Chapitre #5 – Nothing's gonna change my world
Le lendemain, Edgeworth ne lui parla pas de la journée. Phoenix savait très bien que c'était de sa faute, et s'en voulait affreusement d'avoir ajouté une contrariété de plus à l'esprit déjà bien tourmenté du procureur. Il n'avait pas pu s'empêcher d'être insupportable et collant… Mais, le soir, Franziska revint, quasiment surexcitée, ce qui n'était vraiment pas son style.
« Il y a une maison, un manoir géant sur l'île ! Bien plus au Sud ! »
Il fut donc décidé d'aller jusqu'au manoir le lendemain matin. Tout le campement était fébrile, fou de joie à l'idée de tomber sur des habitants qui les renverraient au Japon, ou ailleurs, n'importe où leur conviendrait. C'était le premier véritable espoir qui naissait au sein du groupe, et ils préparèrent tous leurs affaires pour le lendemain. A l'aube, ils partirent vers le Sud, impatients de trouver la maison géante, qui finit par apparaître à l'horizon.
« C'est par-là ! » s'écria Gumshoe en souriant, son imperméable plus rapiécé que jamais.
« Oui, on avait remarqué, espèce d'incapable ! répliqua Franziska. Avançons encore ! »
« Je n'en peux plus, murmura Pearl à l'oreille de Phoenix. Monsieur Nick, est-ce qu'on pourrait faire une pause ? »
« Franziska ? appela l'avocat de la défense. Je demande une pause, c'est possible ? »
« Feignant ! Tu vas continuer de marcher, Phoenix Wright ! »
« Moi, je suis fatigué. » intervint Edgeworth en s'arrêtant.
Franziska le regarda, puis annonça d'un ton sec :
« Vingt minutes de pause. »
Ils s'arrêtèrent tous en soufflant de fatigue, et Pearl s'assit immédiatement par terre. Edgeworth rejoignit Phoenix, et lui chuchota :
« Sympathique de votre part de ne pas avoir dit que c'était la petite Fey qui voulait se reposer. Ma très chère grande sœur aurait fait claquer son fouet, sûrement sur moi, comme par le passé. »
« C'est normal, on a quand même affaire à Franziska… Et merci de m'avoir soutenu, Edgeworth. Mais bien sûr, vous avez fait ça pour Pearly. »
« Exactement. »
Edgeworth le regarda pendant quelques secondes en silence, puis parut vouloir ajouter quelque chose. Il secoua la tête puis serra les lèvres avant de se lever et partir plus loin. Phoenix le suivit des yeux, fronçant les sourcils. Qu'avait-il voulu lui dire ? Il avait l'impression que tout avait toujours été comme ça, qu'Edgeworth commençait ses phrases sans les finir, que ses élans de gentillesse finissaient avant terme…
Puis ils reprirent leur traversée de l'île. Il n'y avait absolument aucune trace de civilisation sur leur passage, mis à part les pétales de fleurs que Larry faisait voler en se demandant à haute voix si une fille s'intéressait à lui en ce moment même. Il faisait de plus en plus chaud et ils transpiraient tous, lorsqu'ils se retrouvèrent enfin devant le manoir. Franziska se tourna vers eux et annonça :
« Bon, je vais frapper à la porte. Tout le monde écoute si quelqu'un réagit à l'intérieur ! »
Elle donna de grands coups contre la porte blindée, et Phoenix leva les yeux vers les fenêtres, espérant apercevoir quelque chose, n'importe quoi. Mais il n'y eut aucune réponse.
« Rah, je suis sûre qu'il y a quelqu'un à l'intérieur ! » s'écria Franziska en donnant un énorme coup de pied contre la porte.
Il y eut un horrible craquement, puis l'un des battants de la porte s'écroula bruyamment. Franziska jeta un œil à l'intérieur, puis se mit à hurler en fouettant les murs :
« UNE MAISON ABANDONNEE ! NON ! »
« Franziska, intervint Edgeworth, allons tout de même voir ce qu'il y a à l'intérieur. »
Ils entrèrent. Le hall ne ressemblait plus à grand-chose : des briques apparentes, des meubles moisis, un immense tapis défraîchi, des tonnes et des tonnes de poussière… Maya éternua, puis ils entendirent un grognement.
« Dick Gumshoe, on cesse de se plaindre ! » le réprimanda Franziska.
« Mais, madame, ce n'est pas moi ! » se récria-t-il en se grattant la tête.
« Ah oui ? »
Il y eut un nouveau grognement, plus proche cette fois, et une forme apparut devant eux. Pearl poussa un hurlement d'horreur en reculant, et Phoenix reconnut le tueur de daim. Mais, cette fois-ci, il n'avait pas l'air d'avoir peur de lui.
