- Elle est parfaitement inoffensive. Vous pourriez éviter de la confiner dans sa pokéball comme vous le faites. Estimez-vous chanceux qu'elle soit d'un tempérament plus calme et plus compréhensif que le mâle.
Chen croise les bras face à Madame Boss, venue critiquer sa façon de traiter Shym. Il est déchiré entre deux craintes : d'un côté, il tremble à l'idée que la mewtwo femelle soit prise de folie et devienne incontrôlable mais de l'autre, la terrifiante cheffe de la Team Rocket a pouvoir de vie et de mort sur lui. Il ne pourra pas lui tenir tête éternellement.
- Je comprends, continue la vieille dame depuis son fauteuil roulant, que vous souhaitiez éviter tout débordement, mais en la séquestrant ainsi, vous risquez de déclencher ce que justement vous cherchez à éviter. C'est un peu paradoxal, vous ne trouvez pas ?
- C'est un spécimen de laboratoire, d'abord et avant tout, insiste le vieux scientifique. Elle n'a pas à être logée comme une princesse.
- C'est la compagne du pokémon le plus puissant du monde, corrige Madame Boss. Nous devons nous en occuper comme d'un trésor précieux. De son état mental et physique lorsque le mâle reviendra, dépendra son assistance dans la protection des pokémons contre ceux qui veulent les massacrer. Dois-je vous rappeler que si nous perdons cette guerre pour protéger les pokémons, c'est l'ensemble des sources de revenus de la Team Rocket qui s'effondrera ?
- Je ne vois pas où est le problème, défie Chen.
- C'est moi qui vous nourrit, rétorque Madame Boss en faisant faire demi-tour à son fauteuil.
- Attendez !
Elle interrompt sa sortie et jette un œil par-dessus son épaule.
- Quoi ? grogne-t-elle.
- Si nous faisons faire des tests plus souvent à la femelle, dans des salles plus grandes lui offrant plus de liberté ainsi qu'un certain confort, est-ce que ça pourrait suffire ?
- Je ne vois pas où vous voulez en venir...
Chen déglutit.
- Ce qui n'est pas bien, c'est de garder la femelle enfermée trop longtemps dans sa pokéball, n'est-ce pas ?
- C'est un fait, répond prudemment Madame Boss.
- Alors, continue Chen, si nous rapprochons les tests, et que nous mettons au bout plus de récompenses, alors, ça pourrait compenser le fait qu'elle n'ait pas de chambre ! Elle n'en aurait pas besoin, puisqu'elle ne resterait alors dans sa ball que le temps strictement nécessaire pour se reposer entre deux tests.
Madame Boss acquiesce doucement.
- Ne la tuez pas à la tâche, siffle-t-elle entre ses dents. Je ne tiens pas à écourter le faible nombre d'années qu'il me reste à vivre.
Elle quitte le poste d'observation, accompagnée par le doux vrombissement du moteur de son fauteuil.
- Que s'est-il passé ? souffle Sapin à Agatha.
- Remontrances de la Boss concernant la trop grande froideur avec laquelle vous considérez Shym. Comment agiriez-vous avec elle, si elle était humaine ?
Le jeune chercheur khmelnitskien ferme à demi les yeux et acquiesce doucement. Oui, d'un certain côté, le cobaye possède un niveau de conscience sub-humain à humain. Mais de l'autre, c'est un capsumon, juste un capsumon, et il craint qu'en la considérant comme un être humain, elle ne s'imprègne. L'imprégnation d'une créature comme elle serait absolument terrifiante. Il a pu observer des cas de capsumons habituellement paisibles, cerfs, lapins et lièvres, corbeaux et blaireaux, créatures absolument adorable lorsqu'elles sont encore à leur premier stade de métamorphose, être imprégnées par des promeneurs trop sensibles à leurs grands yeux mouillés. Il en frissonne encore.
Si un capsumon dressé apprend à respecter les humains et à ne pas les attaquer, même pour défendre son panier, un capsumon sauvage touché par un humain intègre aussitôt l'ensemble de l'humanité comme des membres de son espèce, qu'il doit absolument chasser de son territoire et considérer comme de potentiels rivaux ou partenaires amoureux. Les conséquences sont terribles, quand on sait la puissance qu'un capsumon peut développer.
Il doit absolument éviter ce genre de dérives avec Shym.
Dans le giron d'Agatha, Megara glousse et secoue la tête. Lorsqu'il l'interroge, elle se contente de le fixer avec suspicion en montrant les dents, comme elle le fait avec tous les mâles.
- Qu'est-ce qui vous préoccupe ? interroge Agatha de sa voix chevrotante.
- Je, euh... hésite Sapin.
- C'est Shym, n'est-ce pas ?
Il baisse les yeux sans rien dire.
- Shym est une brave fille, continue Agatha. Elle ne vous en voudra pas si vous lui faites faire des exercices difficiles. Elle est trop innocente et naïve pour vous accorder la moindre pensée mauvaise.
- C'est autre chose, avoue Sapin. Je crains... je crains l'avoir imprégnée lorsque j'ai nettoyé la crème anglaise qu'elle s'était mis partout.
