Chapitre #2 – You just gotta let it go

Il avait continué de contourner la forêt, ne voulant plus trop s'y aventurer après y avoir croisé un ours, et longea donc le littoral. A nouveau. Au loin, il y avait un paquet noir, roulé en boule sur le sable. Phoenix courut vers cette forme de plus en plus humaine, et se jeta à ses pieds. Rejetant les longs cheveux de jais cachant sa figure, il laissa apparaître un visage familier. Mais, de toute façon, il l'avait déjà reconnue.

« Maya ! s'écria-t-il en la secouant. Maya, réveille-toi ! »

Elle crachotait de l'eau, et Phoenix la tourna sur le ventre. L'eau de mer sortit beaucoup mieux de sa bouche, et elle tressaillit légèrement.

« Maya, allez, reste avec moi ! »

« Gh… »

Ses paupières tremblèrent, ses lèvres aussi, et elle lâcha quelques mots :

« Me suis… accrochée… bout de bois… sais plus… »

« Ne parle pas, Maya, je te ramène au campement ! »

Il la hissa sur son épaule gauche, se cassant à moitié la figure, et se traîna ainsi jusqu'à Franziska. Une fois arrivé, il la déposa délicatement sur une grande feuille de bananier, et regarda Franziska. Son fouet à la main, elle fit mine d'en donner un coup à Phoenix, et se moqua de lui :

« Alors, Phoenix Wright, je vois qu'on n'a pas cherché au bon endroit. »

« Mais… c'est Maya, enfin ! Je l'ai sauvée ! » s'indigna-t-il.

« Oui, mais à seulement quelques mètres d'ici, il y avait quelque chose d'intéressant. Va voir dans le petit abri de gauche. »

Le petit abri de gauche, comme elle l'appelait, n'était rien d'autre qu'un paquet de feuilles déposées sur une structure précaire de bois mort. Phoenix passa sa tête par l'ouverture (fabriquée avec sa propre veste bleue ! Quelle humiliation !), et fut partagé entre l'envie de s'attendrir de la scène qu'il voyait, ou bien celle de sauter partout comme un hystérique. Il y avait Larry Butz, son ami de toujours, allongé à-côté de Pearly. Tous les deux dormaient à poings fermés, avec seulement quelques petites égratignures sur le nez, et Phoenix sourit. Ils avaient pu sauver Maya, Larry et Pearly, ce qui était décidément une suite de bonnes nouvelles. Pour la première fois, il commençait à s'intéresser à cette idée de fabriquer un bateau et de faire partir tout le monde dessus… L'avenir s'éclairait enfin ! Sans compter que le fouet de Franziska serait surtout utilisé sur Larry…

SCHLAK !

« Phoenix Wright ! Fais cuire le reste du daim, enfin ! Ils doivent mourir de faim. J'ai déjà prévu l'eau douce. Ma perfection m'a guidée à une rivière. »

Je l'avais trouvée avant toi quand j'y ai bu…, pensa l'avocat. Phoenix prépara le feu, à l'aide d'un briquet qu'il avait toujours sur lui (mais qui ne lui servait à rien, étant donné qu'il ne fumait pas), et posa une pierre dessus. Avec ce dispositif, il pouvait faire cuire ce qu'il voulait, et ce sans rien brûler… Le seul problème était qu'un jour, son briquet allait finir par se vider et qu'il ne fonctionnerait plus… Il allait falloir apprendre rapidement à faire du feu ! Quelques minutes plus tard, il entendit une voix fluette à ses côtés.

« Monsieur Nick ! »

« Oh, Pearly ! s'exclama-t-il en la prenant dans ses bras. Tu vas bien ! C'est super ! »

« Oui, Monsieur Nick, mais je ne sais pas ce qu'il s'est passé… »

Phoenix hésita. Fallait-il lui raconter que leur bateau avait coulé, et que Miles Edgeworth avait l'air plutôt… mort ? Edgeworth est mort… C'est vraiment… Il sourit à Pearl, ne voulant pas l'effrayer, et lui raconta tout simplement ce qu'il s'était passé. Après tout, elle ne pouvait pas si mal le prendre, non ? La petite fille parut réfléchir quelques secondes, puis demanda :

« Monsieur Nick, où sont Monsieur Gumshoe et Monsieur Edgeworth ? »

« Euh… »

C'est alors que Franziska apparut.

