Chapitre 72: Combat de haut vol
- Oh la vache, ca craint! fit Garet.
Au-dessus d'eux venait d'arriver un oiseau géant, au plumage d'un blanc immaculé, mais surtout, au bec visiblement bien aiguisé et au
cri assourdissant. Sous le choc, les dix compagnons furent obligés de se courber en deux. L'instant d'après, une tornade faillit les
projeter dans le vide.
- On va devoir se battre contre ce truc? cria Floranna.
- C'est forcé, dit Eléana. Mais bon sang, je suis épuisée...
Cylia approuva silencieusement. Aucun parmi eux n'aurait la force de combattre jusqu'au bout, ils en étaient tous conscients. Mais ils
allaient essayer, parce qu'il le fallait. Mais...
Brusquement, on entendit un long cri percant, et la minute d'après, Astréos surgit dans les cieux et s'opposa directement au monstre de
la cité d'air. Ivan parut paniqué. L'oiseau-roc avait une taille inférieur à celle du monstre qui les attaquait. Comment aurait-il une chance
de vaincre?
- Astréos, tu es sûr de toi?
Il reçut des pensées rassurantes de la part de son animal, mais qui ne lui firent pas grand effet.
Mais Astréos paraissait sûr du choix qu'il venait de faire. Il était un seigneur des vents, après tout, et rien ne pouvait l'atteindre. Il
vaincrait. Pour son maître. L'adepte de Jupiter sentit un frisson le parcourir, tandis que l'affrontement commencait...
Des deux côtés, un vent violent s'éleva et une tornade se forma entre les deux créatures. C'était à qui la prendrait sur lui. Les deux
bêtes avaient la même puissance en réalité et les dix mystiques comprirent que ce serait une lutte de titan. Ivan blêmissait. Il n'osait
même pas imaginer les conséquences si Astréos perdait...
Mais l'oiseau-roc s'en sortait à merveille. Il renvoya la tornade sur son adversaire, et la minute d'après, alors que la créature était
projeté à plusieurs mètres en arrière, il se jeta sur elle, son bec s'illumina et il l'attaqua violemment, le piquant en plein sur le poitrail, lui
faisant perdre des plumes.
- Ouah, il en a dans le ventre, le zozio, commenta Floranna.
- J'espère qu'il sortira pas de là trop abîmé, dit Garet, sinon, comment fait-on pour rentrer?
- Au besoin, je le rafistole, dit Eléana. Et Sofia m'y aidera s'il le faut...
Pendant ce temps, la bataille se poursuivait, acharnée. Astréos se fit finalement aussi projeté en arrière par son ennemi qui lui fonca
dessus, décidé à lui faire payer l'affront. De la foudre jaillit de son bec, que l'oiseau ne put esquiver. Il poussa un long cri de douleur, et
on sentit une vague odeur de plumes brûlées.
- Astréos, courage!
Ivan sentait la douleur du roc comme si c'était la sienne et cela lui fit plus peur que le reste. Il réalisa qu'il avait totalement sous-estimé la
puissance du lien télépathique qu'il entretenait avec Astréos. Si l'animal mourrait, il se pouvait donc que son esprit à lui en prenne un
grave coup, ou pire, que le choc le tue sur le coup. Mais il savait qu'il ne pouvait pas faire grand chose pour l'aider, ni ses amis. S'ils
avaient retrouvé la possession de leurs psynergies, la fatigue endurée par le combat précédent les empêchait d'agir, de plus, ils
risquaient de blesser Astréos. A présent, les deux bêtes se faisaient de nouveau face, l'oiseau-roc avait beau être secoué, il semblait
avoir repris tout à fait le contrôle. Il plongea en piquée, et son ennemi le suivit. Deux minutes plus tard, on entendit un cri percant et
Astréos remonta en chandelle, en pleine forme... tandis que son ennemi remontait, mais les dix mystiques purent voir qu'il avait à
présent une profonde blessure à l'aile droite et qu'il perdait de la vitesse. Du sang maculait son plumage de neige. Ivan tremblait de
tous ses membres. Il espèrait vraiment la victoire de son animal, car il se rendait compte qu'à l'idée qu'il lui soit arraché, il en éprouvait
une grande tristesse. De son côté, Eléana angoissait également et elle échangea un sombre regard avec le mystique d'air. Sans qu'ils
s'en rendent vraiment compte, ils s'étaient un peu rapprochés et observait le combat côte à côte. Ivan eut un violent sursaut
lorsqu'Astréos se prit de nouveau un éclair dans le poitrail, qui le fit chuter de plusieurs dizaines de mètres avant qu'il ne puisse
remonter. L'aura de psynergie qu'il possédait avait beau le protéger, il sentait quand même de violents chocs dans son corps d'oiseau.
