- Tu t'en sors plutôt bien, encourage Megara.
Shym grogne. Sapin a attendu qu'elle ait faim pour la faire sortir à nouveau de sa pokéball, parce qu'elle manque encore de maîtrise et donc tant qu'il lui reste de l'énergie en réserve, elle risque de déclencher ses pouvoirs à n'importe quel moment. Il souhaite tester des comportements ne faisant pas appel à la psychokinèse et l'empêche donc, par la faim, d'user de ses pouvoirs. Alors il a attendu qu'elle commence à avoir faim pour la laisser sortir et lui présenter le problème suivant.
Shym a été libérée dans une des réserves de la Team Rocket, un bric-à-brac d'objets en tout genre dont l'utilité lui paraît obscure. Le miroir sans tain est toujours présent, comme lors de chacun de ses tests, remplaçant tantôt une porte, tantôt l'ouverture d'un couloir, tantôt l'un des paravents délimitant les compartiments des salles de test.
Cette fois-ci, elle a une liste d'objets à récupérer. Bien évidemment, ils sont cachés dans les endroits les plus inaccessibles du dépôt et elle devra user de toute son ingéniosité pour les récupérer.
Une ampoule électrique, un seau bleu, un tournevis orange et une photographie du fils de Madame Boss, le regretté (mais pas par tous) Giovanni. Voilà la liste des objets à récupérer, du plus facilement accessible au plus difficile à débusquer.
L'ampoule électrique, c'est facile : elle est dans la lampe pendue au plafond. Il suffit de se hisser à hauteur et de la détacher.
Des tuyaux s'appuient contre les murs voilà de quoi grimper à hauteur. Shym assure sa prise, pose un pied sur le crépit qui lui irrite les coussinets, s'agrippe des deux mains au tuyau, lève l'autre pied pour le poser au mur...
Le tube plie sous le poids de la pokémone et commence à se détacher du mur. Yeux écarquillés de surprise, Shym se sent partir en arrière et se retrouve sur le dos, le tuyau toujours dans les mains, arraché du mur, des morceaux de plâtre et de crépit constellant sa fourrure moirée.
- L'instabilité ne mène qu'au chaos, susurre Megara dans son esprit. Une base solide élève haut.
Shym se secoue. Elle a besoin de trouver des objets stables et résistants pour les empiler sous la lampe et les escalader sans risque. Mais ils doivent être suffisamment légers pour qu'elle puisse les manipuler à la main sans trop d'efforts, pour ne pas épuiser ses réserves d'énergie.
- Tu as compris le principe de l'exercice, félicite la mentalie.
La femelle mewtwo sourit à moitié et avise une pile de gros objets cubiques. Elle se précipite vers eux, essaye d'en soulever un. Ils sont trop lourds. Il y a des choses à l'intérieur qui les rendent trop lourds à soulever. Peut-être pourrait-elle en pousser quelques-uns et les utiliser comme base, mais elle ne pourra pas les empiler.
- Vous savez ce qu'il y a dans ces caisses ? s'enquiert Chen, le nez collé au miroir sans tain. Si c'est des bouteilles de grandes cuvées, je doute que la Boss se réjouisse à l'idée de les savoir entre les pattes de cette psychopathe.
- Vous voyez le mal partout, soupire Sapin, visiblement gavé. Vous voyez vraiment le mal partout. Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir dans ces caisses, qui soit si fragile ?
- Oh bon sang Sapin ! Vous nous avez tous condamnés !
La curiosité de Shym prenant le dessus, elle vient d'utiliser un pied-de-biche pour servir de levier et arracher le couvercle de la caisse. À l'intérieur, elle trouve d'étranges objets de métal, constitués d'un tuyau fin avec des poignées et des mécanismes compliqués. En le tripotant un peu, elle remarque qu'il faut mettre des choses plus petites à l'intérieur pour le faire fonctionner. Elle est curieuse de savoir à quoi ça peut bien servir.
- Repose ça ! panique Megara. Repose ça tout de suite !
- Mais à quoi ça peut bien servir ? Pourquoi est-ce entreposé là ? Et si c'était un potentiel outil pour retrouver les objets restant ?
