouvoirs de ma mère... Du coup, elle m'a dit qu'elle le gardait pour le mystique d'air qui
serait le plus digne de le porter. C'est sûr, c'est pas à moi qu'il aurait fallu le confier, je suis beaucoup trop emportée pour savoir l'utiliser
avec sagesse... Mais ton gars, là, il avait pas l'air con du tout. Et il avait le béguin pour toi, c'était écrit sur son front... Ma mère lui a filé le
poignard pour cette raison, d'ailleurs. On a toutes les deux vu que ce mec était prêt à tuer pour toi.
Eléana eut un air triste. Enfin, elle dit:
- Hélas, ca m'étonnerait que ce soit encore le cas aujourd'hui...
- Qu'est-ce qui s'est passé?
- J'ai fait des idioties...
- C'est tout toi, ca! dit-elle d'un ton de constatation.
- Ouais, arrête de dire ca...
Eléana prit une inspiration et dit enfin:
- De toute façon, vaut mieux que je te raconte tout. J'ai appris récemment que faire des cachotteries aux gens qui essaient de m'aider
est une très mauvaise idée. Tu ne vas pas aimer ce que tu vas entendre, sans doûte, mais je préfére t'avertir...
Et elle commenca par lui dévoiler la prophétie. Floranna assuma la nouvelle avec courage:
- Putain, je dois avouer, t'en as du cran! La moitié de mes mecs serait pas foutue d'aller comme ca au casse-pipe... Mais je sais par
ma mère que ca peut se contrer, une prophétie. Ca, j'imagine que tu le sais aussi.
- Oui, c'est ce qu'on a espéré faire... Avec Ivan...
- Et bien, on verra ce que ca va donner. Perd pas espoir, ma vieille! Je vais t'aider du mieux que je peux!
Elle ajouta:
- Mais tu m'as pas dit pourquoi ton affaire avec Ivan tournait mal... Qu'est-ce qui s'est passé?
Et Eléana lui raconta tout. Toutes ses erreurs. Sa trahison. Ses regrets. Comment elle avait réalisé à quel point elle avait mal agi
depuis le début. Et enfin, lorsqu'elle acheva, elle avait les larmes aux yeux:
- Je suis une mauvaise personne, fit-elle. Par mon égoïsme, je porte tort aux gens que j'aime...
Floranna répliqua:
- Non, t'es juste sacrément naïve, comme la foutue gamine que tu es!
- C'est ce que tu penses?
- N'importe qui aurait agi comme toi à ta place, pour la plupart des trucs. Bon, après, c'est sûr qu'embrasser un autre homme n'est pas
la meilleure façon de préserver son couple...
Eléana se couvrit le visage de ses mains:
- Je l'ai trahi, j'ai été lamentable... Il ne me le pardonnera jamais...
- Rho, arrête!
- Quoi?
- Si tu l'aimes comme ca, pourquoi tu baisses les bras? Tu devrais plutôt le retrouver et lui donner envie de te reprendre!
Eléana soupira:
- Il ne voudra plus jamais de moi, je le sais bien...
- Putain, mais tu es conne ou tu le fais exprès? s'exclama Floranna qui paraissait d'un coup exaspérée.
- Hein, quoi?
- Tu veux me faire avaler que ce mec qui était prêt à tout risquer pour toi il y'a deux mois, qui a osé prendre le poignard de ma mère en
connaissant son terrible pouvoir, n'en a plus rien à foutre de toi aujourd'hui? Ca m'étonnerait! Franchement, ouais, ca m'étonnerait
beaucoup!
- Je l'ai trahi...
Floranna se rapprocha. Elle avait l'air plus doux, maintenant:
- Je connais pas bien Ivan, mais pour le souvenir que j'en ai, je suis absolument sûre qu'il t'aime toujours et qu'à mon avis, il ne tient qu'à
toi de le faire changer d'avis au sujet de votre relation. Ton immaturité l'a dégoûté. Mais regarde-toi, Eléana! Tu as compris que tu avais
tort. Tu as décidé de changer, tu m'as dit. Eh bien, vous allez vous retrouver, et tu ne seras plus la même femme, je le sens!
- Il peut tomber amoureux d'une autre entre-temps...
- Pfff! Foutaises! Vu ce que tu viens de me raconter sur vous deux, j'ai plutôt l'impression que vous faites partie des rares à vous être
trouvés pour rester ensemble à vie... Toi et lui, c'est pas une amourette de gamin. Vous avez appris à vous connaitre, vous avez
traversé l'enfer ensemble... Un amour qui se forge de cette manière, ca s'oublie pas comme ca. Il doit souffrir à mort de ce que tu lui as
fait, mais le temps devrait faire son oeuvre. En plus, maintenant que tu n'es plus là, il doit être en pleine reflexion...
