Voilà le chapitre trois ! Vous ne vous étiez pas encore remis du deuxième ? Tant pis pour vous !

En espérant qu'il vous plaira :)


Chapitre 3 : Résignation

Etait-il… mort ?

Anthony ouvrit faiblement les yeux. Du rouge sombre s'étendait devant lui. Alors il était en Enfer… Qu'avait-il donc fait pour y être envoyé ? Il n'avait jamais été un saint, mais tout de même !

La douleur le rappela à l'ordre et le fit sortir de son délire. Le jeune homme roula sur le côté dans un étrange bruit de plongeon et respira rapidement en essayant de supporter la douleur de son bras, mais également celle de ses côtes. Décidément, ça avait été une très mauvaise chute. En plus, il s'était fait dessus, à en croire la sensation de pantalon mouillé qu'il ressentait. Encore que… il avait l'impression d'être entièrement trempé, et cette eau, ou cette urine, avait une odeur étrange.

Rouge, mouillé.

Sang.

Anthony gémit et tenta vainement de se redresser en ignorant la douleur intenable qui le tiraillait. De rapides coups d'œil autour de lui confirmèrent qu'il se trouvait dans une véritable mare de sang. Ca ne pouvait pas être le sien, il ne pouvait pas en avoir autant !

Son regard croisa celui, sans vie, du cheval de Darren. La monture gisait près de lui, éventrée, et s'était vidée de son sang sur la voie. Le Transféré, les larmes aux yeux, détourna son regard de la pauvre bête et essaya de s'en éloigner, utilisant ses jambes et son bras valide pour ramper hors de la route. Une fois dans l'herbe, il se mit sur le dos et tâta son bras cassé de son autre main. Chaque contact était effroyable mais, au final, il put conclure que l'os n'était pas sorti, ce qui aurait été pire que pire.

Ainsi, seul au beau milieu de nulle part, incapable de bouger et à proximité d'un cadavre, Anthony se remit à pleurer. Il allait mourir là, et personne ne le saurait jamais. Comment le supporter ?

Le jeune homme ferma les yeux, dévasté, et sombra dans le néant.

-Tu as abandonné.

Anthony baissa la tête devant sa petite soeur, Judith, qui avait parlé avec indifférence et le regardait avec mépris.

-Tu as abandonné.

Peter l'avait dit sur un ton presque joyeux, mais le Transféré ne pouvait pas voir s'il l'était ou non.

-Tu crois que j'ai abandonné, moi ?

Anthony leva les yeux vers son père, disparu si longtemps auparavant. Il était comme dans ses souvenirs, sauf qu'il ne souriait pas et qu'il était habillé en soldat de Là-Bas. Darren apparut à son tour, la poitrine transpercée par une longue épée effilée.

-Antho… ny… souffla-t-il avant de s'écrouler.

-Que dois-je faire ? s'écria ce dernier en tournant sur lui-même pour dévisager ses accusateurs. Je vais bientôt mourir, que voulez-vous que je fasse ?

Ils éclatèrent tous de rire, même Darren, malgré le sang qui s'étendait autour de lui.

-Tu n'es pas seul ! pouffa Judith.

Anthony fit un pas vers elle, mais il commença à s'enfoncer dans le sang du cavalier. C'était rapide, il se retrouva avec ce liquide rouge jusqu'au coup en quelques secondes, puis fut complètement submergé. Incapable de se noyer, il se mit à nager vers le fond, en direction d'une lumière salutaire. Autour de lui batifolaient des dizaines de chevaux éventrés, qui se baignaient joyeusement dans ce lac sanglant.

Le réveil fut à nouveau brutal. Anthony, toujours étendu sur le dos, n'avait plus la force de réagir à la douleur, à la faim et à la soif qui le tourmentaient. Il se contentait de fixer le ciel d'un regard plus inexpressif que jamais. Même son cerveau marchait au ralenti.

Il était là, couché près d'un cadavre et couvert de sang des pieds à la tête. Mais pourquoi s'en soucier ? De toute manière, il était coincé Là-Bas. Enfin, maintenant, c'était Ici, et Là-Bas était la Terre. D'ailleurs, c'était quoi le nom de ce monde-ce ? Il avait l'impression de s'être déjà posé la question, mais n'arrivait plus à savoir quand. Qu'importe, il s'en fichait.

-… !

