Chapitre 61: Retour parmi le peuple Naëk

- Grouille-toi un peu, Eléana! Tu es à la traîne!
- Désolée...
Elle marchait avec sa redoutable alliée à travers les forêts de l'est. Eléana savait qu'elle n'allait plus tarder à se retrouver dans le
nouveau territoire des Naëks et elle accueillait la nouvelle avec un peu d'appréhension. Plus de cinq jours s'étaient écoulés, mais elle
se rendait compte que ces cinq jours avaient été vraiment difficiles. Elle avait fini par se remettre totalement en question, et là
maintenant, elle ne savait plus du tout comment agir. Le mieux, pour l'instant, c'était de suivre et de s'en remettre à Floranna.
Elle lâcha un soupir. Il y'avait pas à dire, elle était plus souvent la suiveuse que la meneuse! Et pourtant, elle était sensée avoir du
caractère! Bon sang, ces dernières semaines l'avaient réellement complètement transformée... Elle avait des façons de raisonner très
différentes d'auparavant...
Côté moral, ca allait à peu près. Du moins la journée. La blessure laissée par la perte de Caleb la lançait, mais c'était supportable. Elle
pensait aussi énormément à Ivan... Pour ne pas dire, tout le temps! Cela n'avait d'ailleurs pas échappé à Floranna, elle était tellement
perspicace. Eléana songeait souvent que si Floranna avait été une adepte de Jupiter, Ivan se serait fait battre à plate couture dans l'art
de percer les gens à jour. Heureusement pour lui, ce n'était pas le cas.
Floranna lui avait cependant quand même demandé de lui parler un peu de ses compagnons, par curiosité. Eléana ne s'en était du
coup pas privé. Elle lui avait parlé de Pavel et de Vlad comme deux meneurs très soudés, et également très protecteurs envers les
autres, attentionnés envers elle. En fait, elle avait dévelloppé une certaine relation affective avec Pavel depuis que celui-ci lui avait dit
qu'il la considérait comme un membre de sa propre famille. De plus, elle savait qu'il était l'un de ceux qui l'avait le mieux comprise dans
le groupe, car sans connaitre son histoire en entier, elle savait qu'il avait dû faire face lui aussi à des épreuves à moitié aussi terribles
que les siennes. Elle parla également à Floranna de Garet comme un butor aux vannes un peu doûteuse, mais l'avait également décrit
comme ayant un coeur aussi gros que son estomac. Floranna en avait bien ri. Eléana avait aussi parlé de Sofia et de Lina, toutes deux
très différentes de caractère, mais s'étant montrées très bonnes amies, toujours prêtes à l'aider et à la soutenir. Et elle lui parla de
Cylia, comme quelqu'un de très effacée, mais de très fiable, de Piers comme quelqu'un de timide et de taciturne. Pour parler d'Ivan, en
revanche, elle eut du mal. Elle avait l'impression que le décrire, lui, ca lui était impossible... Elle aurait eu tant à dire sur lui, pourtant,
c'était si délicat... Elle finit néammois par dire:
- Il est mon contraire, et en même temps, il me semble qu'il m'apporte tout ce qu'il me manque... Il est si courageux, si volontaire et en
même temps... Si calme, si sage et doux... Quand il me regardait, il me semblait qu'il lisait en moi... Il avait toujours le mot pour me
réconforter ou pour me guider...
Elle avait lâché un soupir, tandis que Floranna pouffait:
- Tu es raide dingue, ma pauvre... C'est incurable, il n'y a plus qu'à espérer qu'on va réussir à arranger ca...
Eléana avait répondu:
- Il m'aurait été impossible de ne pas l'aimer...
Eléana avait réussi à taire son chagrin la journée. En fait, c'était la nuit que ca n'allait pas.
Elle mangeait le minimum pour éviter que Floranna ne s'énerve et aussi parce qu'elle savait qu'elle aurait besoin d'énergie pour ses
prochains combats. Mais la nuit trahissait son mal-être. Elle ne s'endormait que tardivement. Et surtout, elle avait toujours plus ou moins
les larmes aux yeux. Malgré ce que Floranna lui avait dit, elle était persuadée au fond d'elle-même qu'Ivan ne reviendrait pas vers elle.
Elle l'avait trop fait souffrir. Elle n'avait rien fait pour lui donner vraiment envie de rester près d'elle. Et elle en souffrait à mort.
Au bout de deux jours, elle avait repris du coup son carnet et son crayon pendant les pauses et le soir avant de se glisser dans son
sommeil. Dessiner était un excellent exutoire. Ecrire des poémes aussi... En fait, elle n'en avait écrit qu'un, qui résumait tout ce qu'elle
pouvait ressentir...

