Je sais, je sais, c'était cruel de couper là, mais promis, la suite ne devrait pas tarder (d'ailleurs après celui-ci il ne reste qu'un chapitre et l'épilogue)

Chapitre 9

Les coups à sa porte ne le prirent pas par surprise, pas plus que la violence avec laquelle ils étaient assénés. Personne de l'équipe n'avait jamais mis les pieds chez lui. D'ailleurs, lui-même n'y passait plus tellement de temps, mais il avait dû réintégrer sa maison puisqu'il était censé avoir quitté le CBI. La visite de Lisbon était prévisible. S'approchant de la porte, il lança à travers le battant :

_Si j'ouvre, vous promettez de ne pas me frapper ?

_Je ne fais pas de promesses si je ne suis pas sûre de pouvoir les tenir.

Il esquissa un sourire malgré la rage contenue dans sa voix. Il avait espéré qu'elle se calmerait un peu sur le chemin, en vain, de toute évidence. Il ouvrit tout de même la porte, s'assurant d'éviter la furie qui s'introduisit chez lui telle une tornade. Il accorda un signe de tête à Cho qui attendait dans la voiture, puis il referma et se tourna vers Lisbon.

_Vous auriez pu me prévenir, non ?

Il haussa les épaules.

_Je pensais que vous le saviez.

_Menteur.

Il ne prit pas la peine de nier.

_Vous vous en êtes bien sortie à la conférence.

_Pas grâce à vous. Je vous avais demandé d'être honnête.

Techniquement, il l'avait été. Elle ne lui avait jamais demandé si cet anniversaire fatidique approchait. Si elle l'avait fait, il aurait dit la vérité.

_Vous croyez que John Le Rouge va frapper après-demain, supposa-t-elle.

_Quel meilleur moment ? Ca serait très poétique, vous ne trouvez pas ?

_Si on peut dire ça comme ça. Jane… Est-ce que vous avez d'autres surprises de ce genre en réserve ?

Elle avait posé la question d'une voix plutôt légère, mais il pouvait voir que l'inquiétude était réelle.

_Pas de ce genre, non.

Elle s'apprêtait à répondre quand la sonnerie de son téléphone retentit bruyamment dans la pièce. Elle décrocha en voyant que l'appel venait de Van Pelt.

_Des nouvelles ?

_On a une identification possible sur le petit ami de Kristina.

_Déjà ?

_Avec Rigsby, on est allé voir son directeur de thèse de l'époque avec des portraits de tous les étudiants qui correspondaient à ce que vous a dit Kender. Plus jeunes qu'elle et en lettres. On a pensé que son directeur de thèse avait dû passer plus de temps avec elle que ses autres professeurs et qu'il en saurait peut-être plus.

_Et il a identifié quelqu'un ? Après vingt ans ? s'étonna-t-elle, voyant Jane froncer les sourcils quand il comprit de quoi elle était en train de parler.

_Il a hésité entre quatre visages, tous des bruns assez carrés. L'un est mort il y a six ans, un autre habite en Italie depuis la fin de ses études.

_Ce qui nous laisse deux possibilités.

_On peut vérifier les deux, mais il y en a un qui a disparu de la circulation il y a des années, je parierais sur celui-ci.

_Parfait. Envoie quand même Rigsby chez le dernier et donne-moi son adresse. Je le rejoins là-bas avec Cho, dis-lui de ne rien faire tant qu'on n'est pas arrivés. Toi, tu te concentres sur l'homme invisible. Dégote tout ce que tu peux trouver sur lui. Des coordonnées GPS, dans l'idéal.

_Est-ce que je dois prévenir Jane ? demanda Van Pelt sans relever la plaisanterie.

_Je m'en occupe.

Elle raccrocha, n'eut pas le temps de prononcer un mot.

_Une identification ?

_Peut-être, oui.

_Je viens.

_Pas la peine.