- Ne. Touche. Pas. C'est un lanceur de projectiles. C'est très dangereux.
Shym porte l'objet à hauteur de son visage. Une cale permet de l'appuyer à son épaule et de pointer l'extrémité du tube vers une potentielle cible. Le petit levier déclenchant le mécanisme de lancement n'est pas accessible pour ses doigts sphériques, et de toute façon, les projectiles manquent. Le métal est glacé et désagréable au toucher.
- C'est inutile sans projectiles, juge Shym. Et je n'ai pas l'entraînement pour le manipuler, de toute façon.
Elle lâche l'objet dans la caisse, négligemment, le trouvant sans intérêt.
- Vous rendez-vous compte que nous sommes passés à deux doigts de la catastrophe ? Que si elle avait eu la curiosité de chercher les munitions, elle nous aurait sauté à la gorge et tous canardés ?
- Chen, soupire Sapin, êtes-vous seulement certain qu'elle ait une quelconque conscience du but de ces objets ? Et qu'est-ce donc, d'ailleurs ?
Chen se mordille la lèvre inférieure.
- AK-47, finit-il par laisser tomber. Une arme d'avant le Cataclysme. D'avant la Dernière Guerre. C'est ce genre d'armes, recréées illégalement, qui sont en train d'être utilisées contre les pokémons. C'est la raison pour laquelle le mâle est parti rassembler les pokémons les plus puissants qu'il puisse trouver. La raison pour laquelle nous devons entraîner la femelle.
- Et bien, siffle Sapin, éberlué. Je savais que la situation était critique, mais j'ignorais qu'il y avait des armes d'avant la Dernière Guerre qui étaient impliquées.
- Et bien, maintenant, vous savez, répond Chen en frissonnant. C'est pour ça qu'il ne faut pas que la femelle ait accès à ces armes. Elles sont trop meurtrières. Même entre les mains d'un enfant, elles peuvent tuer.
Shym considère à nouveau les caisses, et la lampe accrochée au plafond. Si elle se débrouille bien, elle n'aura besoin que d'une seule d'entre elles. Il lui suffira de se tenir sur la pointe des pieds et d'utiliser sa queue pour ne pas perdre son équilibre. En tendant les bras au-dessus de sa tête, elle pourra manipuler l'ampoule et tenter de la détacher.
La caisse ouverte est vidée de son contenu et posée, à l'envers, sous la lampe. Pour assurer sa stabilité, Shym pose ses pieds très précisément sur les parties les plus résistantes du fond. Puis elle lève les yeux vers l'ampoule.
Tirer doucement ne marche pas. Tirer en tournant permettrait peut-être de la décoincer ?
Ça marche dans un sens, ça ne marche pas dans l'autre. C'est étrange, mais Shym ne s'arrête pas à ce détail et tourne dans le sens qui marche, en tirant tout doucement vers le bas. Avant de se rendre compte que ça marche même si elle ne tire pas.
L'ampoule une fois dans ses mains, elle découvre que la base est sculptée en vis. Très ingénieux système.
Manquent le seau bleu, la photographie de Giovanni et le tournevis orange. Elle décide de commencer par le tournevis. À moins qu'il n'ait été placé exprès dans un emplacement inaccessible, il devrait logiquement se trouver dans un lieu de rangement spécial pour les outils. Sans doute une boîte facile à transporter, pas une grosse caisse de stockage comme pour les « fautpastoucher ».
Elle saute à bas de son perchoir et fouille des yeux les piles d'objets. Une boîte de transport adaptée spécialement à des outils manipulables par des humains pour réaliser de petits travaux, ça ne doit pas être bien plus grand que son avant-bras, et pas peser bien lourd – les humains sont plus faibles que les pokémons. Ça doit aussi être organisé avec des compartiments, pour trier les outils, compartiments ouverts laissant voir leur contenu. Mais la boîte en elle-même doit logiquement être compacte, pour un rangement et un transport plus efficaces. Donc, ça doit être une boîte qui se déplie, ou avec des tiroirs. Enfin, plutôt qui se déplie. Ouverte, elle donnerait un accès facilité aux outils alors qu'une boîte à tiroirs demanderait une manipulation de tous les instants, distrayant l'ouvrier et lui faisant perdre du temps.
