- J'ai du mal à croire qu'elle et lui font partie de la même espèce.
La voix féminine soupire. Les couvertures sont chaudes, le panier est confortable et à l'abri des courants d'air, une odeur appétissante indique que les gamelles sont pleines.
- Pourtant, renchérit une voix beaucoup plus vieille, c'est bien le cas. Mais…
- Mais quoi ?
Un bourdonnement, quelques couinements.
- Mais, reprend la vieille voix, je ne peux pas m'empêcher de la regarder autrement.
- Autrement comment ?
Le ton de la jeune voix est suspicieux.
- Je ne sais pas trop, admet la voix plus âgée. Elle me rappelle Fior, elle me rappelle Giovanni. Elle me rappelle mes enfants.
Un temps de pause, puis :
- Tu penses que je perds la boule, c'est ça ?
Léger son de cheveux volant dans l'air au rythme d'une tête énergiquement secouée de gauche à droite.
- Non, pas du tout ! affirme la voix la plus jeune. C'est normal, de vouloir se raccrocher à quelque chose ou à quelqu'un, quand on a perdu un être cher…
Ronronnement d'un persian.
- Moi-même, continue la jeune voix dans un murmure, moi-même je me dis, tant que son persian sera encore en vie, une partie de lui restera auprès de moi…
Frissonnement accompagné d'un couinement de pneus sur le sol.
- Domino, tu es aussi perdue que moi.
- Un seul être vous manque et tout est dépeuplé…
Un temps de pause.
- Bon, il faut la réveiller. Sapin a prévu deux séries de tests pour elle aujourd'hui – pardon, deux séances d'entraînement.
Soufflement énervé.
- C'est pas comme ça que j'ai l'habitude d'entraîner mes pokémons. Ça demande trop de temps, trop d'infrastructures, trop de personnel. Voilà bien les scientifiques : toujours à vouloir tout faire en grand, même quand quelque chose de plus simple et de moins coûteux ferait tout autant l'affaire. Toujours mieux, toujours plus. Pff.
Bourdonnement, couinement. Les sons sont très proches. Une main secoue l'épaule de la pokémone roulée en boule sous sa couverture, dans son panier.
- Debout, Shym ! C'est l'heure !
La mewtwo émerge péniblement de son demi-sommeil et se retrouve nez-à-nez avec Madame Boss dans son fauteuil à moteur, et Domino, toujours en tenue de deuil, serrant un persian dans ses bras.
- Qu'est-ce qu'il y a au programme du jour ? s'enquiert la pokémone chromatique en s'étirant.
La vieille dame grogne.
- Encore un truc bien perché, répond-elle entre le peu de dents qu'il lui reste.
Shym bat ses flancs de sa queue, le nez dans son assiette, pensive.
- Tu aimes tes gamelles ? interroge la blonde Domino, un peu inquiète.
- Oui, répond Shym sans lever le nez de son repas. C'est gentil de me donner des choses.
Elle s'assoit, accroupie, essuie sa bouche d'un revers de la main, enroule sa queue autour de ses pattes. Elle ressemble à un chat mal proportionné.
- C'est rigolo, continue-t-elle, d'avoir écrit « bol » sur les bols.
Les deux humaines s'entre-regardent et éclatent de rire.
- C'est ton nom, explique Domino. Shym. C'est ce qui est écrit sur les bols. C'est ton nom.
L'intéressée baisse la tête et plaque ses oreilles en arrière. Elle n'est pas aussi futée qu'elle le pensait. C'est vexant.
- Allez, viens, encourage Domino. Le prochain exercice a lieu dans le gymnase.
La pièce est immense, avec plein de choses accrochées aux murs et suspendues au plafond, qui défient l'imagination et la capacité de réflexion de la jeune pokémone. Elle ne comprend pas en quoi tous ces équipements peuvent avoir une quelconque utilité. Une chose est certaine, elle se tient dans des rangées de sièges destinés à accueillir les spectateurs de ce qui se passe en-dessous.
- Il te faut ton chemin décrocher, pour l'espace traverser et à cette pièce échapper. Interdit de léviter.
Shym tourne la tête, cherchant Megara des yeux. Elle ne trouve qu'une grande double-porte maintenue ouverte et bloquée par une glace sans tain. Mal à l'aise et un peu frustrée de ne pas avoir encore le droit d'entrer en communication directe avec un pokémon, elle bat ses flancs de sa queue moirée et observe la série de cordes et d'objets suspendus.
Patiemment, immobile, elle calcule les possibilités – si elle tranche telle corde à distance, en utilisant sa rafale psy, les objets suspendus vont tomber de telle façon et pendre dans cet ordre, ce qui ne lui permet pas de traverser, il faut trouver une autre solution – jusqu'à soudain réaliser quelque chose. Quelque chose de tellement simple, quelque chose de tellement évident, qu'elle ne sait pas trop quoi en penser. Quel est le but de l'exercice, finalement ? Celui que Megara lui a annoncé, ou celui qu'elle vient de deviner ?
Trois cibles sont suspendues au plafond, marquées l'une d'un point noir, l'autre de trois points et la dernière, de deux. De toute évidence, pour relâcher les bons cordages dans le bon ordre, elle doit atteindre les cibles – d'abord celle avec un seul point, ensuite celle avec deux points et pour finir, celle avec trois points. C'est d'une simplicité infantile.
Sa première attaque est trop à droite. La suivante est trop à gauche. La troisième est trop basse.
Elle plisse les yeux. Voilà donc le but véritable de son entraînement : améliorer sa précision. La manœuvre est loin d'être gagnée d'avance.
- Elle vise encore très mal, à cette distance, constate Chen.
