Chapitre 73: Memento mori...
Ils avaient volé toute l'aprés-midi. Vers le soir, enfin, ils avaient trouvé un petit village et avaient loué des chambres à l'auberge.
Personne n'eut d'appétit ce soir-là. Ivan sortit à l'extérieur. Il n'avait pas desserré les lèvres. En réalité, Garet fut le premier à le faire,
alors qu'ils s'étaient tous réunis dans la chambre de Vlad:
- Qu'est-ce que tu vas faire? demanda-t-il à Eléana.
- Ce que je dois faire, se contenta-t-elle de répondre.
Elle ajouta:
- Ecoutez les amis. Ca devait arriver. Je le savais depuis longtemps. On a cherché des solutions pour l'éviter, mais apparement, ce
n'est pas possible. Et ca ne change rien dans l'absolu. Je dois tuer Antinos. Sinon, personne n'y arrivera.
- Peut-être, s'écria Piers. Mais sache qu'aucun de nous ne pourra se regarder dans un miroir après ca!
Tout le monde le regarda. Piers avait résumé en une phrase l'état d'esprit de tout le groupe.
- Sacrifier une jeune fille comme on sacrifierait une bête... C'est une plaie que nous allons tous porter au coeur jusqu'à la fin de nos
jours!
Eléana répondit:
- Ce n'est pas de votre faute, ce n'est pas vous qui l'avez décidé. Je vous interdis de culpabiliser!
- Facile pour toi de dire ca, cruche! répliqua Floranna. Une fois morte, t'auras pas de remords!
Elle semblait s'être totalement remise de son moment de faiblesse.
Cylia, elle se leva et se mit à faire les cent pas:
- Il y'a un moyen, il y'en a forcément un!
Eléana finit enfin par dire:
- Si jamais il y'a un moyen, ce sera à moi et à moi seule de le trouver, désormais. Vous m'accompagnerez sur le champ de bataille,
mais si je me retrouve seule en face d'Antinos, ce sera à moi d'improviser. J'ai les quatre armes. Je connais leur utilisation. Peut-être
que ma destinée peut changer à la dernière minute en fonction de la manière dont je me battrai. Et si finalement, cela ne change pas,
alors, cela relèvera de la prophétie, pas de votre faute. Je vous en prie. Si vous avez quelque part de l'affection pour moi, ne
culpabilisez pas. Ce n'est pas votre faute!
Lina avait les larmes aux yeux. Elle dit enfin:
- S'il y'a la moindre chose que l'on puisse faire encore pour toi...
- Pas grand-chose, soupira Eléana. Mais moi, il y'a quelque chose que je vais faire, là, tout de suite.
Pavel comprit:
- Tu vas voir Ivan? Je ne sais pas par où il est parti...
- Je ne pense pas qu'il se soit éloigné. Mais je dois lui parler, surtout si je ne dois plus jamais avoir l'occasion de le faire...
Elle les embrassa tous et quitta la pièce. Vlad poussa un profond soupir:
- Elle a tant de courage... Mais je me demande pourquoi Ivan s'est éloigné...
- Le destin d'Eléana le fait souffrir plus que nous tous... dit Cylia. Il est touché à mort.
- Il l'aime, murmura Floranna. Pauvre de lui...
Il était assis sur l'herbe, la tête enfouie dans ses genoux. Il essayait de faire face à la monstrueuse douleur qui le taraudait. Il s'était
éloigné des autres pour essayer de retrouver son calme, et bien sûr, il n'y parvenait pas. Il n'avait plus qu'une pensée en tête: Eléana
allait mourir.
"Elle va mourir... Elle va mourir et je ne pourrai pas l'en empêcher... Pourquoi? Pourquoi?"
Il se leva d'un bond et là, explosa:
- PUTAIN DE MERDE!
Il balanca son poing contre la muraille de la cour de l'auberge et ne se sentit pas calmé pour autant. Son désespoir semblait même
augmenter de minute en minute...
- Ivan!
Eléana était venu près de lui.
- Va-t'en!
Il ne voulait surtout pas la voir. Pas maintenant qu'il savait. Ca lui faisait trop mal. Beaucoup trop mal... La douleur allait le tuer.
- Non.
La réponse d'Eléana était claire.
- Dégage! Ta vue me fait mal!
- Mais rester seul te fera encore plus mal...
Ivan se redressa, la fusillant du regard:
- Non, mais je rêve? Je viens de t'annoncer que tu vas mourir et c'est toi qui me console? Tu te fous de moi?
La jeune fille garda son calme malgré ce qu'il venait de lui rappeller. Elle dit enfin:
- Je suis préparée à l'entendre depuis longtemps. Je le savais déjà.
- TAIS-TOI!
Il s'appuya contre le mur, tremblant. Les larmes lui montaient aux yeux. Eléana dit enfin:
- Ivan, arrête tout de suite. J'ai déjà dis à tes amis que ce n'était pas de leur faute, ce qui arrivait. On a tout fait comme il le fallait. Ce
n'est pas de ta faute si je meurs et je sais que tu as fait ton possible pour trouver une solution. Ne laisse pas la culpabilité te dévaster
autant! Pense à Sofia, Vlad, Garet...