Et Ivan le savait.
Eléana n'hésita pas. Elle voulait lui montrer qu'elle le soutenait. Tout doucement, elle lui caressa le bas du bras... et Ivan lui attrappa
soudain la main. Ils ne se lâchèrent plus. Ils n'osaient pas se regarder dans les yeux, mais cela n'avait pas d'importance. Ils observaient
dans la même direction, et se soutenaient face à la même crainte... Eléana se rappella le proverbe: "Aimer, ce n'est pas se regarder,
mais regarder ensemble dans la même direction". Et elle comprit que plus que jamais, c'était rien que cela, le plus important. Se
soutenir...
Le faucon géant d'Ivan avait repris du tonus. En retour, il envoya une gigantesque colonne d'air sur son ennemi, décidé à lui faire perdre
de l'altitude. Il n'avait pas encore pu lui infliger de blessures mortelles, mais il attendait son heure. En attendant, il allait le harceler de
coups de bec jusqu'à ce que l'ennemi s'épuise. Il fondit sur lui, lui infligea une nouvelle blessure en plein dans le dos. Le roc blanc
poussa un cri de douleur et cracha un nouvel éclair qui n'atteignit que le vide. Astréos commencait à se montrer prudent. Il avait
compris qu'il devait éviter autant que possible les blessures pour avoir une chance d'avoir la victoire. Une victoire sur l'endurance. Son
instinct de rapace lui soufflait quoi faire. Son ennemi tenta de nouveau de le piéger dans une tornade. Cette fois, Astréos ne chercha
pas à la contrer et se contenta de la laisser partir dans le vide. Après tout, son ennemi s'en fatiguerait bien assez vite... Enfin, les deux
oiseaux se pourchassèrent et on les vit disparaître derrière un nuage...
- Qu'est-ce qui va se passer? demanda Pavel.
Ivan se contenta de répondre:
- Et bien, il y'en a un qui va prendre le dessus pendant ce temps, j'imagine...
Un temps interminable s'écoula.
Dix minutes?
Une heure?
Tous retenaient leur souffle.
Et enfin...
Ils virent Astréos ressurgir brutalement, son ennemi aux trousses. Il plongea sur l'un des bords de la cité, et son bec arracha un bloc de
roche qu'il lanca droit sur le roc blanc. Celui-ci le pulvérisa d'un éclair, aussi facilement que s'il s'était agi d'un morceau de verre. Mais
Astréos lui fonca de nouveau dessus, et cette fois, le survola avant de lui planter ses serres dans le dos.
Le roc blanc se débattit, mais Astréos ne lâcha pas prise et commenca à lui donner une pluie de coups de son bec plus aiguisé que la
lame d'un poignard. Le sang giclait à chaque coup, il ne montrait nulle pitié. Il allait le détruire, le mettre en pièces... Ne sachant
comment se débarrasser de son féroce adversaire, le gardien de Zéphyro se laissa tomber en chute libre. Astréos fut obligé de lâcher
prise. L'instant d'après, le bec du roc blanc cracha de nouveau le tonnerre, il poussa plusieurs longs cris d'avertissements. La bataille
atteignit son paroxysme lorsque voyant qu'il ne parvenait pas à atteindre sa cible, il vola vers elle...