« Ils sont morts, Pearl. Vous avez tous de la chance de ne pas vous être noyés, moi aussi, Maya aussi, Larry aussi, mais ces deux-là sont morts. C'est tout. »

Pearly se mit à pleurer, ses petits poings essuyant ses yeux mouillés de larmes, et Phoenix soupira. Franziska n'avait vraiment pas pris des pincettes pour lui annoncer la bonne nouvelle… L'avocat de la défense prit à nouveau Pearl dans ses bras, ne sachant pas trop quoi lui dire. Il n'y avait désormais que le temps qui l'aiderait à oublier tout ça, mais…

« Pearly… Ca va… bien…? »

« Mystique Maya! » s'écria la petite fille en le laissant carrément tomber.

Phoenix les laissa se retrouver, et alla voir Larry. Il dormait toujours comme un loir, ce qui n'étonna pas l'avocat, mais il le regarda quand même dans son sommeil. Pour une fois qu'il ne disait pas de bêtises… Au moins, quand il dormait, il se taisait.

« Flora… si…, commença-t-il à dire dans son sommeil. Si jolie… »

Flora était la cliente de Phoenix, et il grimaça. Incorrigible… Il quitta l'abri en feuilles, et demanda à Franziska s'il pouvait aller chercher quelques fruits pour les autres.

« Et tu me demandes l'autorisation, Phoenix Wright ? cria-t-elle. Tu aurais dû y aller plus tôt, tu m'entends ? »

Il alla donc chercher quelques bananes, se faisant encore plus mal aux cuisses que d'habitude. Il vit, à quelques mètres devant lui, un arbre fruitier qui devait donner des pêches, ou peut-être d'autres fruits encore plus délicieux. Phoenix s'approcha, et sortit de sa poche deux petites feuilles médicinales, qui désinfectaient les coupures qu'il avait sur les mains. Il faisait ça de temps en temps, pour éviter les infections… Prenant son courage à deux mains, car l'arbre était plus haut qu'un bananier, Phoenix prit une grande inspiration et…

Viiiiitch !

« Ah ! hurla-t-il en attrapant son épaule gauche. Qu'est-ce que… »

Il tomba par terre, ne comprenant pas ce qu'il venait de se passer, et continua d'appuyer sur son épaule gauche. Il sentit quelque chose, et regarda ce qui lui posait problème. Euh, c'est une… flèche ? On m'a tiré une flèche ? Mais qui ? Phoenix essaya de retirer la flèche de son épaule, mais il eut peur d'y laisser la pointe. L'avocat se releva difficilement, bien décidé à revenir au campement et donner l'alerte, quand il entendit une voix grave lui dire :

« Ah, Wright. On joue à l'homme des bois ? »

Il se retourna, ne pouvant pas croire que la personne qui l'appelait était ce qu'elle était, et écarquilla les yeux de stupeur. Oui, c'est ça, il était stupéfié.

« Wright, on a vu un fantôme ? »

C'est un peu ça… Mais c'est impossible ! Phoenix se frotta les yeux avec ses mains pleines de terre, stupéfié. Il ne pouvait pas s'agir de…

« Edgeworth, vous êtes… vous devriez être mort ! »

« Je pourrais en dire autant de vous, répliqua-t-il sèchement. Nous étions dans le même bateau, c'est le cas de le dire. Avez-vous retrouvé les autres ? Je pense surtout à la petite Pearl Fey. »

« Euh… oui, tout le monde est en vie… Maya, Pearl, Larry, Franziska…»

« Franziska Von Karma? » répéta le procureur, visiblement surpris.

Phoenix devait bien s'avouer qu'il avait été aussi étonné que lui de tomber sur l'avocate. Que faisait-elle dans ce bateau pour l'Australie ? Il n'en savait rien, et se faisait fouetter chaque fois qu'il tentait d'obtenir quelques informations supplémentaires. Franziska avait voyagé dans ce bateau, point. L'avocat de la défense se frotta les mains, l'air songeur, puis son regard se posa sur Miles Edgeworth. Son long manteau pourpre était aussi impeccable qu'au tribunal, lors de leurs duels acharnés, ce qui rendit Phoenix fou de jalousie. Sa veste à lui, on l'avait accrochée à un bout de bois pour protéger le campement… Le procureur n'avait pas l'air plus secoué que ça. Mis à part sa coiffure un peu tourmentée (il n'y avait pas beaucoup de sèche-cheveux sur l'île), son allure était absolument irréprochable, à croire qu'il sortait d'une émission de téléréalité se passant soi-disant dans une jungle. Et, bien sûr, cet éternel air glacial, distant et calculateur.

