Super contente que ça vous plaise toujours et que vous appréciez mes efforts pour mener une intrigue cohérente, j'avoue que c'est un vrai combat pour moi lol c'est là que j'admire le boulot des scénaristes !

Chapitre 5

_Ca ne veut peut-être rien dire.

Si elle prononçait le mot "coïncidence", il allait se mettre à hurler, soupçonna-t-elle au regard exaspéré qu'il posa sur elle. Elle s'abstint donc de continuer sur cette voie et attendit qu'il lui fasse part de ses impressions.

_Un doctorat en psychologie, remarqua-t-il.

Il n'était pas surpris. Avec un minimum de jugeote, un bon sens de l'observation, du culot, et un diplôme de psychologie obtenu dans une université prestigieuse, se faire passer pour une voyante était un jeu d'enfant. Prenant une décision en quelques secondes, il demanda :

_Peux-tu me trouver les adresses des professeurs qu'elle aurait pu avoir ?

Elle hésita.

_C'est possible, oui. Mais ce n'est peut-être pas une bonne idée. Le lien n'est pas assez solide. On n'a rien. Des milliers d'étudiants sortent de cette université chaque année, le fait que Kristina en fasse partie ou qu'il y ait un cursus qui parle d'un poème ne prouve rien.

_Et c'est pour ça que je ne mêlerai pas le CBI à cette histoire tant que je n'aurai pas posé quelques questions.

_Jane…

_On ne peut pas imposer à des agents de perdre leur temps pour quelque chose d'aussi insignifiant. Le CBI a autre chose à faire et je le comprends. Mais je ne laisserai pas passer ça.

La sentant commencer à vaciller, il décida d'avoir recours à l'argument qui ferait pencher la balance de son côté :

_Pense aux prochaines victimes, Van Pelt. Imagine, s'il tue encore et que nous découvrons dans deux mois ou dix ans qu'il y avait bien un lien avec Berkeley et Kristina. Le supporteras-tu ?

Elle poussa un soupir résigné et entreprit de chercher les noms de tous les professeurs qui avaient appartenu au département psychologie de Berkeley au cours des années où Kristina y était. En lui transférant la liste par e-mail pour qu'il l'ait lorsqu'il rentrerait chez lui, elle lâcha :

_Pour information, je suis consciente que tu viens de me manipuler.

_Bien, tu fais des progrès, la félicita-t-il dans un sourire avant de quitter son appartement.


Il vérifia l'adresse sur la feuille qu'il avait imprimée, s'arma de l'album universitaire qui n'avait pas été trop difficile à dérober chez Kristina, puis il descendit de voiture, le regard fixé sur la jolie maison de briques devant laquelle il s'était garé. Trop concentré, il manqua presque le bruit d'une seconde voiture, mais à cette heure et dans ce voisinage, un moteur équivalait à un coup de canon. Il s'apprêtait à ignorer le son quand il remarqua qu'il changeait en s'approchant de lui, comme si le conducteur était en train de ralentir. Alors il se retourna et il ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel. Il aurait dû s'y attendre. Inutile de faire semblant de ne pas l'avoir vue ou d'essayer de passer inaperçu, bien sûr. La rue était déserte, ils ne pouvaient pas se manquer. Alors il attendit qu'elle se gare devant sa DS et qu'elle le rejoigne d'un pas assuré.

_Vous pensiez vraiment faire ça tout seul ?

Sa question suggérait qu'elle avait l'intention de l'accompagner, pas de l'en empêcher. Il s'apprêtait à répondre quand il remarqua que la portière passager s'ouvrait à son tour et il vit descendre Cho, son arme à la main. Bien, il avait suivi ses instructions. Pas qu'il en ait douté.

_C'est bon, Cho, il n'y a pas de risque, tu peux nous attendre dans la voiture, ordonna Lisbon, de toute évidence lassée d'avoir un garde du corps.

