Chapitre #6 – Scattered all around the floor
« Gaaaaaaaaaaaaaaah ! »
La personne qui venait d'ouvrir la porte était surexcitée, hystérique, dans un état hors du temps et de la logique. Larry Butz avait déjà paru fou à ses yeux, mais là c'était bien pire. C'était tout juste s'il n'avait pas de l'écume aux lèvres. Il était la définition de ce qu'on appelait « avoir peur »… Phoenix se leva précipitamment, ignorant presque Edgeworth qui s'était réveillé en sursaut et demandait sans interruption ce qu'il se passait, et il essaya de couvrir le bruit incessant des cris de son ami d'enfance.
« Larry ! LAAARRYYY ! »
« OUI JE QUOI JE OUI ? » répondit-il en criant comme un fou furieux.
« Larry, calme-toi ! Explique-toi au lieu de… de brailler comme ça. »
Larry regarda autour de lui, l'air paniqué, et se tourna vers Phoenix avec un regard très angoissé.
« Nick, j'ai perdu tous les autres, j'étais dans cette salle quand la bête s'est ramenée, et j'ai couru comme un fou sans m'arrêter… Je vous ai trouvés, mais j'ai vu d'autres trucs en passant, et c'était… c'était… »
Il se remit à crier comme lorsqu'il était entré, comme s'il avait besoin de se vider de toute sa trouille. Après au moins une minute de hurlements, Phoenix remarqua qu'Edgeworth s'était levé, et qu'il s'était approché de Larry. Il l'empoigna par le col de son t-shirt en lambeaux, ce qui le fit taire immédiatement, et le procureur lui demanda sèchement.
« Qu'as-tu vu ? »
« Edgey, c'était horrible ! C'était… affreux ! J'avais jamais vu ça ! » bafouilla Larry en pâlissant.
« Réponds le plus simplement possible. Qu'as. Tu. Vu. »
« J'ai… Il y avait… »
Larry n'arrivait manifestement pas à parler, comme s'il avait peur de révéler ce qui l'avait effrayé à ce point. Phoenix le fixait avec curiosité, car ce n'était pas le genre de son ami d'enfance de ne pas pouvoir parler. Peut-être que, pour une fois, il avait vraiment vu quelque chose d'horrible.
« En fait, murmura Larry en respirant très fort, ça tombe bien que vous soyez là. Je… J'ai vu une salle remplie de poupées. Et elles… »
Il y eut un silence. Edgeworth commença à froncer les sourcils, puis il répéta :
« Des poupées ? »
« Oui, et elles étaient… Oh, désolé, c'est trop horrible ! Elles étaient habillées comme vous ! »
Miles Edgeworth se tourna lentement vers Phoenix, les yeux écarquillés, et lui lança un regard interrogateur. L'avocat de la défense commença à hausser les épaules d'incrédulité, et demanda à Larry :
« Est-ce que tu es sûr que les poupées portaient nos vêtements ? »
« Oui, évidemment ! Personne ne mettrait du bleu comme toi ni du rose comme Edgey ! »
« Magenta ! répliqua le procureur. Ce que tu dis est un peu… difficile à croire. J'aimerais voir cette salle, Larry. »
C'est hors-sujet, mais pourquoi est-ce qu'il l'appelle par son prénom et pas moi ?
« Qu'en pensez-vous, Wright ? »
« Euh… Je dirais que oui, il faut y aller. »
« Evidemment. Larry, emmène-nous là-bas. »
Après plusieurs minutes à travers des salles en très mauvais état, ainsi qu'une partie de cache-cache dans une armoire car ils avaient entendu un grand bruit qui ressemblait à celui de l'ours, ils arrivèrent devant une porte presque en bon état. Elle faisait un peu tache sous la poussière, d'ailleurs…
« Larry, ouvre cette porte. »
« Oh non, j'ai trop peur, je ne veux pas revoir ça. »
« Bon… Wright, ouvrez. »
« Vous avez peur des portes, Miles ? »
« Non, je ne veux pas être… Mais arrêtez de m'appeler par mon prénom ! »
« Eh, ajouta Larry, vous nous faites quoi, là, la Cage aux Folles ? »
« La FERME ! s'écria Edgeworth en rougissant. Larry, tais-toi ! Et ouvrez cette… cette… cette porte enfin ! »
Phoenix eut un sourire amusé, qui s'effaça quand il vit le contenu de la pièce.
Aux murs étaient accrochées de grandes poupées habillées exactement comme eux, Larry avait eu raison. Elles étaient poignardées, brûlées, découpées, décapitées, en résumé sacrément maltraitées. Phoenix n'arrivait pas à comprendre ce que des mannequins à leur effigie faisaient sur une île déserte, dans une maison qui avait l'air plus vieille qu'eux. La seule conclusion qu'il trouva fut que quelqu'un ne les aimait pas beaucoup, et qu'il vivait ou avait vécu ici.
