Chapitre 66: Les périls d'un long voyage...
Ils volèrent toute la nuit et toute la journée suivante. Eléana avait raconté ses aventures à ses compagnons qui eurent des frissons
lorsqu'elle les mit en garde contre les Chiens de l'Enfer. Floranna pimenta les récits de deux ou trois remarques assez cyniques au
sujet des bêtises d'Eléana, mais les autres en rirent allégrement; ils avaient tous bien compris que malgré cette attitude en apparence
antipatique, la jeune Naëk éprouvait une affection profonde pour sa petite protégée... et que celle-ci lui rendait bien. En retour, Eléana
eut droit à un récit détaillé de l'escalade des sommets et du combat contre le golem, et ils parlèrent longuement du pouvoir de
l'alchimie. Floranna leur révéla alors s'en être déjà servi dans sa forêt, mais en faible quantité.
- C'est un pouvoir qui sommeille en chacun de nous, mais il faut savoir l'utiliser avec prudence...
Ils racontèrent enfin ce qu'ils savaient du dressage d'Astréos:
- Il nous a foutu une belle peur, il a quitté le campement en pleine nuit et il n'est revenu que le lendemain matin, dit Garet. On a eu la
surprise de notre vie!
- Et je ne vous raconte pas l'éraflure qu'il avait au bras, dit Sofia. C'était déchiré jusqu'à l'os, il en a gardé une marque malgré mes
soins...
Ivan rit doucement:
- C'était bien peu cher payé pour avoir l'honneur de monter pareille créature, non?
Tout le monde l'approuva. Ivan s'était en revanche vaguement demandé comment il allait nourrir pareil animal, mais il ne tarda pas à
avoir la réponse.
Alors qu'ils survolaient une autre petite chaîne de montagne, le roc plongea en piqué:
- Qu'est-ce que tu fais? s'étonna le jeune homme blond.
Et la première pensée qu'il recut en réponse fut:
"FAIM!"
L'instant d'après, ils virent tous que le roc se dirigeait en fait vers... un troupeau de bouquetins. Les animaux détalèrent en le voyant,
mais l'un d'eux se retrouva brusquement dans les serres de l'impitoyable prédateur qui le déchiqueta et le dévora en quelques
bouchées, ne laissant tomber quelques os.
- Beuh! s'exclama Lina.
Ivan lui lâcha un soupir:
- Bon, au moins, pour la nourriture, il se débrouille... Je me voyais mal essayer de transporter vingt kilos de viande dans un sac...
Eléana pouffa. Garet, lui, était un peu malade:
- J'espère qu'il ne refera pas ca trop souvent en face de nous...
- Que veux-tu! répliqua Ivan. Il a un corps qui fait au moins trente mètres au total, Garet! Et l'estomac qui va avec! Si on veut qu'il
continue à voler vite, j'espère bien qu'il aura assez de protéines... Vu que je l'oblige à voler pratiquement sans faire de halte, il va avoir
besoin d'une sacrée dose de protéines!
- Putain, fit Floranna. S'il fait des fientes à sa taille, on est dans la merde dans tous les sens du terme! Antinos n'aura aucun mal à nous
suivre...
Ivan haussa les épaules:
- Ca ne change pas grand-chose dans l'absolu. Antinos sait que nous sommes à dos d'oiseau-roc, et j'imagine qu'il sait aussi où nous
allons. Tôt ou tard, nous le trouverons sur notre chemin. Après, la question, c'est de savoir dans combien de temps...
Enfin, vers le soir, ils s'arrêtèrent. Pour beaucoup, ce fut un soulagement. Lina et Garet ne s'habituaient pas au vol. Les autres, ca allait
à peu près. Ivan, lui, se sentait parfaitement bien. Il ne savait pas si c'était le fait qu'Astréos partageât la quasi-totalité de ses pensées,
mais en tout cas, il avait réussi à regarder Eléana dans les yeux. Et si la déchirure s'était faite sentir dans sa poitrine et que son coeur
avait battu à grands coups, la souffrance avait été moins grande que ce à quoi il s'attendait. Et ce n'était pas si mal. Ainsi, lorsqu'elle
vint vers lui, il lui sourit doucement, sans arrière pensée. Eléana tira de sa poche la balle d'ombre:
- Tiens. Elle est à toi...