- Bien évidemment, répond Sapin en prenant des notes. Elle n'a presque aucun entraînement. Sa force de base est peut-être supérieure à celle de n'importe quel autre capsumon, elle n'en reste pas moins très jeune et sans expérience du combat.
- Mais, remarque Chen après un instant de réflexion, ne risque-t-elle pas de savoir mieux viser une fois cet exercice complété ?
Sapin hausse un sourcil et pose des yeux incrédules sur son collègue.
- Risque ? Vous avez bien dit, « risque » ? En quoi est-ce un risque ? Ça serait plutôt un succès !
- Un succès dans le sens de la destruction totale de l'humanité, grogne le vieux Japonais.
Il se lance dans une diatribe qu'Agatha résume en une phrase :
- Le blabla paranoïaque habituel, rien de bien important.
Shym est surprise lorsque la première partie de la passerelle tombe du plafond et rebondit deux ou trois fois au bout de ses cordes. Prudemment, la pokémone s'approche du garde-corps qui borde les gradins et jette un œil à la passerelle qui se balance doucement un mètre plus bas. Elle respire un grand coup, mais n'ose pas sauter. Elle préfère prendre le temps de descendre les deux autres moitiés du trajet avant de se jeter dans le vide.
La deuxième cible est trop loin, même après une dizaine d'essais elle ne l'a toujours pas touchée. Le seul moyen qu'elle a de s'en rapprocher est d'avancer sur le chemin instable suspendu au plafond.
Tremblant de la tête aux pieds, elle passe une jambe par-dessus la rambarde, puis l'autre, ferme les yeux, et lâche prise.
- Ouch, commente Agatha alors que Shym s'étale de tout son long sur le sol du gymnase.
- Elle n'a pas regardé où elle mettait les pieds, s'est emmêlée dans les cordes et a dérapé, commente Sapin. Megara, si elle est toujours capable de se tenir debout, fais-la remonter par l'escalier à droite et recommencer. Si elle n'est pas en état, elle peut abandonner et sortir.
La mentalie cligne des yeux, un peu surprise, en direction du scientifique. Elle reste un petit peu sceptique quant à ce qui semble être de la compassion, mais pourrait tout autant n'être que du pragmatisme basique. Non, les mâles n'ont aucune compassion pour les femelles qui ne leur servent à rien. Si Shym échoue, si Shym ne passe pas ses entraînements et ses tests correctement, elle subira sans doute un sort similaire à celui qui fut le sien. Les mâles sont sans pitié, quelle que soit l'espèce.
- Shym, souffle-t-elle, c'est comme tu veux. Tu peux abandonner, ou recommencer.
- Je vais le passer, leur fichu test, réplique la pokémone en se massant la cheville. Ils vont voir de quoi je suis capable ! Tomber ne fait pas si mal que ça ! Je recommencerai autant de fois qu'il le faudra !
- Ne te force pas, répond la mentalie.
- Oh mais je ne me force pas, répond la mewtwo femelle. J'ai seulement décidé d'aller jusqu'au bout, coûte que coûte.
Elle rajoute, timidement, comme pour elle-même :
- Pour que Kami soit fier de moi quand il rentrera.
La mentalie baisse la tête alors que ses oreilles pendent de part et d'autre de son visage.
- Ne compte pas trop dessus, Shym. Fais-le pour toi. Pas pour lui.
- Peu importe, répond son interlocutrice en haussant les épaules. Pour moi, pour lui, l'important c'est que j'arrive au bout de l'exercice, non ?
Soupire de la part de l'évolie de type psy.
- Tu comprendras la différence, un jour, murmure-t-elle en se laissant tomber à plat ventre dans le giron d'Agatha. J'espère juste que tu ne comprendras pas quand il sera trop tard.
À nouveau la pokémone passe par-dessus la rambarde mais cette fois-ci, elle prend le temps de glisser doucement, retenue par les mains, jusqu'à atteindre sans encombre l'oscillante plateforme.
Elle manque de choir à nouveau, se retient aux câbles, parvient à l'extrémité, et touche aisément la seconde cible. Le second tiers de la passerelle lui passe à un cheveu du bout du nez dans sa chute, l'effrayant. Frissonnant de la tête aux pieds, elle prend plus de temps et plus de recul pour atteindre la dernière cible et faire descendre la dernière partie du pont suspendu.
Chen, le nez contre la glace sans tain, contemple avec une sorte d'euphorie le spectacle qui s'étale sous ses yeux. La pokémone vient de s'effondrer juste devant la porte de sortie, haletante, à bout de forces et de nerfs.
- Vous aviez raison, Sapin, elle n'est pas encore aussi dangereuse que je l'imaginais. Je vous dois des excuses.
- Gardez-les pour plus tard, rétorque l'intéressé avec humeur.
Il range précipitamment son carnet de notes dans la poche de sa blouse et se lance dans les escaliers, déplaçant sans ménagement la glace sans tain qui les sépare du gymnase. À grand-peine, Agatha s'extrait de son siège et claudique derrière Chen, qui lui-même boite déjà dans les gradins.
Sapin est déjà auprès de Shym, la rejoignant dans une glissade sur les genoux.
- Ça va ?
Elle lève des yeux épuisés vers lui et acquiesce doucement.
Elle se relève en tremblant le moins possible, enroulée dans sa queue. La présence de cet humain la met mal à l'aise. Sa gentillesse et l'attention qu'il lui porte font vibrer les cordes sensibles de son être et réchauffent son âme. C'est très agréable. Mais ça lui fait peur. Elle a peur de préférer, à la longue, la présence de l'humain à l'absence de Kami.
