Chapitre 3

L'hôtel était très propre et calme. Debout au milieu de la chambre vieillotte mais charmante, Tempérance finissait de s'habiller. Après trois heures passées à genoux dans la terre meuble de la clairière à superviser le transfert des douze corps vers la morgue locale, elle n'avait eu qu'une idée en tête, une douche bien chaude. Maintenant, propre et détendue, elle s'apprêtait à rejoindre Booth dans la salle à manger du rez-de-chaussée pour un repas bien mérité. Elle retourna dans la salle de bain pour attacher ses cheveux et mettre ses boucles d'oreilles.

Elle se figea soudain, devant le miroir, une boucle dans la main. C'étaient les boucles d'oreilles en argent de sa mère. A chaque fois qu'elle les mettait, elle ne pouvait s'empêcher de repenser à La Nouvelle Orléans. A cette occasion, Booth avait récupéré le bijou sur la scène de crime, mettant en péril sa carrière pour lui ramener ce souvenir de sa mère. Elle repensa à la drôle de nuit de la semaine précédente. Pour la première fois, elle avait réellement fait quelque chose du même genre pour lui. Elle avait menti et falsifié les résultats de ses recherches pour rassurer son partenaire. Elle l'avait vu si déboussolé à l'idée que le squelette soit celui de JFK, qu'elle n'avait pas pu le supporter. Cette nuit là, elle avait vu Booth le snipper lors de la reconstitution du tir d'Oswald. Mais elle avait surtout vu Booth l'honnête homme, traumatisé par ce qu'il avait dû faire au nom de son pays et qui avait failli voir s'effondrer son système de valeurs.

Elle avait compris plusieurs choses ce soir là

Depuis cinq ans qu'elle travaillait avec lui, et malgré ses airs de macho, de « gros dur », elle avait déjà vu que Seeley Booth était fragile, que la culpabilité le rongeait. Mais là, elle avait compris à quel point cette culpabilité pesait sur son cœur.

Elle savait aussi qu'elle aimait cet homme plus que tout, qu'elle était totalement et définitivement amoureuse de Booth et qu'elle ferait n'importe quoi pour le protéger, lui éviter de souffrir encore. Lorsqu'elle avait failli (trop souvent) le perdre dans le passé - la fois où il avait fait croire à sa mort pour piéger un suspect, lorsqu'il avait été enlevé et torturé par Gallagher ou par le Fossoyeur et lorsqu'il était tombé dans le coma - cela avait été terrible pour elle. Mais elle s'était toujours refusée à admettre que c'était l'amour qui la liait à Booth. Elle avait clamé haut et fort, s'était persuadée que c'était de l'amitié, qu'elle était triste à l'idée de perdre son partenaire, son meilleur ami. Mais ce soir là, elle avait failli le perdre d'une autre manière, peut-être encore plus effrayante : l'idée que son pays l'avait transformé en assassin pour de mauvaises raisons l'aurait brisé. Elle avait compris que ce n'était pas possible pour elle de participer à cette prise de conscience. Alors Tempérance avait menti, tout simplement.

Mais elle savait que ses sentiments n'étaient pas payés de retour. Pour Booth, l'amour était quelque chose de très intense, de quasiment sacré et basé sur la confiance, la réciprocité. Et quand bien même elle osait imaginer que peut-être, il pourrait l'aimer, elle, la froide scientifique, elle était bien forcée de se rendre à l'évidence : ils étaient trop aux antipodes l'un de l'autre : Booth méritait bien mieux qu'une handicapée de l'amour et des relations sociales, il lui fallait une compagne qui partage ses valeurs sur la famille, les enfants, la religion peut-être… et surtout quelqu'un qui ne fuit pas les sentiments et émotions, si nécessaires à cet homme de cœur. C'est pourquoi, elle trouvait beaucoup plus rationnel de rester sur le terrain de l'amitié.

D'ailleurs, même comme amie, elle était nulle. Elle s'était débrouillée pour le blesser, ce soir là, en évoquant son ancêtre. Il n'en avait pas reparlé mais elle savait que la plaie restait à vif. Et ce matin, il avait voulu être gentil et elle l'avait pris de haut….

Toujours figée devant son miroir, Tempérance essuya les larmes qui coulaient sur ses joues et se promit encore une fois de ne plus être aussi égoïste, de protéger l'homme qu'elle aimait contre elle-même. Elle se passa de l'eau sur le visage, respira à fond plusieurs fois, carra ses épaules et se dirigea vers la salle à manger.