"La blessure de ton coeur fait tout mon malheur
Lance destructrice que je t'ai plantée...
Que je rêve tellement de t'enlever...
Tous les jours, mon coeur souffre et pleure

Alors que pourtant, ce serait à toi de pleurer...
Toi que j'ai trahi et offensé...
Pourquoi ai-je montré tant de cruauté?
Pourquoi t'avoir blessé?

Loin de toi, mon coeur pleure...
Quand la brise souffle, ta pensée est en moi
Loin de toi, mon coeur pleure...
Et je sais que jamais plus, il ne sourira...

Loin de toi, mon coeur pleure...
Mais si je te revois, ce sera en silence
Je ne te montrerai pas ma souffrance...
Car j'ai fait seule mon malheur..."

Cet épître l'avait soulagée pour deux petites minutes. Elle s'était dépêchée de le dissimuler. Le fait d'avoir écrit ses sentiments sur du
papier l'aidait à les renfermer. Car elle savait que jamais, Ivan ne devrait savoir ce qu'elle ressentait; il serait capable de culpabiliser, et
ca, elle ne le voulait pas. Il avait agi comme elle le méritait et elle ne remettrait jamais sa décision en cause. Même si elle savait au fond
d'elle à quel point c'était dûr...
Et c'était pour cela qu'elle en pleurait.
"Si tu savais combien je me hais pour ce que je t'ai fait, Ivan... Je ne me le pardonnerai jamais... Et je me hais encore plus en pensant
que je n'arrive pas à accepter notre séparation alors que tu as eu raison... Et tout cela parce que je t'aime, parce que je réalise chaque
jour qui passe que jamais, je ne pourrai vivre sans toi..."
Une larme glissa sur sa joue:
"Je n'aurai plus aucune peur de mourir, au moins maintenant... J'abattrai Antinos, et si je dois donner ma vie pour ca, alors qu'il en soit
ainsi... Ca ne fait rien, si je disparais, puisque de toute manière, je n'aurais jamais pu renoncer totalement à toi..."
- On arrive!
Une grande clairière s'étendait devant les yeux de la jeune fille. Sur les arbres, elle vit des cordages tendus. Décidément, les Naëks
adoraient vivre dans les cimes...
Floranna émit un sifflement. Aussitôt, des Naëks descendirent de leur perchoire de garde et les entourèrent. Ils étaient quatre, avec des
cheveux bruns et longs retenus par des cordons de cuir, des pantalons bruns serrés. Deux d'entre eux étaient torse nu, et des tatouages
étaient visibles sur le haut de leurs corps. Les deux autres portaient des gilets de cuir:
- Floranna! Tu as pu t'échapper, finalement!
Les quatere Naëks entourèrent leur chef en montrant de grands sourires. Ils étaient visiblement très heureux de la retrouver:
- Ta mère s'est faite un sang d'encre, dit l'un d'eux, mais elle a toujours été convaincue que tu reviendrais...
Floranna rit:
- A l'heure qu'il est, elle a sûrement déjà prédit ma venue, et elle également savoir que je ne suis pas seule...
Ce fut à cet instant que les guetteurs réagirent:
- Qu'est-ce qu'elle fait avec toi? s'étonna l'un d'eux.
Floranna répliqua:
- Vous voyez cette cruche qui devait sauver le monde? Elle était captive avec moi, j'ai donc été obligée de l'emmener...
- Arrête de m'appeller cruche! s'exclama Eléana, furibonde.
La guerrière Naëk la fusilla du regard:
- Je t'appellerai ainsi jusqu'au jour où tu auras montré que tu as un cerveau, mademoiselle!
- Grrrrrrrrrrrrrr!
Eléana croisa les bras et se mit à bouder. Pendant ce temps, ils marchèrent jusqu'au village. Il y'avait deux ou trois cabanes construites
au sol, mais la plupart des maisons se trouvaient... dans les arbres. Les guerriers Naëks firent tous une vraie fête à Floranna, et
regardèrent Eléana d'un air intrigué. Floranna attendit que l'agitation se calme, puis annonca:
- Mes très chers guerriers! Nous allons contribuer à sauver le monde! Briefing ce soir à dix-neuf heures, tenez-vous prêts!
