Chapitre 2

Journée d'exception, les autres étaient sortis pour manger. D'ordinaire, ils restaient au quartier général et avalaient rapidement un sandwich quand ils travaillaient sur une affaire aussi urgente et complexe. Mais Jane les soupçonnait d'avoir besoin de s'éloigner et il ne pouvait pas leur en vouloir. Il avait décliné l'invitation lancée du bout des lèvres par Van Pelt, sachant qu'ils souhaitaient parler de John Le Rouge et de Kristina sans avoir à s'inquiéter de ses réactions. Il n'était pas du genre à se plier ainsi à la volonté des personnes qui l'entouraient, mais aujourd'hui, cela l'arrangeait. Il avait envie de solitude, besoin de se retrouver avec lui-même pour ne pas avoir à maintenir les apparences, ce serait-ce que pour une heure. Malheureusement, Lisbon avait elle aussi refusé la proposition de ses agents et elle travaillait en silence près de lui. Elle avait abandonné son bureau individuel pour se concentrer sur le tableau installé au milieu de la grande pièce. Photos et biographies des victimes, ligne traçant la chronologie des événements, synthèses de témoignages… Ce tableau rassemblait toutes les informations dont ils disposaient et permettait d'avoir une vue d'ensemble de l'affaire. Jane était à peu près persuadé qu'ils n'en tireraient rien. Le cas John Le Rouge ne serait pas résolu par une vision générale, mais par un détail qui échapperait au meurtrier. Les yeux perdus dans le vague, le consultant manipulait sans vraiment y faire attention le casse-tête qui était posé depuis plusieurs mois sur le bureau de Rigsby. Ce n'est qu'en entendant la voix de sa supérieure qu'il réalisa qu'il l'avait résolu en moins de deux minutes.

_Comment vous faîtes ça ?

Ne comprenant d'abord pas de quoi elle parlait, il leva les yeux sur elle, vit qu'elle désignait ses mains, et baissa le regard pour découvrir que toutes les faces du cube étaient à présent de la bonne couleur. Il haussa les épaules.

_Il y a une formule.

Il aurait voulu que tout soit aussi simple. C'était comme ça que cela se passait souvent pendant leurs enquêtes. Les autres ne voyaient que des petits carrés de couleur impossibles à aligner quand lui trouvait la solution sans avoir à y penser. Il songea un instant à l'ironie de la situation. Tous ces assassins qui se trouvaient aujourd'hui en prison en grande partie grâce à lui… Et le seul qu'il aurait vraiment voulu empêcher de nuire continuait à le mener par le bout du nez.

_Jane ?

Tiré de ses pensées, il se leva pour faire quelques pas dans la pièce, sans prendre la peine de répondre à la question muette. Elle s'inquiétait et il en avait conscience, mais il ne voyait pas ce qu'il pouvait dire de plus pour la rassurer. Décidant que son besoin d'isolement était plus important à cet instant que la politesse, il quitta la pièce sans un mot pour se diriger vers la cuisine. Mais avant qu'il n'ait eu le temps de tourner le verrou, Lisbon l'avait rejoint et le faisait à sa place, s'assurant qu'ils ne seraient pas dérangés par les membres d'une autre équipe venus chercher leur déjeuner. Il haussa les sourcils, légèrement étonné par son comportement. Elle avait eu presque une demi-heure seule avec lui pour lui parler, pourquoi ne se décidait-elle que maintenant ? Ce dont elle voulait discuter… Était-ce donc si sensible qu'il lui ait fallu tout ce temps pour rassembler le courage de l'affronter ? Cela ne lui ressemblait pas. Teresa Lisbon n'avait jamais peur de dire ses quatre vérités à qui que ce soit, et surtout pas à lui.

_Quoi que vous ayez à dire, dîtes-le.

Pas le moins du monde surprise qu'il ait repéré son hésitation, elle décida qu'elle devait se lancer, qu'il n'y avait pas de bon moyen d'aborder le sujet qui la préoccupait depuis plus longtemps qu'elle ne voulait l'admettre.