Le bec du roc blanc était aussi tranchant que la lame d'un sabre. Il frappa l'aile gauche d'Astréos qui laissa échapper un cri de douleur
du plus profond de sa gorge d'oiseau. Il commencait à faiblir, il le sentait, et à présent, c'était son ennemi qui gagnait du terrain. Il ne
réussit pas à esquiver un nouvel éclair et ses cris percants résonnèrent dans toute la cité de Zéphyro.
- Il va perdre, gémit Vlad.
Ivan, quant à lui, était au bord de la crise de nerfs. Il envoyait les pensées les plus vives à son faucon:
"Ressaisis-toi! Tu peux le vaincre! Tu dois le vaincre!"
Le roc recut de plein fouet les pensées désespérées de son maître et il comprit. Il ne pouvait pas abandonner, malgré les décharges
qui lui frappaient le corps. Il ne pouvait pas mourir, il ne pouvait pas se laisser vaincre. Son maître comptait sur lui, celui qui l'avait
dompté, celui à qui il avait finalement accepté d'obéir... Ce mystique d'air qui partageait ses pensées, dont la vie était désormais liée à
la sienne... Il ne devait pas le décevoir. Et enfin, il sentit une énergie furieuse se libérer en lui.
Il percuta son adversaire comme un boulet de canon. Sous le choc, le roc blanc fut sonné et s'écrasa brutalement sur le haut de la tour,
tout près des dix mystiques qui observaient le combat et tous purent sentir le choc sous leurs pieds.
- Ouh là, fit Sofia.
Astréos eut rapidement le dessus. Son ennemi se retrouva renversé sur le dos. La minute d'après, le bec d'acier du courageux roc se
referma en plein sur le cou de son ennemi et lui trancha la jugulaire dans un flot de sang, et en même temps, ses serres plongèrent
dans le poitrail et en arrachèrent le coeur.
- Ah, dégueu! s'exclama Garet en détournant le regard.
Pavel lâcha un soupir:
- Normal, pour un rapace...
Ivan sentit pratiquement ses jambes se dérober, tant il était soulagé:
- Enfin... Nous sommes sauvés...
- Tout ira bien, le rassura Eléana.
L'instant d'après, elle s'était approchée de l'oiseau géant et le soignait avec la gemme de basalte. Astréos jeta un regard
reconnaissant à sa bienfaitrice qui soupira de soulagement. Après ca, il la détesterait peut-être moins. Elle l'espèrait, en tout cas. Puis
Vlad dit:
- Bon, cette fois, on peut partir... On fait comment pour... La suite?
Il avait posé la question qui fâche. Les dix se regardèrent. Eléana avait à présent la totalité de ses armes. Maintenant, elle avait un
dernier combat à mener. Elle réfléchit et répondit:
- Le mieux à faire serait peut-être de se reposer ce soir. A mon avis, il ne faudra pas longtemps avant qu'Antinos ne nous retrouve et
que je doive accomplir mon destin...
Floranna lâcha un soupir:
- Ouais, bah on devrait peut-être essayer de savoir comment tu pourrais le battre sans forcément courir au suicide...
Eléana se contenta de répondre:
- Et bien, je vais devoir me montrer plus forte que lui. C'est ca, la solution.
Ivan la regarda, l'air un peu inquiet:
- Je ne vois toujours rien dans ton avenir... Je me demande ce que cela peut signifier...
Cylia comprit:
- Ivan, si tu veux voir quelque chose, je crois que tu vas devoir accepter l'éventualité de voir peut-être la fatalité...
Le jeune homme la regarda:
- Je ne comprends pas...