Une voix… Anthony tiqua et tenta de tourner la tête, mais il n'en avait plus la force. D'autres voix s'ajoutèrent à la première, exprimant de la surprise et du dégoût. Le jeune homme entendit des bruits de pataugements, signe que quelqu'un marchait dans le sang du cheval, puis une tête apparut au-dessus de lui. C'était un garçon… enfin, ça y ressemblait. En tout cas, c'était un enfant.

-… ?

Une question… mais laquelle ? Le Transféré pris conscience qu'il avait l'air plus mort que vif et cligna faiblement des yeux c'était à peu près la seule chose qu'il arrivait encore à faire sans trop souffrir. Le gosse se tourna vers la gauche et cria quelque chose. D'autres bruits de pas retentirent, puis trois silhouettes obstruèrent le champ de vision du blessé.

-… ?

Encore une question. Comment leur expliquer qu'il ne comprenait pas ? Il avait la gorge desséchée et plus assez de forces pour parler.

-… !

Qu'ils arrêtent de lui parler ! Anthony eut envie de pleurer, sans raison apparente cette fois-ci. Des larmes qu'il croyait taries se mirent à rouler sur ses joues, diluant le sang séché qui y était collé. Quelqu'un les essuya avec sa main, puis le jeune homme se sentit soulevé du sol. La douleur, ravivée par ce mouvement, lui arracha un gémissement qui surprit les quatre inconnus. Ils se mirent à discuter tout en marchant, affichant des visages inquiets et excités. Anthony fut placé à l'arrière d'une sorte de grande charrette, étendu sur une couverture rêche. Le gosse de tout à l'heure, qui était finalement un garçon, monta avec lui, suivi par une fille un peu plus grande.

Submergé par un sentiment de soulagement qui prouvait qu'il tenait plus à la vie que ce qu'il pensait, le Transféré recommença à pleurer, mais de joie cette fois, et finit par s'endormir à nouveau.

Pour la première fois depuis longtemps, Anthony se réveilla dans un lit. Du moins, c'est ce qu'il crut au début. En tâtonnant ici et là, il se rendit compte que c'était plutôt une paillasse étendue sur le sol super confort, quoi.

Le jeune homme s'arrêta net et fronça les sourcils encore plus qu'ils ne l'étaient d'habitude. Quelque chose manquait. Il lui fallut une bonne dizaine de secondes avant de comprendre qu'il n'avait plus mal. Son bras avait été recouvert d'un bandage et fixé à une attelle, et un autre morceau de tissus était collé sur son côté droit. Ce n'était pas miraculeux il avait encore mal lorsqu'il touchait ces deux endroits, mais il se sentait vraiment mieux.

-… !

Anthony sursauta. Il n'avait pas entendu l'enfant arriver. C'était lui, toujours le même, un garçon d'une dizaine d'années au visage sale éclairé par deux yeux bleus brillants et aux cheveux bruns ébouriffés. Il souriait, visiblement soulagé, et portait un plateau qu'il déposa devant le malade.

-…

Le Transféré sourit pauvrement, incapable de saisir le sens de ces mots étranges.

-Merci, dit-il néanmoins. Merci beaucoup.

Il était plus ému qu'il ne le montrait, ou plutôt qu'il ne pouvait le montrer, et baissa rapidement les yeux vers son repas : un bouillon de légumes, avec plus d'eau que légumes, et un morceau de pain. Il aurait pu avaler le quintuple de ce maigre dîner, mais il allait devoir faire avec. Peu habitué à utiliser sa main gauche, Il renversa la moitié de sa soupe sous les rires de son hôte et la termina le rouge aux joues. Il tenta ensuite de se lever, mais ses jambes engourdies et ses côtes cassées l'en empêchèrent.

-Ooh… lâcha-t-il en se laissant retomber sur la paillasse. J'aurais pas dû…

La douleur ravivée s'estompa assez rapidement, laissant place à une langueur désagréable. Le jeune homme se résigna à rester alité et leva la tête vers le gamin. Ce dernier, tout sourires, reprit le plateau et disparut dans une pièce adjacente.

Le convalescent soupira et regarda plus attentivement autour de lui. Cette maison était pauvre, ancienne, les meubles rares et branlants. Etait-ce partout pareil, dans ce monde ? Comment vivaient les riches ? Anthony regrettait son lit y penser ne fit que resurgir son mal-être et sa tristesse. Sa mère, Judith, Peter et tous les autres… que faisaient-ils ? Etaient-ils inquiets ? Le blondinet savait ce qui était arrivé mais, officiellement, c'était le seul.