« Vos conclusions, Wright ? »
« J'en conclus qu'il faut qu'on parte d'ici tout de suite. »
« Je vois des contradictions un peu partout, pour ma part. Tout d'abord, le manoir a l'air plus délabré que vous avant un procès que vous êtes sûr de perdre… »
« Ce qui ne m'arrive jamais. » le coupa Phoenix avec un sourire triomphant.
« … et est donc plus ancien que nous. La seule solution serait que quelqu'un vivrait ici en acceptant de vivre dans le dénuement le plus total. C'est assez difficile à imaginer. »
« Vous êtes riche, c'est normal. »
« Ne m'interrompez pas pour dire des idioties, Wright ! Donc. Si quelqu'un vit ici, il faut le trouver, et vite. »
« Restons prudents, il n'a pas l'air de nous apprécier ! »
Miles Edgeworth tendit une main vers une poupée scarifiée, et murmura :
« Il a même mis de la confiture à l'intérieur pour avoir l'impression que la poupée se vidait de son sang. Spécial. »
Larry, qui était resté à l'extérieur, leur implora de revenir, et ils le suivirent pour retourner à la pièce aux cinq lits.
« Les gars, il faudrait retrouver les autres… Je ne sais même pas où ils sont. »
« Peut-être qu'ils sont restés tous ensemble, il y a une chance qu'on les retrouve facilement. » l'encouragea Phoenix.
« C'est sûr, Nick, mais bon, tu sais… »
GROOOOAAAAAR ! ! !
Bloqué de l'autre côté de la porte, l'ours était revenu. Un petit poignard était planté près de son nez, et Edgeworth cria :
« Maya a dû utiliser une arme sur lui ! Il doit être très en colère, il nous tuera ! »
« Bon, dit Phoenix, on va partir de l'autre côté, vite, Larry ! … Larry ? Oh non ! Mil… Edgeworth, il est déjà parti ! »
« L'idiot ! s'exclama le procureur. Bon, il n'est pas parti du côté de l'ours, au moins. Courez, Wright ! »
Même s'il voulait retrouver Larry, Phoenix suivit avec précaution le chemin du procureur, ayant peur de le perdre. Encore une fois. Quinze ans de silence. Ils arrivèrent dans une salle de repas, car il y avait deux longues tables de banquet en bois dans la pièce poussiéreuse. Larry n'était pas là, il avait dû continuer sans eux.
« L'ours est trop large pour passer la porte rapidement, et il est trop énervé pour réfléchir à un moyen de contourner l'obstacle, annonça Edgeworth. Wright, notre existence est assez précaire, ici. Je ne pensais pas être plus en sécurité ici que dans la jungle, c'est incroyable. »
« Vous avez raison. Je suis déjà fatigué de vivre ici, vous savez ? »
Et en parlant de fatigué…« Dites-moi, Edgeworth, tout-à-l'heure, vous vous êtes endormi sur moi. Je vous ennuie ? »
La provocation était totalement prévue, et Phoenix en avait presque honte. Le procureur devait être de la même couleur que son costume rose (magenta…), et son teint empirait à chaque seconde.
« Hm, laissez-moi deviner… vous regrettez de vous être laissé aller ? »
« Euh, je…, bafouilla-t-il. Non. Non, non. »
« Ah, c'était volontaire ? J'étais un peu surpris, excusez-moi. J'ai réagi comme un glaçon… »
« Wright, j'aimerais éviter cette discussion, si vous me le permettez. »
Phoenix le toisa en silence, et pensa qu'il n'avait pas envie de s'arrêter là, au contraire. Pourtant, il s'avait pas envie de se mettre le procureur à dos… Surtout qu'ils vivaient à présent seuls ici, et si un meurtre était évitable, ce serait pour le mieux. Je n'arrive pas à définir ma relation avec lui ? Est-ce qu'on est amis ? Hm, non, peut-être un peu plus. Mais justement, on n'est pas amants non plus… C'est bizarre, et je pense qu'il ne pourra pas m'éclairer sur le sujet.
L'avocat de la défense soupira longuement en fixant Edgeworth, qui fronça les sourcils en lui disant :
« Qu'avez-vous encore ? »
« J'aimerais comprendre. Savoir quelque chose. » répondit-il en baissant les yeux.
Le procureur prit une grande inspiration et répliqua :
« Je ne sais pas si vous faites bien de vous poser autant de questions, Wright. Je n'ai pas toutes les réponses. »
Son regard se perdit dans le vide.