« Quelle chemise originale, Wright. » ricana-t-il en regardant sa poitrine.

Phoenix baissa les yeux vers ce qui lui servait de haut, et se mordit la lèvre. En effet, c'était un peu moins classe que le procureur : sa belle chemise blanche était déchirée absolument partout, sale comme pas possible, elle laissait voir toute son épaule gauche, et…

« Edgeworth ! s'écria-t-il soudain. Vous m'avez envoyé une flèche, enfin ! Aidez-moi à la retirer !

« Ah, c'est ennuyeux, dit-il sans bouger d'un pouce. Elle est plutôt enfoncée, la pointe pourrait rester dans votre bras. »

« C'est bien ce que pensais… Je suis mal barré, mais sans les autres ça ne va pas s'arranger. Venez au campement, Edgeworth, nous avons un daim, vous pourrez vous reposer. Et retirer cette satanée flèche ! Ca fait super mal ! »

« Objection, Wright. »

Objection, et puis quoi encore ? On n'est pas au tribunal… Il lui servit l'un de ses nombreux sourires carnassiers, et poursuivit :

« Je n'ai pas l'intention de vous rejoindre et de mourir de faim, Wright. Vous n'êtes sûrement pas capables de chasser, ni de pêcher, et encore moins de survivre en cas d'attaque d'un animal sauvage. Je n'ai pas non plus fabriqué ces armes et outils pour qu'ils vous aident. »

« Edgeworth… Vous savez pourtant que nous serions tous tellement heureux de vous retrouver ! Pearly a même pleuré quand Franziska lui a dit que vous étiez sans aucun doute mort. Elle a aussi pleuré pour… Gumshoe. »

« Il s'est installé au bout de la forêt, d'ailleurs. »

« Mon Dieu, il est en vie ? s'exclama Phoenix. Mais pourquoi n'êtes-vous pas allé le voir ? »

« Pour la même raison que je n'irai pas vous rejoindre, Wright. Je n'en ai pas l'envie. »

Phoenix haussa les épaules de déception, ce qui lui fit très mal, puis toisa le procureur avant de dire d'un ton neutre :

« Notre campement est vers le Nord, je crois. Si vous décidez de revenir, ou de m'expliquer pourquoi vous m'avez tiré dessus comme ça, vous serez toujours le bienvenu. En attendant, nous irons chercher Dick Gumshoe, qui sera sûrement très heureux de venir avec nous. Pas comme vous. »

Il avait très envie de lui répéter encore tout l'après-midi qu'il voulait qu'il vienne, mais se retint de le regarder une dernière fois. Après tout, ils n'étaient pas censés être amis, non ?

« Wright. »

Phoenix, cette fois-ci, ne s'empêcha pas de le regarder droit dans les yeux. C'était le genre de choses qu'il mourait d'envie de faire à longueur de journée au tribunal, car le procureur n'aimait pas trop qu'on le fixe ainsi. Et puis, l'air vainqueur de Phoenix devait un peu l'agacer, à force de perdre contre lui…

« Oui ? »

« Je vous ai envoyé une flèche car je vous ai pris pour un cerf. »

« Ah euh, d'accord…, bafouilla-t-il, pris au dépourvu. Qu'est-ce qui vous a fait penser que j'étais un… cerf ? »

« Vos taches de boue. Si vous prenez un bon bain, je verrai ce que je peux faire. » dit-il d'un ton froid, comme d'habitude.

Ce qui rassura immédiatement Phoenix. Miles Edgeworth tenait toujours ses promesses.

« Qu'est-ce qui vous fera penser que je serai plus propre que maintenant ? »

« Vous accrocherez votre chemise impeccable en haut de cet arbre, là-bas. J'ai vu que vous saviez bien crapahuter un peu partout, n'est-ce pas ? »

« Bien… bien sûr, Edgeworth, comptez sur moi ! »

« Ne parlez pas comme Gumshoe, enfin. »

Il s'approcha de l'avocat de la défense et, d'un geste sûr et précis, ôta la flèche qu'il avait dans l'épaule. Comme ça, sans douleur. Encore une fois, il avait la classe, et Phoenix était un boulet. Tout continuerait ainsi, et ce jusqu'à ce que l'avocat se secoue un peu. Et voilà. Edgeworth parti, Phoenix sentit, comme toujours après une gentillesse du procureur, qu'il avait bon fond. Mais que, bien sûr, il ne le montrait jamais. Et ça, pensa-t-il, ce n'était pas près de changer.