- Tu es aveugle quand tu te projettes sur Eléana parce qu'à cause de ce que t'a dit maître Hamo, une part de toi a peur de voir. Si tu
penses que voir le combat qui va avoir lieu peux nous aider à trouver un moyen de la protéger, il va falloir maintenant te détacher.
Ivan haussa les épaules:
- J'ai vu Eléana mourir une fois et ca ne s'est finalement pas produit. Alors, je vais recommencer. La question qui se pose, c'est de
savoir si c'est vraiment sa mort qui provoque la chute d'Antinos ou si c'est juste le résultat prévu lors du combat. Et j'ai besoin de savoir
la réponse à cette question.
- Et si c'est la première éventualité qui s'impose à toi? demanda Pavel.
- C'est à Eléana de voir. Et pour commencer...
Il se tourna vers elle:
- Tu veux que j'essaie d'activer mon don de moi-même ou non?
Eléana réfléchit. La question était dangereuse, mais en même temps, il valait mieux savoir tout de suite. Elle était prête à mourir depuis
un moment. Elle répondit:
- Vas-y!
Ivan regarda Eléana droit dans les yeux.
Et brusquement, sa tête manqua d'exploser tant il eut mal. Il comprit que son don de prophétie se mettait en marche, et que la vision
serait d'ampleur.
Antinos et Eléana étaient en pleine action, au millieu d'une plaine enflammée. Il pouvait voir que ses amis étaient couchés au sol, à
moitié inconscients, ayant sans doûte été blessés lors du combat... Eléana renvoyait ses rayons de pourpre sans mal à son adversaire.
Elle paraissait invincible... Mais ne l'était pas tant que ca... Au bout d'un long moment, Antinos parvenait à trouver la faille, et d'un coup,
son épée plongea...
- NON!
Ils criaient tous d'horreur devant l'affreux spectacle qui s'offrit à eux... Eléana se retrouva littéralement clouée au sol, son sang inonda la
terre, tandis qu'elle avait des spasmes d'agonie, l'épée l'ayant transpercée de part en part... brusquement, une sorte de lumière parut
jaillir... Et soudain, Antinos se retrouva à son tour au sol, crachant du sang, agonisant, criant de ses dernières forces... Et enfin, il
mourrait...
- NON!
Ivan n'avait pu s'empêcher de crier. Il enfouit son visage dans ses mains, tandis que dans sa poitrine, son coeur explosait. Il avait la
réponse à sa question. Quelque chose liait Antinos à Eléana, et c'était pour cela que seule sa mort pouvait permettre la destruction du
tyran... L'inévitable ne pouvait être empêché...
- Il doit bien y'avoir une solution... Pourquoi ai-je l'impression qu'il me manque un élément?
Mais ses larmes continuaient de couler. Peut-être que son intuition le trompait. Peut-être qu'il espèrait juste qu'Eléana ne soit
finalement pas tuée...
- Ivan?
Eléana avait eu le courage de lui adresser la parole, alors que les huit autres n'osaient pas. Ils avaient trop peur de ce qu'ils allaient
entendre. Mais la jeune femme était d'une autre trempe, et ce n'était pas la première fois qu'elle entendrait les paroles qu'il
prononcerait.
- Je dois mourir?
Ivan eut enfin la force de lever les yeux et tous virent que quelque chose venait de se casser en lui. La gorge trop serrée pour parler, il
se contenta d'un signe de tête affirmatif. Eléana sentit ses jambes trembler. Floranna la rattrapa juste à temps. La seconde d'après,
Eléana se retourna et la jeune Naëk fit quelque chose dont personne ne l'aurait imaginé capable; elle la prit dans ses bras et lui colla un
bisou sur la joue. Tous virent que ses yeux étaient remplis de larmes. Eléana lui rendit son étreinte avec stupéfaction, mais les autres
l'entourèrent en silence. Ils étaient tous incapables de prononcer une parole.