Le jeune homme se recroquevilla sur sa couche de fortune et ferma les yeux, envahi par ses souvenirs. Sans vraiment s'en rendre compte, il s'endormit.

Encore.

Peter le serra dans ses bras, rassurant.

-Je suis là.

-Oui, répondit Anthony en s'écartant. Mais moi, je ne suis plus là.

-Dommage.

-Oui.

-Je t'attends ?

-Non.

-D'accord.

-Dis-le à Judith.

-Ce n'est pas une bonne idée.

-Elle doit savoir.

-Ah bon ?

-Ca lui arrivera aussi.

-Et alors ?

-Il faut qu'elle se fasse à l'idée.

-Pour qu'elle soit toujours malheureuse ?

-Non.

-Il vaut mieux l'ignorer.

-Si je l'avais su…

Peter haussa les épaules.

-Ca ne change rien du tout.

Le Transféré baissa la tête. Quand il la releva, son ami avait disparu, remplacé par Darren, en pleine forme, monté sur son cheval éventré des dizaines de monstres sortaient de sa plaie béantes et encerclaient le jeune homme. Anthony tourna sur lui-même, effrayé.

-Non !

Anthony se redressa vivement. Il grimaça sous la douleur et se recoucha immédiatement. D'accord, pas de gestes brusques…

-N… on.

Le jeune homme tourna la tête, surpris. Le gosse était assis près de la paillasse et répétait tout bas le mot qu'il venait de dire tout en le regardant. Le Transféré sourit devant cette débauche d'innocence et se désigna du doigt, comme l'avait fait Darren.

Darren…

-Anthony, dit-il à mi-voix, avant de se racler la gorge et de se reprendre. An-tho-ny !

Le garçon ouvrit de grands yeux puis fronça les sourcils, pensif. Le convalescent le laissa réfléchir et baissa les yeux, attristé. Il n'avait pas encore songé à ce qu'était devenu Darren… était-il mort ? D'après le peu de souvenirs clairs qui lui restaient, le corps de son sauveur n'était pas sur la route. Les monstres qui les avaient attaqués étaient-ils assez organisés pour avoir pris leur ennemi en otage ? Le jeune homme ne savait pas s'il devait le souhaiter, ou si la mort était préférable. Lui-même avait eu de la chance les créatures avaient dû croire qu'il avait passé l'arme à gauche et l'avaient laissé sur place, tout comme le cheval. Anthony frémit en revoyant le cadavre sanguinolent de l'équidé. Vraiment, quelle monde barbare…

Le gamin le sortit de ses pensées en lui effleurant l'épaule d'un doigt.

-Anthony, dit-il maladroitement.

L'intéressé hocha la tête en souriant faiblement.

-Oui.

Son interlocuteur, visiblement satisfait, se rapprocha de lui et abattit fièrement son poing contre sa poitrine.

-Hedan ! déclara-t-il d'une voix forte. Heeee-daaan.

-Hedan, répéta Anthony en le montrant du doigt. J'ai compris. Hedan.

Le garçon sourit largement, se leva et disparut à nouveau. Le blessé entendit des voix dans l'autre pièce, puis Hedan revint en courant, suivi par le fille du chariot, qui devait être sa grande soeur, ou quelque chose comme ça. Elle avait les mêmes yeux bleus saisissants mais des cheveux plus clairs et un visage plus… féminin. Logique, quoi. Le garçon commença à lui parler rapidement dans leur langage étrange et exotique. Le Transféré ne compris rien du tout, mis à part « Anthony » qui revint plusieurs fois dans le monologue du petit frère.

Lequel finit par entraîner sa sœur près du jeune homme. Il se désigna, se nomma, le désigna, le nomma, puis montra la jeune fille avec insistance.

-Arian ! A-ri-an !

-Ariane ? répéta Anthony, amusé. Elle est couturière ?

Sa blague tomba à plat, mais il ne put s'empêcher d'y rire, et de souffrir terriblement. Ses côtes… il grimaça. Rire aussi était proscrit, il avait compris. Les deux autres avaient l'air perplexes et le regardaient sans rien dire. Leur tête lui donna encore envie de rire, mais il parvint à se retenir en pensant à la douleur qui l'attendait s'il craquait.

Tout n'était peut-être pas si mal, après tout.