A son intention évidente de protester, elle répéta :

_Pas la peine. Un, vous n'êtes officiellement plus consultant et votre présence foutrait un bordel monstre. Deux, nous sommes censés être les pires ennemis du monde à l'heure actuelle, et si John Le Rouge nous voit enquêter ensemble, tout le plan tombe à l'eau. Trois, il y a une chance sur un million pour que le type que nous allons voir soit le bon.

_Si vous ne voulez pas qu'il nous voit ensemble, vous n'auriez peut-être pas dû vous pointer chez moi, remarqua-t-il.

_Cho a fait attention à ne pas être suivi.

_Et si c'était moi qui étais surveillé ?

_Je pourrais être venue vous passer un savon. Ne vous inquiétez pas pour ça, Jane.

_Et qu'est-ce que je fais, pendant ce temps ?

_Vous trouverez bien quelque chose. Rien d'illégal, d'immoral ou de dangereux, c'est tout ce que je vous demande.

_Une sieste, en somme, suggéra-t-il dans un sourire.

Elle secoua la tête avec amusement. Elle n'était pas assez naïve pour penser qu'il allait tenir compte de son ordre, mais il ne ferait rien de catastrophique tant que les pistes étaient aussi minces. Elle jeta un coup d'œil à son portable qui venait de vibrer, constata que Van Pelt lui avait envoyé l'adresse par texto, et quitta la maison pour rejoindre la voiture où l'attendait Cho. Jane attendit qu'ils soient hors de vue pour sortir son téléphone de sa poche. La jeune femme répondit avant la fin de la première sonnerie.

_Van Pelt ? Ca avance ces recherches sur l'homme invisible ?


Surprise : il n'y avait aucune chance pour que ce type soit celui qu'ils cherchaient. En sortant du petit appartement, Lisbon ordonna tout de même à Rigsby de vérifier dès le lendemain, par acquis de conscience, les alibis qu'il leur avait donnés pour les meurtres les plus récents de John Le Rouge. Le profil ne collait tout simplement pas, mais après tout, un tueur assez intelligent pour échapper aux autorités pendant si longtemps l'était assez pour savoir comment dissimuler sa vraie nature. L'instinct de Lisbon lui soufflait que cet homme n'avait rien à voir avec John Le Rouge et ses deux agents semblaient d'accord avec elle.

_Et maintenant ?

Elle considéra un instant la question de Cho. Il était près de neuf heures du soir et ils étaient tous épuisés… Ils ne pourraient rien faire de plus tant que Van Pelt n'aurait rien trouvé d'utile sur le dénommé Michael Loring, l'homme invisible qui pouvait fort bien être John Le Rouge.

_Maintenant, vous rentrez chez vous. On se voit demain au bureau.

Ravi d'avoir sa soirée, Rigsby s'engouffra dans sa voiture de fonction pour retourner au QG chercher la sienne et aller s'écrouler chez lui ensuite. Lisbon prit le volant et emprunta le même chemin que lui.

_Cho, je te dépose au bureau.

_Je rentre avec vous, Patron.

_Je n'ai pas besoin de toi ce soir. John Le Rouge ne s'en prendra pas à moi avant jeudi, on en est presque sûr.

Il haussa un sourcil éloquent. C'était le presque qui le dérangeait.

_Si vous ne me laissez pas entrer chez vous, je vais devoir passer la nuit dans ma voiture devant votre porte.

Elle ne put s'empêcher d'esquisser un sourire à sa tentative pour la culpabiliser. Jane avait un peu trop d'influence sur eux tous.

_Très bien, mais demain soir, Rigsby prend le relais. Un garde du corps prêt à s'endormir debout ne me servirait à rien.

Il marqua son accord d'un bref hochement de tête. A présent qu'elle s'était dessiné une grande cible sur le front en écartant publiquement Jane du dossier, les autres agents savaient qu'elle avait besoin de protection, ils pouvaient donc se permettre de confier cette mission à Rigsby.


En sortant de l'ascenseur, Lisbon offrit un sourire à Van Pelt qui traversait le couloir à cet instant et elle entreprit de lui emboîter le pas.

_Bonjour, Patron.