Ivan la reprit avec surprise:
- Je l'avais pratiquement oubliée...
- Je l'ai gardé précieusement, comme la seule chose que j'avais de toi pendant ma solitude...
Elle avait le coeur qui battait à cent à l'heure. Ivan détourna le regard à ses paroles:
- Eléana...
- Je ne t'embêterai pas plus, se hâta-t-elle de dire. Elle savait que ses paroles avaient été trop audacieuses. Mais Ivan la retint:
- Non, tu ne m'embêtes pas...
Il ajouta:
- Je n'ai pas encore pu te dire que j'étais heureux de te revoir...
Eléana baissa les yeux, mais sentit une joie profonde lui gonfler la poitrine. Ivan, lui sentait la souffrance le tenailler à nouveau. Il était
heureux de la revoir, oui, elle lui avait manqué... Mais en même temps, le souvenir de tout ce qui s'était passé continuait à le lancer,
comme les pulsions du sang sous un hématome et les larmes faillirent lui monter aux yeux.
Un cri perçant se fit soudain entendre et la minute d'après, on vit surgir Astréos qui se posa juste derrière Ivan. L'animal semblait
furieux. Deux minutes après, un coup de vent percuta Eléana la faisant trébucher.
- Astréos, non!
Ivan se tourna face au faucon géant, les bras écartés, paniqué. L'oiseau-roc poussa plusieurs cris furieux en direction d'Eléana qui
paraissait figée par la surprise, allongée à terre.
- Pourquoi m'attaque-t-il? gémit-elle. Je ne lui ai rien fait!
- Tu es fou ou quoi? dit Ivan d'un ton furieux en direction de l'oiseau.
"Je n'aime pas! Te fait souffrir... Te fait mal... Mauvaise! Mauvaise!"
La situation aurait pu paraitre comique si Ivan n'avait pas eu aussi peur. Il réalisait qu'il avait frôlé la catastrophe; le roc aurait pu
s'attaquer à Eléana bien autrement et peut-être n'aurait-il pas pu l'arrêter. Il se hâta de faire sentir sa colère et sa peur à l'animal, ainsi
qu'un avertissement sans frais:
"Tu ne dois jamais attaquer qui que ce soit sans que je te le dise! JAMAIS!"
Puis il ajouta autre chose:
"Tu dois protéger Eléana! Pas l'attaquer, jamais... Mais la protéger comme tu me protèges moi! Sinon, je souffrirai bien plus!"
L'oiseau-roc regarda son maître avec incompréhension, mais Ivan comprit qu'il obéirait. Il lâcha un soupir. Il aurait peut-être dû faire
attention à contrôler ses pensées, l'oiseau-roc avait visiblement sa propre façon de voir les choses. Mais il fut rassuré lorsque l'animal
lui transmit qu'il n'aurait jamais tué la jeune fille, mais voulait lui donner un avertissement. C'était pour cela qu'il s'était contenté d'un coup
de vent. Ivan haussa les épaules et alla vers Eléana qui était toujours à terre, et n'osait pas bouger, un peu terrorisée.
- N'aie pas peur, dit-il en l'aidant à se relever.
- Pourquoi a-t-il fait ca? dit-elle en tremblant.
Ivan eut un rire gêné:
- Il a pensé que tu m'agressais, apparement...
- Prend garde à ce qu'il ne fasse pas le coup à quelqu'un d'autre alors, sinon, ils refuseront de monter dessus... Même moi, je me
demande si je vais encore oser l'approcher après ca...
Ivan eut un pâle sourire:
- Ne t'en fais pas, il ne te fera plus jamais de mal. Il sait qui tu es, à présent...
- J'ai quand même bien l'impression qu'il ne m'aime pas beaucoup... fit-elle remarquer.
Si l'oiseau-roc avait bien compris qu'il ne devait pas faire de mal à la jeune fille, il ne l'appréciait pas pour autant et ses yeux dorés
brillants d'hostilité en témoignaient. Ivan haussa les épaules:
- Au moins, il ne tentera plus de blesser personne... Ne t'inquiète pas, il est intelligent... Avec le temps, il finira par comprendre que tu es
une amie.