- Je n'oserai jamais me repointer devant lui et lui demander de...
- Non, ca, c'est sûr, ce ne serait pas une bonne façon de faire.
Floranna marqua une pause, et dit:
- Mais qu'est-ce que l'amour, au fond? Ce ne sont pas tes mots qui lui prouveront que tu l'aimes. Ce sont tes actes. Jusqu'où tu serais
prête à aller pour Ivan?
Eléana n'hésita pas:
- Je donnerais ma vie pour lui. Sans hésiter une seconde.
- Le geste est beau... Mais la vraie question n'est même pas celle-là. Plus précisément; est-ce que tu es capable de sacrifier ton propre
bonheur pour le sien?
Eléana n'hésita pas là non plus:
- Oui...
- Alors dans ce cas, si tes sentiments venaient finalement à l'embarrasser, tu devras être capable de les faire taire. C'est dûr, mais
c'est une éventualité que tu devras accepter avant d'envisager quoi que ce soit.
Eléana avait presque les larmes aux yeux de nouveau. Elle dit enfin:
- Je ne veux pas forcément qu'il renoue notre relation, je sais bien qu'il a été trop blessé, qu'il n'est sûrement pas prêt... Mais je veux
qu'il sache que je l'aime. Je veux au moins guérir la blessure que je lui ai infligée.
Floranna eut l'ombre d'un sourire:
- Ca va, t'es moins conne que j'aurais pensé. Tu as compris ce qu'est l'amour, pas comme certains imbéciles... Le vrai amour, c'est le
don de soi total à la personne que l'on aime. Voilà ce que c'est. Quoi que tu décides de faire, tu ne devras jamais l'oublier.
La jeune fille se sentait encore plus mal.
"C'est ce qu'Ivan a toujours fait..."
- Bon, maintenant, tu vas bouffer, j'espère? Si tu maigris trop, tu vas devenir laide, en plus! Tu veux réapparaître devant ton homme en
ressemblant à un squelette?
- GAH! Jamais de la vie!
- Tiens, prends cette pomme, t'as la peau terne en plus parce que tu te nourris mal! Les fruits, c'est important!
- Ah bon?
Floranna leva les yeux au ciel:
- Ouh là là, pour une princesse, tu crains vraiment... Il va vraiment falloir que je t'apprenne deux ou trois petites choses, sinon, tu
deviendras jamais une femme digne de ce nom...
Eléana croqua sa pomme et sentit de nouveau une blessure lui frapper le coeur. La pomme lui rappellait trop le goût des lèvres d'Ivan...

- Psst! Réveille-toi!
Eléana dormait, quand sa compagne de voyage la réveilla. Elle se tut tout de suite, sachant très bien qu'il devait y'avoir du danger.
Floranna tirait déjà les chevaux par la bride. Eléanna se leva et la suivit. La Naëk se dissimula derrière un bosquet avec sa jeune
compagne:
- On a une grosse troupe qui se ramène, chuchota-t-elle. Mieux vaut pas tomber dessus...
Et en effet, elle n'avait pas tort. Deux minutes après, ils les virent passer. Une troupe d'au moins trente soldats, et surtout, en tête, un
homme à la cape argentée qui brillait sous les rayons de l'astre lunaire. Les rayons d'argent éclairèrent durant un bref instant son
visage... complètement détruit. Floranna parut comprendre le danger, surtout en voyant l'air d'un coup terrifié de sa compagne:
- Qui c'est, le fils de pute à la face de gangrène? demanda-t-elle à voix basse.
Eléana attendit un court moment pour être sûre de ne pas être entendue et chuchota:
- C'est Nessos, un mystique de Mercure. Un salopard de première. Et il hais Ivan plus que tout car c'est lui qui l'a défiguré au court d'un
combat...
- Ok, on reste planquées...
Après une éternité, la troupe s'éloigna. Enfin, les deux filles sortirent de leur cachette:
- Putain le bol, fit Floranna. Il aurait pu détecter nos auras de psynergie, et là, c'était fini. Je sais pas si on aurait pu lui faire face à nous
deux...
- Je le tuerai un jour, de toute façon, dit Eléana. Si Ivan ne s'en charge pas avant moi...
- Faudrait déjà que tu apprennes à répérer les ennemis sans avoir besoin de moi, ricana sa compagne.
Elles se mirent donc à nouveau en route, et les jours passérent à traverser les bois. Floranna s'habitua vite à sa jeune amie. Eléana
était une vraie gamine par moment, ca, elle n'en démordait pas, et elle était stupéfaite en voyant qu'elle avait pu survivre si longtemps.