« J'aimerais les avoir, parfois. Mais elles me feraient peur. »
« Miles, la vérité est ce que nous recherchons tous les deux toute la journée, elle ne peut pas faire peur ! »
« Hm… Vous avez peut-être raison. Vous avez des étincelles d'intelligence, parfois. »
Phoenix rit doucement, peut-être pas pour les mêmes raisons que le maigre sourire du procureur. Il n'a rien dit quand je l'ai appelé par son prénom. L'avocat de la défense se demanda si cet instant pouvait durer pour toujours. Ils évitaient de se regarder, mais se sentaient bien, heureux, calmes… Phoenix ne savait toujours pas quoi dire à Miles, car il avait bien l'intention de l'appeler Miles, et le sourire du procureur était tout ce qu'il voulait voir jusqu'à sa mort.
Quatre jours sur une île déserte, et tu en pinces déjà pour lui. En fait… non, ça doit faire plus longtemps que ça. J'ai oublié, je ne sais plus, je crois que je ne voulais pas me l'avouer. Et je pense que je ne veux toujours pas, sinon je ne serais pas planté là comme un idiot, je lui parlerais.
« Wright, vous devenez pâle. »
« Ah… oui, excusez-moi. Je pensais à vous. »
Miles eut un grognement étranglé, et Phoenix pria pour disparaître instantanément. Il aurait dû dire qu'il pensait à autre chose, mais surtout pas la vérité ! Il se sentait affreusement gêné, en particulier parce qu'il ne savait pas comment rattraper une gaffe de cette ampleur. Comme d'habitude, il rougit en se grattant la tête, et sourit.
« Non, mais c'était vrai. Ne vous inquiétez pas, ce n'était pas grave. »
« Que ce soit grave ou pas… vous pensiez à moi. »
Son expression était indéchiffrable, et Phoenix s'aperçut qu'il espérait y voir de la joie. Il voulait que Miles soit heureux qu'il pense à lui, mais le procureur ne changeait pas d'expression. S'il n'était pas aussi frigide, j'arriverais peut-être à lui dire la vérité ! C'est mal, un avocat qui ment sans bluffer.
« Et qu'est-ce que ça vous fait, que je pense à vous ? »
« Je ne sais pas. Je n'ai aucune idée de ce qu'il se passe dans mon cerveau, en ce moment. »
« Vous allez faire des choses inattendues ? » dit-il en souriant.
« Hem… Non, Wright. »
« Pourtant, c'est assez mignon quand vous le faites. »
Miles eut une expression entre la surprise et l'embarras, et murmura :
« Je ne sais pas ce qui m'avait pris… »
« Eh bien j'aime quand vous agissez bizarrement. Je préfère ça à vos regards tristes. »
« Mes regards sont tristes ? »
« Toujours. Ca me rend triste aussi, d'ailleurs. »
Miles regarda ailleurs en chuchotant presque :
« Pourquoi voulez-vous m'aider ? Je ne suis pas fait pour être heureux. »
« Moi non plus, Miles, et quand on n'arrive pas à voir le bonheur, il faut être deux pour le trouver. »
Il rougit devant autant d'audace et se détourna précipitamment. Il aurait aussi pu le fixer avec aplomb, mais ne s'en sentait pas capable. Miles dit alors quelque chose de totalement imprévisible.
« Je suis persuadé que Maya vous rendrait heureux, Wright. »
« Euh… Maya ? Non, non, je ne suis pas attiré par Maya, nous ne sommes qu'associés, et elle n'est même pas majeure. »
« Elle aimerait sûrement être plus proche de vous, et j'ai vu qu'à chaque fois qu'elle était dans les parages vous rayonniez. »
« Ce n'était peut-être pas à cause d'elle. »
Ben oui. Si tu étais témoin de tout ça, c'était que tu étais là aussi. Miles, pourquoi est-ce que tu ne peux pas ouvrir tes yeux et tes oreilles, et accepter la vérité ? Est-ce que je n'ai pas assez montré que je TE voulais ? Est-ce que je dois faire pire pour que tu me remarques ? Est-ce que je dois te le dire ?
« Wright, vous pâlissez encore. »
« Oui, et je pensais à vous ! » s'écria Phoenix en posant ses deux mains sur ses épaules, comme il l'avait fait plus tôt. J'en ai assez de vos tentatives de me détourner de… Je n'aime pas Maya, je ne suis pas amoureux d'elle, est-ce que vous pouvez le comprendre ? »
Il y eut un silence.
« Miles, vous pâlissez. Est-ce que vous pensez à moi ? » dit-il durement.
« Il faut retrouver les autres. » murmura-t-il d'une voix blanche.
Il se dégagea de son emprise et se dirigea vers la porte, très raide.