Jane remarqua avec un certain amusement que bien que Lisbon soit sa supérieure hiérarchique, Cho ne fit pas un mouvement pour obéir tant que lui-même ne lui eut pas confirmé que c'était bon. Mais à son hochement de tête, l'agent accepta de se réinstaller dans le véhicule. Elle n'avait pas tort, si le tueur devait s'en prendre à elle, il ne le ferait pas ici. Et puis elle portait un gilet pare-balles, nota-t-il avec satisfaction. Malgré sa préférence pour l'arme blanche, John Le Rouge avait prouvé sa capacité à se servir d'un revolver et il était rassuré qu'elle prenne cette précaution, juste au cas où.

_Van Pelt a donc craché le morceau ?

_Vous ne vous en doutiez pas ?

_J'espérais qu'elle garderait le secret.

_Il faut croire que votre technique pour la faire culpabiliser n'a pas fonctionné.

_Ou qu'elle a un peu trop fonctionné. Me laisser y aller seul était plus risqué que de vous avertir, aussi bien pour moi que pour les prochaines cibles de John Le Rouge. Est-ce qu'elle vous a tout expliqué ?

_A une exception près. D'où tenez-vous ces poèmes et comment savez-vous qu'ils ont un lien avec lui ?

Il haussa les épaules avec nonchalance, l'ombre d'un sourire jouant sur ses lèvres.

_Je vous le dirai peut-être un jour.

Agacée, elle secoua la tête, mais n'insista pas. Lui prenant la feuille des mains, elle vérifia à son tour qu'ils étaient à la bonne adresse.

_Monsieur Jack Mohany est donc le premier sur la liste ? Allons-y.


_Si celui-ci ne donne rien, je laisse tomber.

Il ne répondit pas. Il comprenait sa frustration, mais il s'agissait d'une menace en l'air. Elle n'avait pas accédé au poste qu'elle occupait actuellement parce qu'elle abandonnait après quelques interrogatoires infructueux, il savait qu'à présent qu'elle avait décidé de l'aider, elle irait jusqu'au bout de la liste.

Toutefois, son épuisement était réel et compréhensible. Dans la matinée, ils s'étaient attaqués aux personnes qui ne vivaient pas trop loin, mais depuis midi, il n'avait pu voir que deux anciens professeurs de Berkeley, parce qu'ils vivaient éloignés l'un de l'autre. La route et les « désolé, je ne me souviens pas d'elle » la mettaient de mauvaise humeur. En huit ans d'études universitaires, Kristina avait eu affaire à un nombre impressionnant de professeurs. Un dans chaque spécialité psychologique, qui changeait presque tous les ans, voire tous les semestres… jusque là, ils avaient vu une dizaine de personnes. Certains avaient vaguement cru reconnaître le visage sur la photo extraite de l'album que Jane leur avait montré, deux s'étaient même souvenus de son nom, mais aucun n'avait été capable de leur dire qui était Kristina à l'époque ou qui elle fréquentait. Une bonne élève qui n'étalait pas sa vie personnelle devant n'importe qui.

Avant qu'il ait eu le temps de frapper à la porte, celle-ci s'ouvrit, et un homme d'une cinquantaine d'années leur sourit depuis le perron.

_Monsieur Jane, agent Lisbon, j'attendais votre visite.

Ils échangèrent un regard et s'avancèrent, intrigués.

_Monsieur Kender ?

_Entrez, je vous en prie.

Ils obéirent. Faisant galamment signe à Lisbon de le précéder, Jane repéra qu'elle défaisait avec discrétion le petit bouton pression de son holster pour être prête en cas de problème. Il secoua la tête devant son attitude méfiante. Il n'était pas très difficile de deviner comment Kender avait su qu'ils allaient lui rendre visite, cela ne signifiait pas qu'il était hostile.

_L'un de vos collègues vous aurait-il prévenu ?

_En effet. Vous avez déclenché quelques coups de fil. Ces vieux grincheux n'aiment pas qu'on vienne leur poser des questions sur des événements qui datent de vingt ans.