_Je veux parler avec vous de l'après John Le Rouge.

Déconcerté, il haussa les sourcils. Répondit d'une voix où perçait sa confusion :

_Vous savez ce qu'il se passera quand je le trouverai.

_Je le sais, oui. C'est la suite qui m'inquiète.

Il esquissa un sourire désabusé en comprenant où cette conversation allait les mener s'il répondait honnêtement. A une dispute. Mais mentir ne servirait à rien, pas dans ce cas. Elle savait déjà comment se passerait la suite, elle espérait juste qu'il allait lui donner une réponse plus rassurante que la vérité. Il aurait pu le faire, sans doute. Pourtant il renonça.

_Si tout se passe comme je l'espère, je finirai probablement derrière les barreaux et vous n'aurez plus à me supporter.

Ils se trouvaient chacun à un bout de la pièce, pourtant il la sentit se crisper.

_Etes-vous vraiment prêt à faire ce sacrifice ? Mettre votre vie en l'air comme ça… Avez-vous la moindre idée du nombre de personnes que vous avez aidées ? Du nombre de personnes que vous pourriez encore aider si vous restiez avec nous après la capture de John Le Rouge ?

Il acquiesça en silence, et il sut aux plis soucieux de son front qu'elle avait compris la réponse implicite. Il était conscient de tout cela et cela ne l'arrêterait pas.

_Jane, vous pourriez accomplir tellement si vous laissiez juste…

_J'en suis incapable, répondit-il d'une voix douce, avec une sincérité qui le surprit lui-même.

La situation était plus simple qu'il n'y paraissait. Il ne vivait que pour la vengeance depuis si longtemps que même si l'envie lui prenait de renoncer à son but, il ne le pourrait pas. Parce qu'il n'en avait pas d'autre, parce que sans cette haine, sans cette culpabilité, sans cette souffrance, il n'avait plus rien, n'était plus rien. Semblant lire dans ses pensées, Lisbon fit un pas vers lui.

_Vous étiez quelqu'un avant cette tragédie.

Un rire sans joie lui échappa. Il avait été quelqu'un, oui. Un charlatan, un mari et un père. Il n'avait plus rien de tout ça aujourd'hui. Une fois de plus, il réalisa que sa supérieure avait compris sa remarque muette et il se rendit compte que lorsqu'il s'autorisait à être lui-même, elle le lisait avec plus de facilité qu'il ne l'aurait cru. Voilà qui était déstabilisant. Et étrangement… Réconfortant. Jusqu'à ce qu'elle ajoute :

_Ecoutez, je sais ce que vous ressentez.

La lueur d'attendrissement qu'il avait brièvement ressentie s'éteignit aussitôt, écrasée par une rage incontrôlable. Son visage se ferma, et il repéra avec précision le moment où Lisbon prit peur. Pas peur qu'il lui fasse quoi que ce soit, mais peur de l'avoir définitivement perdu avec cette phrase, de l'avoir trop poussé, et de ne plus pouvoir le ramener. Ce fut d'une voix dure qu'il répondit :

_Vous n'en avez aucune idée.

_Jane, je…

Incapable de savoir comme il y parvint, il refoula le besoin de s'approcher d'elle pour l'écraser de sa taille, de la saisir par les bras pour la secouer et reporter violemment sur elle cette vague d'émotions qu'il ne maîtrisait pas.

_Vous n'en avez aucune idée, répéta-t-il, glacial. On peut se remettre de la perte d'une femme, d'un parent ou d'un frère. Pas de celle d'un enfant.

A ce stade, n'importe qui se serait enfui ou excusé. Il ne connaissait pas beaucoup de personnes qui étaient capables de lui tenir tête quand il était dans cet état, moins encore qui auraient réagi avec la douceur dont elle fit preuve au lieu de se braquer. Sa voix était très basse quand elle répondit :

_Un jour ou l'autre, vous devrez faire votre deuil.

_J'ai essayé. La seule chose qui m'apportera peut-être un semblant de paix, c'est la mort de John Le Rouge.