Il ajouta:
- Je lui ai demandé d'étendre sa protection sur toi. Tu n'as vraiment pas à avoir peur.
Eléana était déjà remise de sa frayeur, mais ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi il s'en était pris comme ca à elle. Ivan, lui
se sentait mal, à présent. Il venait de réaliser que l'animal sentait sa souffrance... Qu'il savait maintenant plus forte que ce qu'il pensait.
S'éloigner d'Eléana avait mis une sorte de baume, mais à présent qu'il était près d'elle, il sentait toute la puissance de ce qui était resté
entre eux. Il demanda à Astréos de s'éloigner. L'aigle géant obéit à contrecoeur. Le calme revint. Il regarda Eléana. Il pouvait
maintenant se rendre compte qu'elle était encore plus belle que lorsqu'ils s'étaient quittés. Celle-ci se rapprocha de lui, mais pas trop
près, pour ne pas le brusquer... Elle sentait bien qu'il n'était pas à son aise. Elle dit enfin:
- Tu m'as manqué aussi...
Ils se regardèrent. Ivan ne savait quoi lui répondre. Le silence s'étira entre eux, inconfortable. Ivan finit par se détourner:
- Je suis épuisé...
- Bonne nuit, dit-elle avant de se détourner à son tour.
Plusieurs jours s'écoulèrent. Le groupe avait réussi petit à petit à s'habituer à la présence du nouvel ami à plumes d'Ivan. Ca n'avait pas
été aisé, mais maintenant, ca allait mieux. Quant à Ivan, il se sentait de plus en plus apprécier le contact et l'affection que lui transmettait
le roc. Il ne s'écoulait pas une soirée sans qu'il ne le caressât et lui parla, pendant parfois des heures. Les voir ainsi était surprenant.
- Je me sentirai presque vexé, dit Vlad d'un ton taquin un soir. Déjà qu'il ne s'ouvrait pas souvent avant... Mais là, maintenant, c'est cette
bestiole qui a tous les droits de confidence, et nous voici rélégués au second rang!
Sofia répondit:
- Ivan a toujours été comme ca, ca ne me surprend guère. Mais j'ai l'impression que le fait d'avoir un compagnon pareil lui fait du bien...
Eléana approuva en silence. C'était ce qu'elle pensait aussi. Après l'avoir fait autant souffrir, elle ne souhaitait qu'une chose, qu'il se
remette et soit heureux. Et il avait l'impression qu'Astréos l'y aidait. Elle-même, en revanche, était toujours aussi malheureuse. Elle le
voyait s'éloigner d'elle, et surtout, ne pas avoir envie de revenir. Quand il se mêlait au groupe, il bavardait et plaisantait avec tout le
monde, mais avec elle, il diminuait ses contacts. Et cela la rendait plus triste que jamais.
Floranna, pour sa part, s'intégrait petit à petit dans le groupe. Son langage fleuri et son humour décapant étaient appréciés des uns,
détestés des autres. Ivan la trouvait pour sa part assez amusante. Sofia s'en approchait pas. Lina était tolérante. Cylia était patiente.
Pavel et Vlad en riaient. Garet... l'aimait beaucoup. Ca, c'était une fille de caractère! Il avait rarement vu ca! Piers, lui, la trouvait
également assez fascinante. Elle avait une façon de voir les choses bien à elle, elle était interessante à connaitre. Elle mettait une jolie
ambiance dans le groupe. Mais c'était avec Eléana qu'elle parlait le plus souvent. Elles étaient diamétralement de caractère
complètement opposées, et pourtant, quelque chose les liait, qui s'intensifiaient davantage chaque jour, malgré les remarques
bourrines qu'elle lui jetait à tout va.
En fait, Floranna sentait également la tristesse d'Eléana et cela lui faisait beaucoup de peine. Mais l'attitude d'Ivan était parfaitement
compréhensible et l'on ne pouvait pas le blâmer. Elle aurait juste voulu que les deux s'expliquent clairement. Ils en avaient besoin, elle
en était convaincue.