« Un ours ! cria Edgeworth, avec un air affolé totalement inédit. Courez ! »
Phoenix n'eut même pas le temps d'essayer de comprendre pourquoi cet ours était venu ici qu'il fut attrapé par Edgeworth. Celui-ci le tira par le bras à travers plusieurs pièces, sans s'arrêter, tandis que l'avocat de défense criait les noms des autres, qui ne les avaient pas suivis. Des salles défilaient devant se yeux, toutes plus ou moins délabrées, et il se débattait sans jamais réussir à arrêter le procureur. Lorsqu'Edgeworth s'arrêta enfin de courir, Phoenix se dégagea de son emprise et lui hurla :
« Il faut retourner chercher les autres ! »
« Non, Wright… Je les ai vus courir ailleurs et bloquer les portes, pendant que vous fixiez l'animal. ils ne seront pas tués par l'ours… D'ailleurs, il a eu bien plus peur que nous. »
« Ca ne change rien ! Il faut les retrouver ! »
« Wright. »
Le procureur lui posa une main sur l'épaule droite, cherchant à le rassurer, mais bizarrement Phoenix ne voulait pas qu'on le calme. Et dire que tu rêvais qu'il te fasse ça un jour, hein… L'avocat de la défense ajouta, remonté :
« On va les chercher dans le manoir. Ca vous va, ça ? »
« Wright… Toujours aussi chevaleresque, n'est-ce pas ? »
Et, pour la première fois, Phoenix le vit sourire sans grimace, sans acidité, sans air glacial. Miles Edgeworth lui souriait, et c'était tout bonnement incroyable. Il ne savait pas quoi lui dire. Bon, il n'était pas spécialement très heureux ou quelque chose comme ça, mais le procureur poursuivit :
« C'est le même genre de sentiment qui vous a fait traverser ce pont en feu l'année dernière ? »
« Est-ce le même qui vous a fait accepter de me remplacer au procès ? » répliqua Phoenix.
Edgeworth perdit instantanément son sourire, et lui lança un regard dur.
« Wright, je préfère qu'on parle de vous. »
« J'avais cru comprendre, oui. Bref, continuons. »
Ce bref instant de complicité n'avait pas duré bien longtemps, mais il aurait dû s'y attendre. Ils changèrent plusieurs fois de pièce, ne trouvant rien de plus que des commodes en mille morceaux, du papier peint en lambeaux et encore et toujours de la poussière. Ils atteignirent une petite salle où se trouvaient cinq lits vides, avec des matelas encore en bon état, et Phoenix regarda Edgeworth. Ce n'était absolument pas le moment de proposer une chose pareille, mais l'avocat ne pensait plus qu'à… dormir.
« J'ai sommeil, pas vous ? »
« Oui, il doit être midi, tant qu'à faire on peut dormir, n'est-ce pas ? » répondit-il ironiquement.
« Edgeworth, j'ai peur pour Maya, Pearl, Larry, Gumshoe, Franziska… Ca me met le moral à zéro, je voudrais vraiment me reposer. »
« Comme vous voudrez, Wright. Mais ce n'est pas la décision que j'aurais prise, si j'étais vous. »
Sans répliquer, Phoenix s'allongea sur le lit le plus à gauche, et ferma les yeux. Les bras en croix, il entendit Edgeworth se diriger vers un matelas, et il l'observa du coin de l'œil : il avait pris le plus éloigné du sien, celui de droite. Evidemment, la proximité n'était pas son fort, mais bon… Il ne croyait quand même pas que Phoenix allait le tripoter pendant son sommeil, non ? Hm… ne pense pas à ce genre de trucs. C'était exactement le sujet qu'il avait toujours évité d'aborder avec lui, et surtout avec lui-même. A chaque fois qu'il commençait à penser à Edgeworth, il s'imaginait des scènes, des phrases, ce qu'il voulait éviter par-dessus tout. Bon, maintenant, pense à autre chose, tu craques sur Maya, tu te souviens ? Enfin, c'est pas si sûr, finalement…
Il ne supportait pas d'avoir l'impression de désirer le procureur. Car ce n'était qu'une impression, bien sûr ! Phoenix n'était pas attiré par les hommes. Pas du tout, même. Avec Edgeworth, c'était de l'amitié, et uniquement de l'amitié ! Ca ne pouvait pas être autrement. L'avocat de la défense entendit la respiration du procureur, calme et régulière, et entrouvrit à nouveau les yeux. Edgeworth dormait à poings fermés, droit comme un i, toujours aussi impeccable. Phoenix, lui, n'arrivait pas à trouver le sommeil, alors que c'était lui qui avait voulu dormir. Il aurait voulu arrêter de penser au procureur pendant au moins quelques secondes, mais c'était totalement impossible. Il s'assit sur son lit, et fit ce dont il avait envie depuis des années : il le regarda.
Ses traits étaient paisibles, et il dormait comme un loir. Mais, au bout de quelques minutes d'adoration béate, Phoenix vit ses lèvres se serrer, et sa bouche se crisper. Il se rapprocha d'un lit, et observa Edgeworth bouger dans son sommeil. Qu'est-ce qu'il a ? Il cauchemarde ? C'était sûrement ça. Le procureur se mit soudain à gémir, et Phoenix se sentit très gêné. Devait-il le réveiller pour lui épargner son mauvais rêve ? Ou attendre ? Il n'en savait rien. Soudain, Edgeworth parla dans son sommeil.