- Vous avez peur qu'elle vous préfère à son compagnon ? Ou est-ce autre chose ?
Ses yeux fatigués se plissent, cherchant à percer les pensées de l'homme devant elle.
- Non, je dois sans doute me tromper, répond Sapin en s'éloignant.
« Vicieux » siffle Megara entre ses dents, dans son langage de pokémone. « Vicieux mâle. Tu ne vaux pas mieux que lui. Vous êtes tous pareil. Pervers ! Cochon ! »
La pokéball contenant Shym est ouverte par Sapin à l'entrée de la salle. Il lui fait signe de pousser la porte.
- Cette fois-ci, explique-t-il, Megara ne te viendra pas en aide. Tu dois deviner toute seule ce qu'i faire.
Elle sourit en coin, tente de lire les pensées de l'humain. La déconfiture ne se fait pas attendre.
- Chen a arrangé ce test seul, glousse Sapin. Je n'ai pas la moindre idée de ce qui se trouve derrière cette porte. Tu pourras lire mes pensées autant que tu veux, tu n'y trouveras rien.
Il ouvre la porte et la garde ouverte le temps que la pokémone passe par l'ouverture.
- Allez, bonne chance !
Le battant est verrouillé derrière elle, par sécurité, mais aussi, sans doute, parce que le test implique qu'elle sorte par l'autre côté. Elle ferme les yeux et tente de calmer les battements fous de son cœur affolé. Elle déteste être enfermée. La pièce est grande, rendant supportable l'oppressante sensation de claustrophobie malgré le faux plafond de tissus, suspendu un mètre ou deux au-dessus de sa tête.
Des cordes sont tendues dans tous les sens. Difficile au premier coup d'œil de dire si elles servent toutes de soutien à telle ou telle structure, ou si certaines déclenchent un mécanisme quelconque.
Les paravents qui délimitent l'espace sont les mêmes que ceux déjà utilisés lors des autres tests. Elle les reverra sans doute encore de nombreuses fois.
Elle fait le tour de l'espace ainsi délimité au sol. C'est un genre de labyrinthe pas très compliqué, bien que l'aspect tortueux des passages puisse n'être qu'une conséquence de l'installation complexe de mécanismes actionnés à la corde. Elle découvre ainsi de nombreuses poulies, de grossiers objets pesants plus ou moins accessibles, deux barils suspendus à quelque chose situé de l'autre côté du faux plafond, et un lourd panneau coulissant verticalement de l'autre côté duquel elle peut apercevoir la porte de sortie et une table. Au moment où elle va se détourner, elle voit la clenche remuer, et une personne en noir passer prudemment la tête par l'ouverture. La jeune fille dépose rapidement un plateau de nourriture et une pokéball sur la table avant de s'enfuir à toutes jambes, terrorisée par la vue des deux yeux émeraude de Shym l'espionnant à-travers le lourd panneau vertical.
Shym tourne dans la salle, suivant les cordes avec attention. La plupart d'entre elles ne sont que des montants de soutien pour les cloisons et le mobilier, mais celles supportant les barils vides passent par un mécanisme invisible, de l'autre côté du faux plafond, pour arriver jusqu'au panneau obstruant le passage vers la sortie. Prise d'une intuition soudaine, elle sélectionne un baril depuis lequel elle peut surveiller la porte-guillotine et porte de tout son poids à l'intérieur. Le panneau coulisse vers le haut.
Le problème est donc simple : récupérer les poids éparpillés dans le labyrinthe et les placer dans les deux barils vides. Une fois chargés, les barils vont faire contrepoids et soulever la porte, lui donnant accès à la sortie.
Elle bat ses flancs de sa queue. Les poids sont éparpillés dans toute la labyrinthe, les retrouver ne sera pas une partie de plaisir.
Elle fait un premier tour pour récupérer tous ceux qui sont facilement accessibles. Elle en profite pour repérer les mâts au sommet desquels des poids ont été fixés.
Durant son second passage, elle retourne aux mâts. Le faux plafond n'est pas horizontal à leur niveau, mais forme un tube avec juste assez d'espace pour qu'elle puisse grimper jusqu'au sommet. Elle n'a aucune idée de comment monter là-haut.
Les deux chercheurs, perchés sur un palier intérieur de la grande cage d'escalier, contemplent la pokémone qui s'évertue à escalader le mât lisse. Le faux plafond en tissu fonctionne comme un miroir sans tain : Shym ne peut pas voir ce qui se trouve de l'autre côté, mais eux peuvent observer Shym.
- Elle n'y arrivera pas, commente Sapin. Pas sans ses pouvoirs psychiques. Je doute qu'elle vienne à bout de l'exercice sans avoir besoin de manger entretemps.
- Vous plaisantez ? rétorque Chen. Elle va abattre toute votre installation dans moins de deux minutes, démolir la porte, et venir nous arracher les yeux.
- Ah ? fait Sapin.
Il se penche par-dessus la rambarde.
- Très ingénieux, commente le chercheur khmelnitskien. Elle a beaucoup de ressource, et un moral d'acier. Je me demande ce que ça donnera en situation réelle de combat.
