Shym s'appuie contre le cylindre de plexiglas pour garder son équilibre, et lève un pied. Son premier pas est de descendre la petite marche pour quitter le cylindre et poser le pied sur le sol. C'est difficile. Elle arrive à peine à rester debout sur ses jambes et vacille encore tenir en équilibre sur un seul pied, même durant le court laps de temps nécessaire pour poser l'autre sur le carrelage du laboratoire, tient du travail d'Hercule.
- Courage ! murmure Megara dans sa tête.

Elle respire profondément, rassemblant ses forces. Sans la portance de son bain de croissance, elle se sent gauche et lourde.
Enfin, ployant un genou tremblant, elle descend son autre pied et le pose par terre. Puis elle change sa jambe d'appui, et descend le second pied à côté du premier. Là, elle fait une pause, haletante.


- Je vous l'avais bien dit, qu'elle était inoffensive, remarque Sapin en prenant des notes. Elle est à peine capable de se tenir debout.
- Attendez qu'elle se serve de ses pouvoirs psychiques, grogne Chen en réponse.
- Qu'est-ce qui vous fait croire qu'elle pourra les utiliser dès maintenant ?
- Le mâle l'a pu.

Sapin hausse les épaules et secoue la tête.
- Arrêtez de la comparer sans cesse au mâle. Ils ont des histoires différentes. Se sont développés différemment. Ont des origines différentes.
- C'est la même espèce, rétorque Chen. Le même instinct. Les mêmes fréquences.
- À ce sujet...

Le jeune chercheur européen se gratte l'arrière du crâne.
- Dès que le mâle est sorti de son milieu de croissance, il a tué tous les humains autour de lui, insiste Chen. Je le sais de témoignage sûr, de première main !
- Avez-vous comparé les fréquences du mâle et de la femelle ? insiste Sapin. Vous devriez.
- J'ai travaillé dessus, grogne Chen en plissant les yeux. N'essayez pas de m'expliquer mon propre travail.
- Loin de moi cette idée ! se défend Sapin. Je suppose donc que vous avez remarqué que la femelle ne possède pas le même panel de pouvoirs que le mâle ? Que son développement programmé est différent ? Que son caractère est différent de celui du mâle ?

Chen ouvre la bouche, se prépare à répondre, la referme et se tient coi. Il se sent un peu stupide, lui qui a passé tant de jours le nez sur les fréquences de la femelle, à la programmer, à corriger les incohérences, à se battre pour pouvoir la rendre réelle. Tant de jours, sans vraiment prendre conscience des conséquences de son travail. L'espace d'un instant, il se prend à se demander si feu Fujii avait réagi de la même façon lorsqu'il avait créé Mewtwo, trop passionné par son travail pour en voir les conséquences.
- Vous remarquerez, continue Sapin, qu'elle n'a pas encore accès à ses pouvoirs psychiques. Elle est loin d'être aussi dangereuse que vous ne le pensiez.

La mentalie qui jusque là se tenait sur les genoux de la vieille traductrice, saute à terre. Elle grogne à l'adresse des humains en se rapprochant de la glace sans tain qui permet aux scientifiques d'observer la jeune pokémon sans se faire voir d'elle. Au moindre geste de leur part, elle s'accroupit sur le sol en sursautant, levant à demi un bouclier de protection. Elle est tendue et sur ses gardes, et ça se voit.

Elle adopte finalement la solution de s'éloigner le plus possible des deux hommes, sans cesser de les surveiller du coin de l'œil. Puis elle pose son visage contre la vitre semi-réfléchissante, et tend son esprit en direction de la jeune pokémone, seule dans le laboratoire, censée apprendre toute seule à marcher et à rentrer dans une pokéball.
- Courage, Shym.


En tendant la queue en arrière et en penchant son buste en avant, Shym parvient à garder son équilibre. Elle se sent ridicule, comparée à la démarche noble et fière de son compagnon – enfin, de ce qu'elle a pu en apercevoir à-travers le bain de développement et le cylindre.
- La table, encourage Megara. Ce n'est pas loin. Tu peux y arriver.
- Plus facile à dire qu'à faire, rétorque Shym.