_Salut, Van Pelt. Alors, combien de fois Jane t'a-t-il appelée ?

_Quatorze hier, deux ce mat…

Elle s'interrompit en sentant son portable vibrer et elles échangèrent un regard amusé. La jeune rousse corrigea alors :

_Trois ce matin.

_Il va sûrement finir par débarquer ici. La sécurité a ordre de ne pas le laisser entrer, mais ça ne va pas l'arrêter. S'il arrive jusqu'à toi, souviens-toi de mes ordres.

_On ne lui dit rien tant qu'on n'a rien de concret, récita obligeamment l'agent.

_Bien. Est-ce que tu as quelque chose ?

Elles venaient d'atteindre son bureau, Van Pelt s'installa devant son ordinateur et s'empara d'un dossier posé à côté pour le tendre à sa supérieure.

_Tout est là-dedans. Tout ce que j'ai pu trouver sur Michael Loring.

_Des détails intéressants ?

_Rien du tout. Jusqu'en 1997, le parfait petit citoyen. Pas la moindre contravention.

_Et en 1997, il disparaît dans la nature.

_Plus rien. Ce n'est même pas comme s'il était mort : ça aurait laissé des traces. Non, il a juste… Cessé d'exister.

_97, c'est un an avant le premier meurtre de John Le Rouge, nota Lisbon. Cherche du côté de Kristina.

_Déjà fait. Ils ont rompu quelques mois après qu'elle ait obtenu son diplôme, et elle n'a apparemment pas eu le moindre contact avec lui ensuite.

_Apparemment ?

_S'il s'agit bien de John Le Rouge, on ne peut pas en être sûr. Il a déjà prouvé qu'il pouvait entretenir des contacts discrets avec toutes sortes de gens.

Lisbon hocha la tête, songeuse. Les pièces du puzzle s'imbriquaient plutôt bien et tout ce qu'ils avaient semblait indiquer que Loring était bien John Le Rouge. Si c'était le cas, l'apparition de Kristina dans la vie de Jane pouvait difficilement passer pour une coïncidence. Et si ce n'était pas une coïncidence, alors cela signifiait que Kristina Frye devait être restée en contact avec le tueur pendant toutes ces années.

_Ok, Van Pelt, branle-bas de combat. Je vais demander des renforts à Hightower. On va faire dans le méthodique. Tu me sors une liste de toutes les personnes qui ont connu Loring à un moment ou à un autre. Si tu trouves des parents, c'est génial, mais je veux aussi le nom du type chez qui il a acheté un paquet de chips le 3 octobre 1988, c'est clair ? Même chose pour Frye. On s'attaque à toutes ses fréquentations. Peut-être que quelqu'un l'a vue avec Loring récemment. Dis au gars du labo de me vieillir la photo de fac de Loring.

_Pour Frye, ça risque d'être compliqué. Elle a des centaines de clients.

_Trouve-moi une liste, je m'occupe des détails techniques.

_C'est noté. Patron ? la rappela-t-elle alors qu'elle se dirigeait vers le bureau d'Hightower.

_Oui ?

_Où est Cho ?

_Rentré dormir. On ne compte pas sur lui aujourd'hui. Rigsby ne devrait pas tarder à arriver.

_Et pour Jane ?

Lisbon hésita brièvement. Le consultant leur aurait été utile s'ils devaient interroger une à une toutes les personnes qui avaient été en contact avec Frye et Loring, mais ses arguments de la veille tenaient encore. De plus, s'il se sentait si proche du but, il deviendrait pire que d'habitude. Autant qu'il vaque à ses occupations de son côté, même si elle le soupçonnait bien sûr de ne pas se tenir totalement à l'écart.

_Personne ne lui dit un mot tant que je n'en ai pas donné l'ordre.

_Bien Patron.


Lisbon s'écroula sur le divan sous les regards compatissants de ses trois agents. Ils étaient tous surmenés, mais ils savaient qu'elle encaissait bien plus qu'eux sur cette affaire, au point qu'elle ne cherchait plus à cacher son épuisement. Souhaitant alléger l'atmosphère de la pièce, elle remarqua, les yeux clos :

_Je comprends Jane. Il est super confortable, ce canapé.