Le consultant eut un sourire, appréciant instantanément leur interlocuteur alors que Lisbon restait soupçonneuse. Les autres professeurs qu'ils avaient vus jusque là étaient tous à la retraite et il devait avouer que le titre de vieux grincheux collait bien aux personnages.

_Vous devez savoir pourquoi nous sommes ici.

_Kristina Frye.

_La connaissiez-vous bien ?

_Nous avons eu une aventure.

Même Jane en resta muet quelques secondes. Celle-ci, il ne l'avait pas vue venir. Jetant un coup d'œil à sa supérieure, il lui signala en silence de prendre les commandes. Il souhaitait observer pendant qu'elle mènerait la conversation. Comme à son habitude, il interviendrait pour les déstabiliser ou pour demander un détail apparemment sans importance.

_Vous étiez pourtant son professeur.

Kender haussa les épaules.

_J'avais 32 ans quand elle est arrivée dans ma classe, elle en avait 24. Notre liaison n'avait rien de très moral, mais ce n'était pas un crime non plus.

_Le règlement de l'université…

_Est aussi ridicule que celui du CBI, la coupa Kender, ce qui arracha un sourire à Jane.

_Monsieur Kender, vous êtes marié… reprit Lisbon en désignant son annulaire gauche.

_C'est exact. Je ne l'étais pas à l'époque, si c'était votre prochaine question.

_Lisbon, intervint Jane, je pense que nous devrions en revenir au sujet principal. Que pouvez-vous nous dire sur Kristina ?

_Elle était une étudiante brillante, mais je suppose que vous le savez déjà. Elle était très versée dans le spirituel, je crois d'ailleurs qu'elle en a ensuite fait une carrière.

_En effet.

_C'était une jeune femme pleine de vie, mais aussi un peu… Décalée.

Jane haussa les sourcils alors que Lisbon le consultait du regard. Elle finit par répéter :

_Décalée ?

_Je ne vois pas d'autre mot. Un jour elle semblait enthousiaste à l'idée d'aller passer un week-end à la campagne, le lendemain elle décommandait en m'expliquant qu'elle avait toujours détesté la verdure. Elle était inconstante, joyeuse le matin, déprimée le soir. Rien de vraiment alarmant, mais…

_Assez pour causer votre séparation, devina Jane.

_En quelque sorte. C'est elle qui a rompu.

Pas vraiment convaincue que ces informations allaient les mener quelque part, mais souhaitant être aussi consciencieuse que possible, Lisbon demanda :

_Pour quelle raison ?

_Elle avait rencontré quelqu'un. Un étudiant un peu plus jeune qu'elle. Je me souviens de ce détail parce qu'elle m'avait toujours dit qu'elle préférait les hommes plus âgés, j'en étais la preuve.

Soudain pris d'un doute, Jane intervint de nouveau :

_Vous rappelez-vous quoi que ce soit sur cet étudiant ? L'avez-vous rencontré ?

_Jamais, je suis désolé. Mais il était en lettres, ça, je peux vous l'affirmer.

Lisbon posa doucement une main sur l'avant-bras de Jane en le sentant se tendre en anticipation. Puis elle reporta son attention sur le professeur et remarqua d'une voix ferme :

_Ces événements datent d'il y a presque vingt ans et ce détail sera peut-être capital. Êtes-vous certain de ce que vous dites ?

Il sembla surpris par le brusque changement d'atmosphère dans la pièce, mais il répondit sans une hésitation :

_A 100 %. Je suis resté le professeur de Kristina pendant deux ans et j'ai dû la réprimander en cours à plusieurs reprises parce qu'elle donnait les mauvaises réponses à des questions faciles. Comme elle avait toujours été douée jusque là, j'ai fini par m'inquiéter. Un jour, j'ai insisté pour voir les notes qu'elle avait prises au cours précédant. Il n'y avait aucun rapport avec ce que j'avais dit. Quand je lui ai demandé de quoi il s'agissait, elle m'a répondu que son petit ami lui avait fait découvrir la poésie anglaise et qu'elle trouvait ça plus intéressant que la psychologie.