Chen se précipite vers son collègue.
- Ne. Faites. Pas. Ça. Ne la mettez surtout pas en situation de combat.
- Mais telle n'en était pas mon intention, répond Sapin en dénouant prudemment les doigts du Japonais de son col de chemise.
Il prend le temps de rajuster sa cravate et de défroisser quelques plis.
- Elle n'est pas encore prête, continue-t-il. Elle ne tiendrait pas cinq minutes. Il faut attendre qu'elle développe encore ses pouvoirs psychiques, et qu'elle parvienne à utiliser des attaques un peu plus potables. Elle maîtrise le choc mental, mais n'arrive pas à se résoudre à l'utiliser de manière à endommager sa cible. Il nous faut trouver un moyen de l'encourager à attaquer.
De l'autre côté du faux plafond, Shym a enroulé sa queue autour du mât pour s'en servir comme support et éviter de glisser. Petit à petit, elle rampe le long du poteau, le serrant entre ses genoux et ses mains, se dépliant et se repliant comme un asticot. Elle avance lentement mais sûrement, atteint la cible, lâche les mains pour la décrocher, commence à glisser, se rattrape. Elle n'abandonne pas, remonte, ajuste ses membres autour du mât et observe le mécanisme qui maintient le poids en l'air. C'est un simple crochet passé dans un anneau.
Plutôt que de descendre l'objet entre ses mains, elle le laisse tomber par terre avec une expression de soulagement sur le visage, et glisse doucement à sa suite, visiblement épuisée.
- Elle est intelligente, mais aussi docile, commente Sapin. Elle aurait pu décrocher le poids à distance avec sa psychokinèse, abattre le mât en supprimant ses ancrages, ce genre de choses. Mais elle limite l'utilisation de son psi. Je me demande pourquoi...
Encore un mât à escalader. Elle aurait bien décroché l'objet à distance, mais la portée de ses pouvoirs est encore limitée. Elle sent la présence de Megara mais ne peut pas communiquer avec elle, sa télépathie n'étant pas assez puissante. Elle arrive à déplacer des objets, mais à condition qu'ils soient proches. Et avec l'escalade que la récupération des poids demande, pas question de gaspiller de l'énergie psychique si un simple mouvement de la main peut décrocher la cible.
Courageusement, elle enroule sa queue endolorie autour du poteau, le serre entre ses genoux fatigués, se soulève en tirant sur les bras et en poussant sur les jambes. Encore. Encore. Encore.
Elle s'interrompt à mi-course pour reprendre son souffle. Elle n'arrivera pas jusqu'en haut. Elle doit utiliser son psi pour atteindre la cible.
Difficile de se concentrer à déplacer quelque chose tout en faisant de son mieux pour ne pas tomber. Elle y parvient pourtant, lâche le poids qui lui dégringole dessus. Surprise, elle lâche prise et s'étale par terre. Sonnée, il lui faut quelques instants pour arriver à se lever. Des papillons noirs clignotent devant ses yeux et ses oreilles bourdonnent.
À tâtons, le temps que sa vision revienne à la normale, elle se dirige vers un des barils suspendus au plafond, et place le poids dedans. La porte est à présent assez soulevée pour qu'elle puisse ramper en-dessous. Il y a encore des poids supplémentaires dans le puits d'ascenseur, mais elle ne se sent pas d'humeur à jouer l'acrobate dans les câbles.
- Vous voyez, insiste Sapin, elle ne réalise pas le test en entier. Vous avez présumé de ses capacités.
Chen grogne pour toute réponse alors que Shym se tortille pour passer dans la petite ouverture entre la porte-guillotine et le sol du hall d'entrée, dans lequel le test est installé.
Elle panique. Elle risque de se coincer. Elle ne doit surtout pas se coincer là-dessous. C'est horrible. Elle ne peut plus respirer.
Elle pédale dans le vide avec ses pattes arrière, gratte le sol de ses mains, s'aplatit par terre. Le sol est trop lisse, elle glisse sans parvenir à avancer. La panique la prend. Elle ne veut pas rester coincée. Si elle ne sort pas rapidement de là, elle va y passer.
Quelques dernières contorsions, pendant lesquelles elle soulève un peu plus la porte, et la voilà enfin libre, roulée en boule sous la table le temps de se calmer.
- Megara, calme-la s'il te plaît, murmure Agatha à l'oreille de la mentalie.
La pokémone acquiesce doucement et entre en communication télépathique avec Shym.
- Bien, fait Sapin en gribouillant des notes sur son calepin. J'éviterai de recommencer ce genre d'expérience à l'avenir. Chen, vous présumez trop des capacités du cobaye et vous ne prenez pas assez en compte ses spécificités individuelles. Vous allez finir par me la faire mourir de peur.
Il jette un œil à la créature toujours roulée en boule sous la table.
- Megara, occupe-toi de la calmer s'il te plaît.
La mentalie s'interrompt au milieu d'une phrase pour contempler l'humain de grands yeux surpris. Quoi, il y a des mâles qui se préoccupent du bien-être des femelles ? Non, impossible. Elle a dû rêver.