Alors l'explosion à laquelle il s'attendait eut lieu. Elle laissa tomber le personnage compatissant qui s'inquiétait pour un collègue et dit enfin ce qu'elle pensait de son attitude.

_Est-ce que vous vous rendez compte de votre égoïsme ? Cette équipe, vous en faîtes partie, quoi que vous en disiez. Il y a ici des gens qui ne veulent pas vous voir faire ce choix, des gens qui tiennent à vous !

_Vraiment ?

Elle recula comme s'il l'avait frappée, choquée par le détachement de la question et coupée en pleine tirade alors qu'elle avait encore tant à lui dire. Mais elle ne se laissa pas démonter pour autant.

_Vraiment, oui. Pourquoi pensez-vous que nous fassions tous l'effort de vous supporter ?

_Parce que je résous des affaires.

Elle en resta muette. Était-ce vraiment là ce qu'il pensait ? Qu'elle acceptait ses méthodes peu orthodoxes, ses tentatives de manipulation, son arrogance et sa manie de la mettre dans des situations impossibles juste parce qu'il aidait à classer des dossiers ? Avant qu'elle ait le temps de répliquer, il continua :

_N'est-ce pas ce que vous avez répété à vos supérieurs pendant toutes ces années ? Que j'étais instable et dangereux mais que je trouvais des réponses ?

Bien sûr que c'était ce qu'elle leur disait. Il lui fallait bien une bonne raison de le protéger de lui-même. Elle avait toujours cru qu'il avait conscience de ce qu'il représentait pour l'équipe, qu'il savait qu'elle utilisait le nombre d'affaires classées grâce à lui comme un prétexte pour calmer la hiérarchie. Sa voix tremblait presque d'indignation lorsqu'elle lança :

_Vous me connaissez mieux que ça, Jane.

Il secoua doucement la tête, pas en signe de négation, mais plutôt pour signaler que cette conversation ne les menait nulle part. Quand il ne répondit pas, elle s'approcha de nouveau de lui et le força à la regarder dans les yeux.

_Répondez-moi honnêtement. Que représente le CBI pour vous ?

Il allait la blesser et il le savait. Mais elle avait demandé de l'honnêteté, c'était ce qu'elle aurait. Plongeant son regard dans le sien, il lâcha simplement :

_Un moyen.

Elle quitta la pièce sur un dernier regard déçu.

Quelques heures plus tard...

Parfaitement détendu, allongé sur le canapé confortable, les mains croisées sur le ventre, les yeux fermés, il réfléchissait depuis des heures. La nuit était tombée, il le sentait sans avoir besoin de regarder. D'après les quelques décibels qu'avaient perdus les voix autour de lui, il supposait que ses collègues le pensaient endormi. Le coin de ses lèvres se releva sur un minuscule sourire involontaire devant leur comportement. Ses insomnies n'étaient un secret pour personne et il appréciait le respect démontré par les deux hommes et la jeune femme en cet instant, ces murmures et ces gestes contrôlés pour ne pas le réveiller, pour ne pas le priver de ce repos dont il avait tant besoin.

Il se sentait presque coupable d'en profiter pour écouter ce qu'ils disaient. Pas qu'il ait vraiment besoin de les espionner pour savoir ce qu'ils pensaient, d'ailleurs ils n'avaient pas grand-chose à lui cacher. Rigsby était celui qui comprenait le mieux. Au plus profond de lui, le grand brun savait que dans les mêmes circonstances, il aurait pété les plombs bien avant Jane et il comprenait son obsession pour cette affaire. S'il avait le choix, il le laisserait mener sa vengeance comme il l'entendait, il en était persuadé. Van Pelt en revanche désapprouverait. Quelle qu'elle soit, la vie humaine était sacrée, le meurtre était un crime et un péché, aussi simple que cela. Quant à Cho… Il était plus difficile à cerner, l'avait toujours été. Mais cela n'empêchait pas Jane d'y parvenir. L'impassible agent était capable de violence, il l'avait déjà prouvé, et il possédait un instinct protecteur très développé, quoi que bien enfoui. S'il soupçonnait Jane de préméditer quelque chose, il tenterait de l'en empêcher, mais mis devant le fait accompli, il accepterait.