Néanmoins, son raisonnement pourrait être erroné, aussi ne se focalise-t-elle pas uniquement que sur cette idée qu'elle a de la boîte dans laquelle pourrait être rangé le tournevis orange.
Elle fait le tour de la pièce plusieurs fois. La faim la creuse, c'est désagréable. Toujours nulle trace de la boîte à outils, du seau bleu ou de la photographie. Quelque chose ne va pas dans sa démarche. Elle a ouvert tout ce qu'elle pouvait ouvrir, placards, boîtes, elle a tout retourné, elle n'a rien trouvé.
Elle s'assoit pour réfléchir, couvant la pièce de ses yeux plissés, sourcils froncés.
Les portes.
Elle n'a pas ouvert les portes pour chercher derrière. Elle est partie du principe que le test était confiné aux quatre murs les plus proches. Sans doute est-ce une erreur.
La première porte qu'elle ouvre lui oppose un peu de résistance car elle est lourde. De l'autre côté, un espace étroit – peut-être un mètre de côté dans ses dimensions horizontales – qui s'ouvre très haut et très profond, avec des câbles qui pendent. Elle s'accroche au chambranle et se penche en avant, scrutant les ténèbres. Elle a besoin d'y voir clair. Elle a besoin d'une source de lumière.
Elle note l'existence de la cavité et referme la lourde porte, en ouvrant une autre. C'est un tableau électrique, les fusibles sont en position de couper le courant. Elle préfère ne pas tripoter les interrupteurs, par prudence. Elle y reviendra en dernier recours, mais pas avant.
D'autres portes, d'autres locaux sanitaires – robinets d'eau, accès aux égouts – et enfin, enfin, un genre de placard encastré duquel tombent des balais et d'autres objets. Sa vision est obscurcie, quelque chose est enfilé sur sa tête. Elle se dégage – c'est un seau bleu. Et au fond du placard se trouve une boîte métallique dépliable, munie d'une poignée, contenant des outils. Elle sélectionne un tournevis à manche orange et porte ses trésors sur la caisse à l'envers au centre de la pièce.
Il ne manque que la photographie, objet plat et fin pouvant se trouver n'importe où, glissé derrière un placard, sous un tiroir, dans le tableau électrique, tombés dans l'obscurité de la fosse aux câbles, ou au fond d'une des caisses pleines de « fautpastoucher ».
- Ça va, tu t'en sors ? s'enquiert Megara.
- Ça va, c'est assez logique quand on y repense. J'avais bien anticipé la boîte à outils, simplement oublié de regarder partout. Ça ne se reproduira plus à l'avenir.
- Ça vaut mieux, commente la mentalie. Sur le terrain, lorsque tu devras te battre, tu auras besoin d'avoir tous tes sens en éveil pour ne rater aucune information, sans te fier uniquement à tes perceptions psychiques. Beaucoup de tes adversaires seront protégés par un voile de ténèbres embrumant ton esprit. Tu dois savoir utiliser tes yeux.
Shym acquiesce. Megara a l'air d'en savoir long sur le combat, elle est impressionnée.
- Sur le combat, non, corrige l'évolie de type psy. Mais sur la survie face à un pokémon de type ténèbres, oui, malheureusement, j'ai quelques connaissances.
Elle ajoute, déterminée, qu'on ne l'y reprendra plus jamais. La pokémone chromatique préfère ne pas insister.
En farfouillant dans le placard à balais, Shym trouve une lampe de poche qu'elle arrive à faire fonctionner assez rapidement. Elle s'en sert parcimonieusement pour inspecter les coins d'ombre.
- Elle a retrouvé les trois objets qu'elle devait trouver, remarque Chen. Vous pourriez mettre fin au test et la sortir de cet endroit avant qu'elle ne trouve les munitions et ne nous canarde.
Sapin secoue la tête.