Elle n'ose plus remuer, maintenant qu'elle a trouvé son équilibre.
- La marche, explique calmement Megara, est un déséquilibre constant. Marche, sans t'arrêter. Tu ne tomberas pas.
Shym déglutit bruyamment, et prend son courage à deux mains. Elle lève une patte, penche en avant, la pose pour rétablir son appui, et recommence. Elle finit sa course affalée en-travers d'une chaise, les larmes aux yeux, massant ses cuisses endolories. Elle ne se laisse pas abattre pour autant.
La radio continue de passer des vieux tubes rétros, inlassablement.

Elle s'appuie sur ses mains pour se relever. Elle va y arriver. Elle doit plus forcer sur ses muscles, pour maintenir la posture. C'est le seul moyen d'avancer sans tomber.
Elle a du mal à évaluer les distances, la position des objets. Tout est tellement différent de ce qu'elle voyait à-travers le liquide et le cylindre !
Elle pousse fort sur ses jambes, contracte plus ses muscles, parvient à se tenir à la verticale. Elle en profite pour observer son environnement.

Le laboratoire est entièrement carrelé de blanc. Sur les murs, des formes rectangulaires plus claires sont dessinées par des auréoles grises. Ce sont les emplacements des meubles, que Chen a fait déplacer en vue de sa sortie. Sa paranoïa est déprimante. Mais Shym fait de son mieux pour ne pas le prendre comme une attaque personnelle. Le vieux fou est, c'est le cas de le dire, à moitié fou au moins. Il a même fait installer des caméras de surveillance partout dans la salle.

- Non, murmure Shym pour elle-même. Pas des caméras de surveillance. Des caméras d'acquisition de données. Pour surveiller que je me développe correctement. Pour vérifier que je ne montre aucune trace de handicap. Pour avoir des images d'archives à montrer à Kami de mes premiers pas toute seule.
Elle glousse.
- Et de mon premier gamellage, aussi.

Les néons du plafond lui agressent les yeux. Des grands bureaux de travail il ne reste qu'une table, sur laquelle est posée une pokéball. Les nombreux sièges ont disparu, ne reste que la chaise sur laquelle la vieille Agatha était assise jusqu'à ce que les deux scientifiques quittent la salle et dans laquelle Shym s'est pris les pieds.
- Allez, Shym, ce n'est plus très loin, encourage Megara.

La pokémone souffle pour évacuer la tension. Marcher est douloureux pour ses muscles contraints trop longtemps à l'immobilité. Mais elle tient bon. Il faut qu'elle tienne bon. Elle doit être parfaitement capable de se débrouiller seule lorsque le mâle reviendra. Elle doit tenir bon.
Les deux derniers pas semblent lui prendre des heures.


- Elle n'y arrivera jamais, commente Sapin. Sans ses pouvoirs psy, elle n'y arrivera jamais.
- Attendez un peu qu'elle s'en serve, grogne verrez, les dégâts qu'une créature comme elle peut faire.
- Ne soyez pas ridicule...
- Je suis simplement réaliste.


Shym tend au-dessus de la table un bras tremblant sous l'effort. Elle y est presque.
- Tiens bon ! encourage Megara.
Puis, après quelques instants :
- Les humains me font te dire qu'après chaque exercice, tu devras retourner dans ta pokéball.
- Pourquoi ? demande Shym, déjà blasée par le comportement des scientifiques et impatiente que tout se termine.
- Transport d'une salle à l'autre, acquisition de données sur ton état, que sais-je !
- Tu veilles sur moi, hein, Megara ?
- Ne t'en fais pas.

La femelle de mewtwo, au pelage gris et vert parcouru de reflets moirés, touche le bouton qui déclenche l'ouverture de la pokéball, et est aspirée à l'intérieur.