- Idiote! Idiote!
Il se tourna brusquement vers elle et ses yeux violets emplis de douleur se plongèrent dans son regard vert d'eau:
- Eléana... Tu crois vraiment que c'est simplement la culpabilité qui me met dans cet état?
- Juste que ca n'arrange pas les choses...
Il la regarda et se rapprocha d'elle davantage:
- Etre séparé de toi a été une épreuve épouvantable, réussit-il à articuler. Mais j'aurais pu y survivre. Mais si tu disparais...
Il s'interrompit. Eléana comprit ce qu'il essayait de lui dire et sentit son coeur battre à tout rompre. Ils se regardèrent durant un court
instant... Puis n'y tenant plus, Ivan l'attira contre lui et ses lèvres plongèrent vers les siennes. Eléana les entrouvrit aussitôt, le souffle
coupé, le laissa fouiller sa bouche de sa langue brûlante, presque brutalement, tandis que leur étreinte s'intensifiait. Elle en avait déjà le
vertige, jamais, ils ne s'étaient encore embrassés ainsi, aussi profondément, et pourtant pas assez pour se rassasier... Lorsqu'enfin, il
détacha ses lèvres des siennes, ses yeux brillaient. Il ressentait une grande douleur en lui, et pourtant, ce baiser avait semblé l'aider à
la contenir. Il murmura:
- Tu es ma vie... Je ne te survivrai jamais...
- C'est ce que je ressens pour toi, répondit-elle d'un ton vif. Et j'ai toujours espéré te le faire comprendre après ce qui est arrivé...
- Il est inutile d'évoquer le passé, désormais... Il n'a plus d'importance... Je sais que tu m'aimes...
- Je t'aime plus que je n'ai jamais aimé quelqu'un...
Ivan la serra contre lui, respirant son odeur. Les larmes roulèrent sur ses joues. Il l'avait retrouvée, mais il allait sûrement la reperdre...
Mais au final, il savait ce qu'il allait faire, désormais. Il la suivrait jusqu'à la toute fin... et davantage.
- J'espère encore un miracle, mais je sais qu'il ne faut pas trop y compter, dit-il d'une voix plus ferme en la regardant dans les yeux.
Mais je suis encore maître de mon propre destin. Si tu ne dois plus voir le soleil se lever, alors moi non plus.
Eléana se recula, affolée:
- Ne fais pas ca! gémit-elle. Quoi qu'il arrive, je refuse que tu te détruises!
Ivan la fusilla du regard:
- Si j'avais été à ta place, tu ne te serais pas gênée!
Eléana eut les larmes aux yeux:
- Je ne voulais pas de ca pour toi... Je voulais que tu sois heureux...
Le jeune adepte de Jupiter la regarda avec tendresse:
- Sans toi, je ne le serai plus jamais. Me demander de vivre sans toi serait comme me demander de vivre sans respirer.
La jeune fille baissa la tête, attristée. Mais elle savait qu'il serait inutile de le faire changer d'avis. Elle espèra que Vlad et Sofia
réussiraient à l'empêcher de commettre cette bêtise. C'était tout ce qu'elle pouvait espérer. Elle dit enfin:
- Je veux voir mon dernier lever de soleil avec toi...
Ivan la prit dans ses bras:
- Accordé, murmura-t-il dans un souffle haletant.
De nouveau, leurs lèvres se mêlèrent. Ivan avait passé sa main derrière la tête d'Eléana et l'attirait encore plus fortement contre lui,
tandis qu'il explorait sa bouche avec avidité, ne voulant rien perdre du contact. Eléana faisait de même avec lui, laissa ses mains
parcourir son torse et son dos, la proximité de son corps l'enflammant totalement. Le jeune homme pouvait sentir le souffle de sa
compagne devenir haletant, son corps devenir brûlant... Sans hésiter, il la plaqua contre le mur et elle glissa une jambe autour des
siennes. Il laissa ses mains descendre sur tout son corps, sa poitrine, son ventre, jusqu'à sa hanche et le haut de sa jambe, leur contact
s'intensifier. Elle gémit contre sa bouche, se laissa aller totalement. Enfin, il desserra un peu son étreinte et lui saisit la main. Ils
n'échangèrent pas une parole tandis qu'il l'entrainait à l'intérieur. Les couloirs de l'auberge étaient déserts à présent. Parfait pour eux.