Plus crispé que jamais, Jane demanda sans laisser à Lisbon le temps d'intervenir :

_Vous rappelez-vous quoi que ce soit sur ces poèmes ?

_Non, pas vraiment… En fait, si. L'un d'eux m'a paru bizarre. Pas dans ce qu'il racontait, mais parce qu'il ne semblait pas avoir sa place au milieu des autres. J'ai pensé qu'il s'agissait d'une fable d'un auteur français et comme elle m'avait dit que c'était de la poésie anglaise…

_D'un auteur français ? coupa Lisbon.

_Oui, ce poète qui écrivait des fables avec des animaux.

_Lafontaine.

_C'est ça, oui.

_Pourquoi avez-vous pensé qu'il s'agissait de l'une de ses œuvres ?

_Parce qu'il y était question d'un agneau.


_Jane, calmez-vous !

Il s'arrêta net et attendit qu'elle le rattrape pour lui faire face. Incrédule, il ne chercha pas à dissimuler l'impatience dans sa voix :

_Que je me calme ? Lisbon, c'est notre première piste sérieuse.

_Ce n'est peut-être même pas une piste.

Il reprit sa marche sans répondre et elle eut une grimace en lui emboîtant le pas pour rejoindre la voiture. Elle avait su avant même de prononcer les mots qu'ils allaient le mettre hors de lui, mais c'était à elle de le ramener sur terre quand il risquait de devenir imprudent. L'idée devait faire son chemin dans son esprit, il ne pouvait pas ignorer la possibilité qu'ils soient une fois de plus en train de se faire manipuler par John Le Rouge. Tout s'enchaînait trop bien, les poèmes, Berkeley, Kristina, ce témoin étrangement coopératif… Elle avait appris à se méfier des pistes trop évidentes. Avant d'avoir eu le temps de tenter de le raisonner, elle vit Cho s'extraire de la voiture, ayant sans doute deviné à l'attitude de Jane qu'ils avaient mis la main sur quelque chose.

_Un indice ?

_Oui.

_Peut-être.

Les réponses avaient fusé en même temps et Cho les regarda tour à tour, surpris par le regard meurtrier que Lisbon levait sur Jane. Elle sembla sur le point de dire quelque chose, se reprit, et lâcha finalement :

_Montez dans la voiture. Cho, je te ramène chez toi.

Aux protestations qu'elle sentait venir de la part de Jane, elle leva une main avant de s'installer au volant. Elle attendit que l'agent prenne sa place à l'arrière et que le consultant monte en voiture pour expliquer d'un ton sans appel :

_Cho n'est pas en service aujourd'hui, je n'ai pas à le monopoliser pour ma protection personnelle alors qu'on n'est même pas sûr que je risque quelque chose. Sans compter qu'il n'a pas fermé l'œil de la nuit et que ses réflexes commencent à en souffrir.

Alors qu'il s'apprêtait à contrer ces arguments, Jane changea d'avis et jeta un coup d'œil à Cho dans le rétroviseur en remarquant avec un demi-sourire :

_Pas fermé l'œil de la nuit, hein ?

Il reçut une tape sur le bras pour sa peine et nota que Lisbon retenait un sourire, soulagée qu'il n'ait pas l'air de contester sa décision et qu'il semble soudain plus apaisé.

_Il a passé la nuit dans mon salon à surveiller la porte d'entrée. Oubliez votre esprit tordu.

Son sourire s'élargit, mais il se refit rapidement sérieux :

_Ecoutez, c'est bien parce qu'on n'a aucune preuve que vous avez besoin de Cho. Vous ne pouvez pas faire appel à une protection officielle et il est le meilleur. Laissez-le dormir quelques heures, puis il reprendra ses fonctions.

Exaspérée, elle prit un virage un peu trop serré et redressa la voiture avec un soupir agacé.

_Jane, je…

_Dites, quand vous aurez fini de vous disputer ma garde, vous pourrez peut-être me dire ce que vous avez trouvé ?

A suivre…