« Pa… Papa… »
Aïe. Phoenix se gratta la tête. Edgeworth devait rêver de cette affreuse journée où son père avait été tué, cela devait le hanter depuis des années… Même après avoir découvert la vérité, même après avoir eu la preuve qu'il n'en était pas responsable. Le procureur répéta encore deux fois le nom de son paternel, et Phoenix prit finalement sa décision : il tapota l'épaule d'Edgeworth, plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il ouvre les yeux.
« W… Wright ? »
« Edgeworth, vous faisiez un cauchemar, je voulais juste… »
« J'ai compris, Wright, ne m'expliquez pas. »
Edgeworth se redressa, plus très loin de l'avocat de la défense (une affaire de quelques centimètres), et le prit par les épaules. Il avait l'air particulièrement amer, et son geste était d'ailleurs inhabituel.
« Je fais le même rêve tous les soirs, Wright, et je pensais que je m'y habituerais, après que vous ayez ressorti l'affaire DL6 pour rétablir la vérité sur le meurtre de mon père. Pourtant, je continue d'en souffrir, tous les jours. »
« Miles, je ne sais pas quoi vous dire… »
« Ne m'appelez pas par mon prénom, Wright ! s'écria-t-il en rougissant et retirant ses mains de ses épaules. Je n'aime pas la proximité. »
« J'avais cru comprendre. Mais vous devriez savoir que je veux vous aider, que je veux toujours vous aider ! Parlez-moi un peu de vos problèmes ! C'est ça qui vous hante, Edgeworth, ce ne sont pas vos souvenirs, c'est de n'en parler à personne ! »
« Wright ! Taisez-vous ! Taisez-vous ! »
Edgeworth prit sa tête entre ses mains en gémissant, puis laissa échapper des larmes de rage de ses yeux, essayant par tous les moyens de les effacer.
« Wright, Wright, vous me rendrez fou avec votre envie de sauver tout le monde ! »
« Edgeworth, si je devais choisir de ne sauver qu'une seule personne, ce serait vous. »
Il y eut un silence, et Phoenix détourna la tête. La chaleur qui embrasait son visage lui fit comprendre qu'il devait rougir comme une tomate, et il n'osait plus regarder le procureur. Qu'est-ce qui lui avait pris ? Pourquoi dire une chose pareille ? Evidemment, il savait qu'il pensait ce qu'il avait dit, et très sincèrement, mais il aurait voulu éviter de le dire… en vrai. En plus, c'était sans aucun doute l'aveu le plus guimauve qu'il puisse avoir en réserve. En tout cas, Edgeworth s'était presque calmé.
« Wright, vous avez une drôle de conception de l'amitié, vous savez ? »
« J'avoue que je n'y comprends rien moi-même. »
Edgeworth se tordit nerveusement les mains, et murmura :
« Savez-vous ce qu'aurait dit Mia Fey, Wright ? »
« Euh… non… », répondit Phoenix, surpris d'entendre une allusion à son mentor dans un moment pareil.
« Elle vous aurait dit que, parfois, il ne faut pas se poser de questions. »
« Et c'est vous qui me dites ça, Edgeworth ? répliqua-t-il. Vous, qui passez votre temps à trop réfléchir, à calculer chacun de vos gestes ? »
« Il y en a qui ne se calculent pas, Wright. »
Le procureur prit ses épaules et, avec force, l'attira contre lui. C'était sûrement l'étreinte la plus inattendue possible, et Phoenix ne savait absolument pas quoi faire. Il restait raide comme un piquet, incapable de profiter quelques secondes du premier câlin qu'on lui avait fait depuis un certain nombre d'années, venant en plus d'un… enfin, de quelqu'un de spécial pour lui, disons. A chaque nouvelle minute de cette fichue journée, il s'embrouillait encore plus dans ses propres pensées et ne savait à présent plus s'il avait envie de câliner Edgeworth comme ça.
Mais Miles Edgeworth était manifestement d'humeur à l'enlacer pendant plusieurs heures, et Phoenix décida de détendre un peu l'ambiance, faute de pouvoir bouger d'un centimètre.
« Euh… Miles ? »
« J… »
Phoenix tourna légèrement la tête pour s'apercevoir que le procureur s'était magistralement endormi sur lui. Cet homme est incapable de rester plus de cinq minutes sans bouger ! C'était plutôt amusant de le voir comme ça. L'avocat attrapa doucement ses deux bras l'encerclant, et l'allongea sur le lit avant de s'installer sur le matelas voisin. Il ne savait pas ce qu'il devait penser de ce qu'il s'était passé, mais il était plutôt content.
Jusqu'à ce que la porte ne s'ouvre brutalement.