"Huit mystiques, c'était vraiment pas de trop pour elle, j'avoue..."
Elle soupira. Elle avait intérêt à ce qu'elles accélérent le mouvement, car il fallait rendre Eléana à ses copains, c'était sûrement la
meilleure solution. Même avec ses guerriers, Floranna n'était pas sûre de pouvoir la protéger efficacement. Des mystiques du genre le
Connard à la Face de Gangrène traînaient sûrement encore dans les parages. Et Floranna avait beau être elle-même redoutable en
psynergie, elle n'avait pas envie de se taper un combat qu'elle n'était absolument pas sûre de gagner.
"Et si je crève, qui va veiller sur cette cruche si ses copains sont plus là?"
Elle redoubla donc de prudence et incita à coups d'insultes et de menaces sa jeune compagne à faire de même. Mais bon sang, ce
n'était pas facile, de la garder vivante!
Elle l'avait appris à ses dépends.
Elle lui avait pourtant bien dit: "Fais attention où tu marches, des créatures assez méchantes, dans cette forêt... "
Et Eléana avait une fois de plus écouté à moitié! Bon sang, mais elle ne retenait rien, celle-là, ou quoi?
- Eléana?
La jeune Naëk, qui tâtait bien le sol avant d'y marcher pour éviter justement les pièges faits par les monstres de l'endroit entendit un cri
percant quand la jeune fille disparut à côté d'elle. D'un coup, une gigantesque fosse s'ouvrit et à l'intérieur, Eléana tomba sur... Une
magnifique toile d'araignée géante.
La propriétaire du nid avait un corps énorme, rayé de jaune et de noir, et des crochets venimeux à faire frémir n'importe qui. Eléana,
paniquée, déchaîna sa psynergie de feu. L'insecte brûla en moins d'une seconde... ainsi que sa toile!
- Aaaaaaaaaaaaaaahhhhhh!
Eléana fit une belle chute d'environ deux mètres plus bas, et de plus, se brûla avec ses propres flammes.
- Oh non, mais elle est encore plus conne que ca, ma parole! J'hallucine!
En jetant d'abominables jurons, Floranna saisit une corde dans son sac et la jeta dans le trou:
- Dépêche-toi de remonter, espèce de moineau sans cervelle!
- Je me suis foûlée la cheville, gémit Eléana.
- Gnagnagna, je me suis foûlée la cheville... Et ta psynergie de soin, elle te sert à quoi, espèce de cruche? Allez, rafistole-toi et
magne-toi le cul de sortir de ce putain de trou! Tu nous fais perdre du temps avec tes âneries!
Eléana, les dents serrées et morte de honte, s'appliqua un rapide Soin Mineur avant de saisir la corde et de remonter. Là, Floranna
l'accueillit avec un sermon magistral:
- Espèce de bougre d'idiote! Qu'est-ce que tu comprends pas dans: "Fais attention où tu marches"?
- J'ai regardé par terre, je n'ai rien vu de suspect à cet endroit, et tu étais déjà passée...
- Pauvre idiote, il faut vraiment tout t'expliquer, hein? Quand quelqu'un te dit de faire gaffe où tu mets les pieds dans une forêt comme
ca, tu sais ce que tu fais? Tu tâtes le sol avant de te foutre dessus, pauvre cruche! La terre meuble, ca se sent tout de suite! Punaise, je
comprends mieux comment on vous a piégés, à l'époque... Bon sang, mais plus stupide que ca, on fait pas... Même un gosse de chez
nous sait ca à cinq ans!
Eléana ne trouva rien à répondre et le rouge de la honte lui monta aux joues. Elle baissa vivement les yeux. Peut-être que l'Inexorable
s'était trompé de choix, pour sa quête...
- Je suis lamentable, gémit-elle. Je n'arriverai jamais à mon but...
- ARRETE DE PLEURNICHER!
Floranna s'était retournée, d'un air menacant:
- C'est toi qui a été choisie, y'a pas de reméde! T'es bête, mais t'as des tripes, au moins! Alors apprend juste à utiliser un peu plus
souvent ta petite tête et on arrivera peut-être à faire quelque chose de toi!
Et elle ajouta:
- Et putain, je ne veux plus jamais t'entendre dire: "Je n'y arriverai jamais"! Compris?
La jeune fille lâcha un soupir, assomée. Elle s'était complètement ridiculisée:
- Compris...
- Allez, passe devant! Là, c'est vraiment à toi, de faire gaffe, parce que je vais te suivre! Histoire de t'apprendre un peu la prudence!