A cet instant, une voix que les deux filles reconnurent instantanément se fit entendre:
- Sauver le monde! Je crois bien que l'on peut te faire confiance, Floranna!
Lavanna apparut, vêtue d'une longue robe violette. Ses prunelles vertes étincellèrent en voyant Eléana:
- Tu reviens vers nous plus vite que je ne l'aurais pensé, dit-elle. Ici, tu trouveras le repos pour au moins un soir. Ta chambre est déjà
prête!
Floranna rit:
- Rien ne t'échappes, ma chère mère! Où l'as-tu installée?
- Dans ma cime, près de ta chambre, il y'avait encore bien assez de place pour un futon... Va donc lui montrer l'endroit, ensuite, j'aurai à
te parler.
- D'accord! Après tout, faut traiter les hôtes comme il faut, aussi bêtes qu'ils peuvent être...
- Floranna! s'exclama Eléana, furieuse.
La jeune Naëk eut un rire méchant et conduisit Eléana vers l'un des ponts de cordages, puis la mena vers la cime de l'arbre le plus
large. Là, une petite porte s'ouvrait:
- Après toi!
Eléana entra donc dans la pièce. Circulaire, elle était coupée en deux par une cloison. Floranna la mena donc du côté qui était destinée
à son "invitée"; là, il y'avait une natte confortable et une couverture.
- Et pour se laver? demanda Eléana.
- Il y'a une chute d'eau, plus loin... Il va y'avoir un banquet ce soir, tu as intérêt à faire vite si tu veux faire un brin de toilette avant...
Après lui avoir montré donc le lieu où dormir, Floranna la mena à la petite rivière:
- Tu crois que tu réussiras à ne pas t'y noyer?
- Tu es vraiment méchante, gromella Eléana, il serait temps que l'on te trouve un mari... Peut-être qu'avec un peu de chance, il finira par
en avoir assez et mettra du cyanure dans ta tasse de thé... Oh, par Vénus, j'en serais ravie...
Floranna lui donna une violente bourrade, ce qui la fit tomber à l'eau. Eléana sentit aussitôt l'eau froide la frapper de partout et grelotta
instantanément.
- T'es dingue! cria-t-elle à la Naëk restée sur la berge.
- Lave-toi au lieu de dire des conneries! répliqua Floranna. Moi, je dois discuter avec Maman!
Et elle s'en alla, la tête droite. Eléana fulminait
- Oh bon sang, quelle... Emmerdeuse! Pourquoi je n'ai jamais le dernier mot, juste une fois... Pourquoi? GRRRRRRRRRRRRR!
D'un autre côté, sa robe aurait eu droit aussi à un lavage, donc, c'était inévitable... Elle commenca donc à se nettoyer, en ruminant les
projets de vengeance les plus puérils contre sa persécutrice...
Pendant ce temps, Lavanna discutait avec son impétueuse fille:
- Tu as bien fait de l'emmener ici, dit-elle. Eléana aurait pu être exécutée par Antinos et c'en aurait été fait de nous... Si ton plan
fonctionne, nous aurons peut-être une chance de récupérer nos terres...
- Malheureusement, ca ne dépend pas que de moi, gromella la jeune fille. Mais en grande partie de la cruche que je viens de ramener
et de sa bande de copains! Je te garantis, Mère, c'est un miracle qu'elle ait survécu jusqu'ici... Plus bête que ca, tu ne fais pas! Et avec
ca... Naïve! Sotte! Toujours entrain de foncer sans réfléchir, incapable de se servir de sa cervelle! Si on ne lui dit pas quoi faire, ca
craint vraiment!
Lavanna pouffa de rire:
- Bon... Tu l'aimes bien!
- Tu parles, j'ai envie de lui donner des gifles dix fois par jour, là, je viens de lui administrer un bain froid! Elle est d'une impertinence,
avec ca...
La mystique d'air rit cette fois franchement:
- Elle a de la chance... En fait... Tu l'aimes beaucoup!
Floranna croisa les bras d'un air boudeur, tandis que sa mère la regardait d'un air malicieux:
- Allez, avoue-le...
Floranna lâcha un soupir:
- Bah... Elle est gentille, faut l'avouer... Et puis... Elle a un sacré putain de cran...
Lavanna rit de nouveau et dit:
- Sa destinée est loin d'être facile... C'est bien pour cela que je n'ai pas hésité à donner le poignard de Némésis à Ivan... Il est le seul à
pouvoir encore empêcher l'inévitable...
Floranna répondit:
- Pour cela, il va falloir que je lui remette la main dessus, à lui aussi! Et aussi au reste de la bande si je peux! J'ai l'impression que ca
sera pas de la tarte, ils sont en avance sur nous. Ils cherchent le repaire des oiseaux-rocs, comme tu le sais...
Lavanna répondit:
- C'est pour cela que vous devez vous dépêcher. Tu repartiras avec elle dés demain à l'aube.
Floranna regarda un instant sa mère, et enfin, elle posa la question qui lui brûlait les lèvres:
- Dis, Maman, entre nous... Elle va s'en sortir?
Lavanna plongea ses yeux verts dans ceux de sa fille:
- Tout est noir autour d'elle... Son sort dépend de beaucoup de choses... Son avenir n'arrête plus de changer.
Elle marqua une pause et dit:
- Ivan. Tout dépendra encore de lui avant la fin.
Floranna lâcha un soupir:
- Alors si tout dépend de lui, j'ose espérer qu'il ne va pas déconner! Tu te rends compte qu'on va envoyer cette gosse au casse-pipe?
Putain, j'en reviens pas que je vais participer à CA!
- Tu pourras lui être d'une grande aide si tu le veux, Floranna, dit Lavanna. Tes pouvoirs de terre sont très puissants. A partir de demain,
elle sera sous ta protection et celle de tes hommes. Tu es prête à la défendre au péril de ta vie?
Floranna serra les poings:
- J'aurais jamais cru dire ca un jour, mais...
Elle prit une profonde inspiration et dit:
- Antinos devra me passer sur le corps pour pouvoir toucher à un seul cheveu de cette petite!
Lavanna eut un petit sourire:
- Alors, c'est qu'elle va vivre un bon moment, parce que je ne te vois pas mourir dans l'immédiat... Pas de raison de s'inquiéter...
Floranna prit un air dûr:
- Qu... Je ne m'inquiète pas du tout pour elle!
- Ben voyons...
- Bah je m'inquiète parce qu'elle est la seule à pouvoir nous sauver tous, mais sinon..
Lavanna pouffa de nouveau.
- Arrête de te moquer de moi, Maman...
- Tu as raison, de toute façon, il va être l'heure de manger... Mais au fait, j'aimerais te dire une dernière chose...
- Vas-y?
Lavanna la regarda d'un air sévére:
- Je te défends d'épouser un imbécile pareil!
Floranna la regarda, interloquée:
- De quoi tu parles?
- De ton futur mari! C'est un imbécile!
- Ah bon? Et comment tu le sais? fit Floranna, ébahie.
- Parce que je l'ai vu, tiens!
- En vision?
Floranna lâcha un soupir puis dit:
- Je veux pas de mari, tu le sais...
- Ca fait du bien de t'entendre me le rappeller... Pas de folie, hein? l'avertit Lavanna.
- A quoi il ressemble, que je puisse éviter de le croiser? fit Floranna d'un ton grincheux.
- Ca ne changerait rien de te le dire, crois-moi. Tout ce que tu as besoin de savoir, c'est que c'est un sacré idiot!
Floranna eut un ricanement:
- Les idiots, je les exécre... Aucun risque! Mais merci de m'avoir avertie... Ah, ca sert bien, les prophéties, mine de rien...

Après le repas, Floranna réunit ses hommes et leur expliqua:
- Nous devons tenter une percée dans la montagne pour permettre à Eléana de rejoindre son plus haut sommet! Il y'a là quelque chose
qui pourrait permettre de sortir victorieux de la bataille finale contre Antinos!
Les guerriers Naëks se déclarèrent tous prêts à aider. Floranna leur expliqua les détails:
- Vous allez voyager par petits groupes. Notre troupe se réunira au complet près d'Inil. Ainsi, ca évitera que nous soyons répérés!
Compris?
Tous approuvèrent. Le mot d'ordre, c'était la stratégie. Ils étaient trop peu nombreux pour une attaque de front, et pour éviter d'attirer
l'attention d'Antinos, ils allaient devoir se montrer prudents. Très prudents...