Quant à Lisbon… Elle avait été claire dès le départ, et Jane sentait une sourde angoisse gronder en lui chaque fois qu'il y pensait. Car s'il avait longtemps cru être épargné par les scrupules, il savait que son besoin de vengeance avait des limites. Peu de limites, mais elles étaient là tout de même. Il ne tuerait pas d'innocents pour parvenir à John Le Rouge, et il blesserait aussi peu de personnes que possible. Or, Lisbon s'interposerait si elle en avait l'occasion. Et elle faisait partie des personnes qu'il voulait éviter de blesser dans sa quête infernale.

_Vous pouvez parler normalement, vous savez.

Les yeux toujours clos, il esquissa un sourire en entendant les occupants des bureaux sursauter tous en même temps. Il avait cherché à se distraire de ses sombres pensées en leur révélant qu'il ne dormait pas, et il y était parvenu, ne serait-ce que pour quelques secondes.

_Je t'ai dit de ne plus faire ça.

_Ouais, et c'était quand la dernière fois qu'il a écouté ce qu'on lui disait ? Rétorqua aussitôt Van Pelt à la remarque de Rigsby.

Jane fronça les sourcils en se rappelant. La dernière fois qu'il avait écouté ce qu'on lui disait, il était adolescent, et son père lui avait ordonné d'exploiter ses dons pour soutirer de l'argent à la grand-mère d'une enfant mourante. C'était ensuite qu'il avait décidé de ne plus rien faire qu'il n'ait décidé lui-même.

Entendant les agents se remettre au travail en dépit de l'heure tardive, il se redressa en position assise et s'étira, cherchant à détendre ses muscles endoloris. La fatigue et le stress commençaient à se faire ressentir sur son organisme avec plus de force que d'ordinaire. Ignorant le point douloureux entre ses omoplates, il s'empara du livre qu'il avait commencé la veille, un ouvrage passionnant d'un profiler sur le comportement criminel.

Et il eut droit à sa deuxième mauvaise surprise en une journée. Au chapitre où il s'était arrêté en allant chercher son café une quinzaine d'heures plus tôt, une page blanche pliée en deux. En transparence, il percevait vaguement des mots imprimés à l'intérieur. Sa soudaine tension dut changer quelque chose dans l'atmosphère de la pièce, car Cho leva les yeux de son ordinateur alors qu'il tentait de trouver le courage de déplier la feuille pour découvrir le message. Comprenant aussitôt, l'agent d'origine asiatique ordonna aussitôt :

_Allez chercher Lisbon.

Van Pelt s'exécuta et revint avec leur supérieure, lui désignant d'un geste du menton le consultant qui n'avait pas bougé.

_Jane ? Jane !

Il lui fit signe de lui accorder un moment alors qu'il rassemblait ses esprits. Il aurait dû s'en douter, l'avait même senti confusément mais avait refusé d'accorder de l'importance à ce qui risquait de le perturber plus encore. La modification dans le schéma d'action de John Le Rouge l'avait déstabilisé et il aurait dû comprendre plus tôt que le visage peint sur le mur était une distraction. L'assistante du magicien. Le véritable objet de cette visite au quartier général du CBI, c'était de lui transmettre un message, bien sûr. Un message qui allait sans aucun doute annoncer de nouvelles nuits blanches.

Après plusieurs secondes d'immobilité, il finit par déplier la page. Déchiffrant rapidement les quelques lignes, il tendit ensuite la feuille à Cho, qui les lut à voix haute pour tout le monde.

Cher Patrick, Kristina te transmets son amitié. Elle est morte dignement. Malgré les erreurs que tu as commises et en dépit de ton manque d'objectivité me concernant, je suis persuadé que tu peux deviner qui sera ma prochaine victime. Reste à savoir si tu parviendras à la sauver. Avec tout mon respect, John Le Rouge. »

A suivre