Mais un événement devait tout chambouler.
Un soir, ils furent attaqués par une meute d'une dizaine de Chiens de l'Enfer.
Astréos était parti chasser quand ils débarquèrent, brûlant le sol sur leur passage. Ivan lui lanca un cri mental de danger, mais il n'était
pas sûr que le roc l'eût reçu. L'oiseau était en effet obligé d'aller parfois assez loin pour trouver de quoi satisfaire son appétit et Ivan
savait qu'il lui fallait tout de même l'équivalent au minimum de trois boucs ou vaches par jour. Et c'était vraiment au minimum! En réalité,
à l'état sauvage, les oiseaux-rocs s'attaquaient à sept proies par jour. Mais la priorité d'Astréos était de protéger son maître et il veillait
à réfréner son appétit pour rentrer rapidement de ses chasses. Mais cette fois, il était parti depuis plus d'un quart d'heure.
- Ils ont choisi leur moment, il n'y a pas de mystère! s'écria Cylia en envoyant un plasma.
- Mais comment cela se fait-il qu'ils soient si nombreux? s'écria Lina.
Ce qu'ils ignoraient, c'était qu'Antinos en avait invoqué par paquet à présent. Décidés à écraser les mystiques, il veillait à ce que toute
terre civilisée soit envahie pour qu'ils se fassent attaquer dés qu'ils osaient se poser. De plus, plus ils étaient nombreux, plus ils
gagnaient en force et en agilité...
Cette particularité-là, Floranna l'avait déjà remarqué et la signala aux autres:
- Il faut les disperser, c'est la force de la meute qui les rend pratiquement hors d'atteinte de nos coups!
En effet, les Chiens de l'Enfer avaient une défense minable, ca, ils le savaient, mais leur agilité et leur rapidité était effrayante. Ils
esquivaient la plupart des attaques! De plus, il fallait à tout prix se protéger de leur souffle brûlant...
Vlad et Pavel réussirent cependant à en arrêter trois avec un Giga-séïsme. Ivan et Cylia lancèrent de nouveau des plasma, mais les
animaux les esquivèrent miraculeusement. Piers et Sofia envoyèrent des colonnes d'eau et en jetèrent deux à terre... qui se relevèrent
en un clin d'oeil.
Garet et Lina rencontrèrent également des difficultés. Lina envoyait des rayons enflammés pour les repousser, mais cela ne faisait pas
grand mal à ces créatures du feu et de l'enfer. Garet tentait de les frapper avec sa hache, mais les sales bêtes évitaient tout coup. Et
l'une d'elle bondit sur lui.
Garet crut qu'il allait se faire égorger, quand soudain...
- Yaaaaaaaaaah!
Floranna bondit par-dessus lui et arrêta l'animal en plein dans son bond, l'égorgeant de ses dagues. Le jeune mystique de Mars la
regarda avec stupéfaction:
- Wow! Merci!
La jeune Naëk lui décocha un petit sourire et repartit s'occuper des quatre autres. Elle en égorgea un autre, mais les trois derniers
courraient autour d'eux, ne tentant plus d'attaquer, mais choisissaient une cible. En fait, ils en avaient une en priorité. Ils bondirent, et l'un
des créatures fonca droit sur... Eléana.
- NON!
Ivan s'interposa, son bras lanca un plasma, mais le molosse avait trois gueules, et l'une d'elle l'atteignit de plein fouet. Ignorant la
douleur, le jeune homme foudroya la bête qui roula à terre. Quant aux deux autres...
Astréos surgit en plein vol au même instant, et ses serres s'emparèrent de l'un des autres molosses, le déchiqueta avant de le rejeter.
Le dernier chien de l'enfer se fit cueillir par un autre plasma jeté par Ivan.
- Ouf, fini! s'exclama Sofia, soulagée.
Ivan sentit à ce moment-là le feu furieux qui envahissait ses veines, et poussa un cri de douleur.
- Qu'est-ce qu'il y'a? demanda Vlad.
Ivan regarda son bras et comprit. Eléana hurla:
- Il s'est fait mordre!
Le jeune mystique d'air sentit ses jambes se dérober sous lui.