La chambre d'Ivan était la plus proche. Ils s'y précipitèrent. Ils joueraient ce dernier tour à la mort avant qu'elle ne les embarque. Ivan
réussit à se contenir tant bien que mal tandis qu'il la dévêtissait, contemplant son corps au clair de lune. Il voulait prendre son temps, il
voulait l'aimer le plus possible, l'aimer pour une vie toute entière, dans le peu de temps qui lui était imparti... Il voulait que cette dernière
nuit soit inoubliable, un souvenir qu'elle pourrait emporter avec elle quand Antinos en finirait... Il sentait à présent sa peau contre la
sienne... Il goûta avidement chaque parcelle de sa peau, la sentit gémir sous ses caresses, fourrager ses mains dans ses cheveux,
l'inciter à continuer... Eléana tremblait de tous ses membres. Elle ne s'était jamais sentie aussi vivante... Son dos s'arqua, réagissant à
la douce torture qu'il lui infligeait... A son tour, elle promena ses mains sur lui, dessinant chaque courbe de son corps, voulant les garder
en mémoire... Ses lèvres parcoururent ses épaules, son torse, son ventre, plus bas encore... Ivan crut que son coeur et son corps tout
entier allait exploser... Cette femme avait un pouvoir surnaturel sur lui, il n'en doûtait plus... A cause d'elle, il avait vécu mille douleurs,
mais elle savait aussi le rendre fou de bonheur... Il réussit à se retenir de crier, mais à présent, il perdait vraiment tout contrôle. Il la
plaqua avec une douce violence sur l'oreiller et la fit sienne... Il leur sembla qu'ils fusionnaient... Eléana se colla toute contre lui, ne
voulant plus laisser une parcelle de son corps séparée de lui. Ils s'aimèrent ainsi avec une ardeur sauvage, encore et encore, jusqu'à
atteindre un stade où tout ne fut plus que fusion...
"Souviens-toi que tu vas mourir". Tel était le mot d'ordre de cette nuit.
L'aube n'allait pas tarder, mais ni l'un ni l'autre se s'était résolu à dormir. Ils avaient fait l'amour jusqu'à l'épuisement, mais avaient
surmonté l'envie de sommeil. Eléana s'était à présent redressée dans le lit. Elle contemplait les derniers rayons de la lune.
- C'est la dernière fois que je te vois, astre de la nuit...
Ivan s'était à son tour redressé. Il déposa des baisers sur le dos de la jeune femme avant de lui demander:
- Tu as peur?
Eléana haussa les épaules:
- Mourir n'a pas l'air si douloureux quand on y pense... J'ai déjà senti deux fois à quoi ca ressemblait... La première fois avec le dragon
de la cité pourpre, la seconde avec la stalactite de Nessos. Ca faisait mal, oui, sur le coup... Mais ca n'a pas duré plus d'une minute...
Alors, non, je n'ai pas vraiment peur... Je regrette juste de ne pas avoir pu vivre plus longtemps... Il y'a tant de choses que je ne
connaitrai pas...
- Comme l'enfant qui a failli naître de nous...
- C'est mieux ainsi... Je n'aurais pas voulu qu'il vive sous le joug d'un tyran.
- Moi non plus, approuva Ivan. On ne peut pas vivre dans la peur.
Eléana avait à présent son regard fixé vers le ciel:
- Le soleil va bientôt apparaître...
- Et tu vas sortir de mes bras...
Ivan sentit à cet instant la déchirure s'éveiller en lui. Eleana enfila sa robe et lui murmura:
- Viens...
Il se rhabilla à son tour et tous deux descendirent en hâte. Le soleil apparut, chassant les premières ombres de la nuit, boule de feu
rougeoyante sous un ciel bleuté.
- Le plus beau spectacle au monde, dit Eléana d'une voix éteinte.
Ivan hocha la tête et lui prit la main, la serrant très fort. Cet étreinte redonna du courage à Eléana. Elle lui demanda:
- Tu es... prêt?
- Autant que tu l'es, se contenta-t-il de répondre.
- Les autres ne vont pas tarder à se lever, en admettant qu'ils aient réussi à dormir...
Leurs amis les rejoignirent en effet un moment plus tard. Tous avaient les traits tirés. Sans un mot, l'un après l'autre, ils étreignirent
Eléana, l'entourant de leur affection la plus profonde. Sofia et Lina avaient les yeux rouges. Floranna ne prononca pas un mot. Vlad,
Pavel et Piers aborraient l'air le plus grave qui soit. Garet, lui, eut les larmes aux yeux et son étreinte manqua de broyer les côtes de la
jeune fille. Ils étaient tous terriblement marqués.
- Ne faîtes pas cette tête-là, je ne veux pas pleurnicher avant de me battre, dit Eléana d'un ton un peu acide.
- Il en faudra plus pour te faire pleurer, dit Floranna. T'es devenue une vraie petite dûre, ma chérie...
Ivan appella Astréos par télépathie. Alors qu'ils allaient monter, Eléana se rapprocha de Vlad. Celui-ci comprit qu'elle voulait lui dire
quelque chose. Elle commenca:
- Vlad, je sais que tu es l'un des plus proches amis d'Ivan, et...
Celui-ci répondit aussitôt à voix basse:
- Je sais à quoi tu penses. Je ne te promets rien, mais j'essaierai de rester près de lui si besoin... Moi non plus, je ne veux pas qu'il
fasse une connerie.
Eléana lui jeta un regard de reconnaissance, puis se dépêcha de monter derrière le dos d'Ivan. Mais à cet instant, Lina leur cria:
- Regardez là-bas!
Des flammes s'élevaient au loin, visiblement provoquées par de la psynergie. Tous comprirent qu'Antinos les provoquait en duel...