- Madame Boss a laissé tomber la photographie de son fils alors qu'elle montait dans l'ascenseur. Puisque Shym est là, autant lui faire récupérer la photo au fond du puits plutôt que de dépêcher une équipe spéciale.
- Vous comptez trop sur l'aide de cette créature, grogne Chen. Un jour, elle va se retourner contre vous et vous n'aurez même plus vos yeux pour pleurer.
- Je prends le risque.
- À votre guise.
Shym se résout à jeter un œil dans le puits obscur. Elle en a la chair de poule. Elle n'a pas confiance en cet espace obscur et étroit dont elle ne comprend pas la fonction et où des câbles font partie d'un mécanisme qu'elle n'appréhende pas encore. Néanmoins, elle a cherché partout, sauf là.
La lampe-torche éclaire l'espace sombre, révélant une fosse profonde de deux mètres seulement, ainsi qu'un système de poulies sur lesquelles s'accrochent les câbles. Une forme plate et blanche repose dans la poussière tout au fond. La photographie !
Shym s'apprête à sauter mais songe que la porte se refermera derrière elle, l'empêchant de remonter. Il lui faut d'abord la caler, en position ouverte, ce qu'elle fait à l'aide de la caisse en bois, dans laquelle elle replace une partie de son précédent contenu. Descendre dans la fosse, récupérer le document et remonter à la force des bras ne lui prend que quelques instants.
- Félicitations ! Commente Megara à l'adresse de la femelle mewtwo. Sapin est très satisfait de ton travail. Par contre, évite autant que possible à l'avenir de manipuler les armes que tu as manipulées. Ou tout autre objet pouvant être dangereux pour un humain. Chen n'est pas dans son assiette.
- Compris, répond la pokémone chromatique. En attendant, je pourrais avoir un truc à manger ? J'ai super faim !
- Au fait, continue la mentalie, lors du prochain test, je n'aurai pas le droit de t'aider.
- Mais tu ne m'as pas porté beaucoup assistance aujourd'hui.
- Oui, approuve l'évolie psychique, c'est pourquoi Sapin aimerait tester ce que tu es capable de faire totalement sans mon aide.
Shym acquiesce doucement dans l'esprit de la mentalie.
- Vous voulez vraiment retirer tous les dispositifs de contrôle pour le prochain test ? grogne Chen. C'est de la folie furieuse.
- Ses pouvoirs sont faibles, argumente Sapin. Elle passe les tests tant bien que mal, avec l'aide de Megara. J'aimerais savoir de quoi elle est capable une fois livrée à elle-même.
- Vous êtes fou.
Sapin hausse les épaules en notant des chiffres sur son calepin. Il compare les résultats des senseurs avec les données qu'il a pour Megara. Shym n'arrive pas à la cheville de la mentalie, mais la mentalie est particulièrement bien entraînée pour un capsumon sauvage. Ce n'est pas surprenant que Kami, le futur compagnon de Shym, l'ait choisie pour veiller sur la jeune créature.
Toujours aussi intrigué par le comportement de la capsumone mauve, il la regarde se terrer sur les genoux d'Agatha, frissonnant au moindre mouvement de lui ou de Chen. Pour une raison qui lui échappe, elle a peur des mâles. Il préfère ne pas chercher à savoir pourquoi.
Shym prend le temps cette fois-ci de savourer son repas, qu'elle mange en compagnie de Madame Boss et d'une femme blonde nommée Domino. C'est sa récompense pour avoir retrouvé la photographie. Les deux femmes réagissent très différemment lorsqu'elles parlent de Giovanni. Domino est très triste, elle pleure régulièrement mais parvient à se contrôler pour ne pas fondre en sanglots trop bruyants, tandis que Madame Boss est plus détachée, résignée, comme si la mort de son fils était quelque chose qui devait se produire, quelque chose d'inéluctable.
La pokémone frissonne. Comment réagirait-elle si Kami tombait au combat ? Portera-t-elle son deuil pendant de longues années, comme Domino ? Ou se résignera-t-elle pour continuer à froidement exécuter son devoir, comme Madame Boss ?