Cho esquissa un minuscule sourire alors que Rigsby et Van Pelt échangeait un regard, incertains de la façon dont ils devaient réagir à l'état de fatigue évident de leur supérieure. Il était presque dix heures du soir et ils avaient passé la journée à rencontrer des personnes des listes tirées par Van Pelt. Des heures et des heures d'interrogatoires inutiles. Et aussi un interlocuteur qui avait très mal pris leur visite et s'était jeté sur Lisbon. Elle l'avait maîtrisé avant même que Rigsby ait le temps d'intervenir, mais elle avait pris un sale coup au ventre et s'était cogné l'épaule en tombant contre la table basse. Tout son corps la faisait souffrir. Sans ouvrir les yeux, elle reprit la parole :

_Qu'est-ce que vous faites encore tous là ? Rentrez chez vous, on ne peut rien faire d'autre avant demain.

_On devait se retrouver ici pour faire le point sur ceux qu'on a pu voir pour le moment, rappela Van Pelt. Les autres équipes que vous avez mobilisées m'ont envoyé des comptes-rendus.

Lisbon haussa les sourcils. C'était elle qui avait donné l'ordre, mais elle avait oublié.

_Ok, désolée de vous avoir fait revenir pour rien, on fera ça demain matin. Personne n'a rien trouvé d'utile de toute façon, je suppose ?

Le silence lui servit de réponse et elle poussa un soupir avant de confirmer :

_Allez-y, rentrez chez vous. Van Pelt, laisse-moi les comptes-rendus des autres, je vais y jeter un coup d'œil. Rigsby, désolée, mais je te garde encore pour quelques heures.

L'agent acquiesça. Cho l'avait prévenu que Lisbon aurait besoin de protection cette nuit. Il se shootait à la caféine depuis deux heures pour être sûr de tenir le coup. Une fois leurs deux collègues partis, Lisbon se leva à grand peine, s'empara du dossier que Van Pelt avait posé à côté d'elle et fit signe à Rigsby de la suivre.


Patrick Jane porta machinalement la main à son oreillette en entendant le bruit d'une porte qui s'ouvre suivi par des pas dans l'entrée et il esquissa un sourire. Si Lisbon apprenait qu'il avait placé des mouchards chez elle, elle le tuerait pour de bon. Étendu sur le lit dans la chambre de motel qu'il avait louée pour quelques nuits, il croisa les jambes et écouta la conversation entre sa supérieure et Rigsby. Rien de très passionnant. Elle lui disait de se mettre à l'aise et lui rappelait qu'elle ne risquait probablement rien ce soir. Jane se leva pour s'approcher de la fenêtre qui donnait sur la rue et, au-delà, sur l'immeuble de Lisbon. Écartant les stores, il constata que le rez-de-chaussée de son appartement était éclairé. Il entendit des pas dans l'escalier et quelques secondes plus tard une lampe fut allumée au premier étage. Il secoua la tête, désapprobateur, quand après une demi-heure elle ne fut toujours pas éteinte. Lisbon devait travailler dans sa chambre au lieu de se reposer et il ne put s'empêcher de lui en vouloir un bref instant de négliger ainsi son besoin de sommeil. Il percevait le bruissement des pages de dossier qu'elle tournait en essayant d'y trouver une information intéressante.

Vers une heure du matin, elle éteignit enfin et Jane entendit Rigsby se lever du canapé sur lequel il s'était installé. L'agent sortit pour se poster devant la porte de l'immeuble, une main posée sur son arme, surveillant les environs, à la recherche de quelque chose de suspect, et Jane eut un hochement de tête appréciateur en constatant une fois de plus à quel point il était professionnel. Quand le grand brun eut déterminé qu'il n'y avait aucun danger, il fit demi-tour pour réintégrer l'appartement, et c'est à cet instant que tout bascula.

À suivre…