- Je dois vous féliciter pour le calme dont vous avez fait preuve, murmure Madame Boss.
Elle contemple Sapin par-dessus les piles de papier qui encombrent son bureau. Ses yeux sont cernés et enfoncés dans leurs orbites. Les soucis accentuent ses rides et des affiches de propagande pour la sauvegarde des capsumons et la dénonciation des gens souhaitant les faire disparaître ornent ses murs. Des organigrammes de stratégie de communication, des plans de sauvetage économique de la Team Rocket, des cartes gribouillées de différentes stratégies militaires complètent le tableau. Les secrétaires et les assistants s'activent.
- Vous n'avez pas à me féliciter, répond Sapin. Je ne fais que mon travail.
- Vous avez des enfants, répond la vieille dame. Vous avez une épouse. Vous avez une famille.
- Et alors ?
- Et alors ? s'étonne Madame Boss. Et alors, vous n'avez pas peur de ne jamais les revoir s'il arrivait un accident avec la femelle ?
Sapin cligne des yeux.
- Elle se comporte comme une jeune adolescente, répond-il. Beaucoup de menaces et d'angoisses, mais aucun risque sérieux. Pour le moment.
- C'est là votre analyse ?
- En fait, continue le scientifique en se passant une main derrière la nuque, elle me rappelle ma propre fille ! C'est stupide, n'est-ce pas ?
La vieille dame baisse les yeux.
- Non, murmure-t-elle, ce n'est pas stupide. Tout nous rappelle nos enfants.
Elle frappe ses flancs de son encombrante queue. Elle est encore frustrée d'avoir dû tout recommencer la veille, juste parce qu'elle avait laissé traîner cet appendice caudal un peu trop long, et qu'il avait frôlé le sol un court instant. Elle en a peut-être profité pour, la queue bien à l'horizontal cette fois, améliorer sa technique de déplacement suspendue la tête en bas. Elle a pu ainsi tester différentes prises avec les mains et les pieds, mais on ne lui a pas laissé autant de temps pour s'entraîner qu'elle l'aurait souhaité. On ne la laisse jamais s'entraîner aussi longtemps qu'elle le souhaiterait. On ne la laisse jamais rien faire. Mais que peut-elle faire pour protester ? Pas grand-chose. Elle n'a que peu de pouvoirs, pas d'amis, et elle est tellement seule.
Pourvu que Kami revienne bientôt.
Elle a faim, on ne lui a rien donné la veille au soir ni ce matin malgré ses terribles dépenses énergétiques de la veille. Ça ne peut signifier qu'une chose : le test qu'elle va devoir passer a pour but d'évaluer ses capacités cognitives et physiques. Interdiction d'utiliser ses pouvoirs psychiques.
- Ce test est impossible, murmure Megara d'un air de ne pas y croire. Impossible à résoudre. Test impossible. Abandonne et tu auras du gâteau. Ce test est impossible.
Puis plus rien. Shym cligne des yeux, étonnée, et prend ensuite le temps d'observer son environnement.
La porte à guillotine est de retour, avec ses deux barils qu'il faut remplir de poids afin qu'elle s'ouvre. Un seul problème néanmoins : porte et barils se trouvent de l'autre côté d'une paroi de plexiglas. Même si Shym estime parvenir à briser la séparation, elle sait que l'exercice y perdrait tout son intérêt. S'il n'est pas, comme le lui a annoncé Megara, impossible à résoudre.
Les poids et elle-même se situent de l'autre côté de la paroi. Une gouttière spiralée traverse cette paroi à plusieurs reprises, par des ouvertures grosses comme le poing, atteignant le sol du côté de la porte de sortie. Sa pokéball est posée sur la pile de poids. C'est la seule chose qui semble assez petite pour traverser les ouvertures du mur transparent.
Shym veut en avoir le cœur net. Elle récupère la ball et la pose dans la gouttière, tout en haut. Elle roule sans problème, fait un tour, deux tours, entame le troisième et dernier. La pokémone la récupère avant qu'elle ne disparaisse définitivement de l'autre côté, hors de sa portée. Bien. Elle a trouvé le moyen de passer d'une moitié à l'autre de la pièce. Mais comment transporter les poids ?
- Bravo, ironise Chen, votre singe a appris à faire passer le rond dans le rond et le carré dans le carré.
- Ne la prenez pas pour plus bête qu'elle ne l'est, rétorque Sapin sèchement.
- Oh ça, il n'y a aucun risque ! Elle est suffisamment intelligente pour attendre avant de nous tuer tous. Attendre que vous l'entrainiez et lui permettiez d'augmenter la puissance de son corps et de son esprit !
Sapin contemple Chen par-dessus ses lunettes avec un air de vouloir lui répondre « Ah oui, vraiment ? » d'un ton dubitatif mais finalement, le Khmelnitskien se contente de ne pas répondre, une fois de plus. Il scrute avec attention les réactions de son sujet d'étude sans prêter attention au paranoïaque Japonais.
Cette fois-ci, ledit Japonais paranoïaque prend des notes, avec ferveur. Mais personne ne lui prête attention.
Et si les poids pouvaient rentrer dans la pokéball ? Elle n'en est pas très convaincue, mais elle ne voit que ça comme solution. Si ça ne marche pas, si aucune des possibilités qu'elle envisage ne fonctionne, alors, il sera toujours temps d'abandonner. Mais elle n'abandonnera pas sans avoir essayé.
Les poids n'entrant pas seuls dans la pokéball, elle décide de tester en portant l'objet dans ses bras avant de rentrer dans la ball. C'est un succès.
Rapidement, elle fait plusieurs allers-retours, prenant un poids dans les bras, posant la ball dans la gouttière avant de s'y glisser, attendant que la ball ait roulé jusqu'au sol pour en sortir, plaçant le poids dans l'un des barils et retournant dans la ball dont elle sort dès le premier demi-tour dans la gouttière, afin de la saisir au passage lorsqu'elle entame le second tour. C'est compliqué, ça demande des réflexes pour que la ball ne se retrouve pas coincée du mauvais côté de la paroi de plexiglas, mais elle parvient tout de même à soulever la porte-guillotine suffisamment pour pouvoir ramper dessous.
Chen est bouche bée. Jamais il ne se serait imaginé voir un pokémon utiliser sa pokéball comme un outil, au lieu de la considérer au mieux comme une caisse de transport, au pire comme une prison. Les bras lui en tombent. Elle est très, très intelligente, et possède la capacité de penser différemment des autres pokémons.
Un instant plus tard, le temps de prendre quelques notes empreintes de méfiance, il se secoue mentalement. Il ne devrait pas, au contraire, être surpris par les capacités de la femelle ! Lorsqu'on sait que le mâle a un esprit assez tordu pour se comporter comme le ferait n'importe quel tueur en série humain, quoi de plus naturel qu'une femelle qui sait faire abstraction de l'outil pour n'en voir que l'utilité ?
- C'est absolument fascinant, commente Sapin. Elle développe son ingéniosité à une vitesse hallucinante. Jamais je n'aurais pensé voir un capsumon passer ce genre de test. D'habitude ils sont plutôt hostiles envers leur capsule… C'est vraiment fascinant…
Il continue de gribouiller dans son carnet.
- Oh, pardon, je ne voulais pas déranger…
Domino, qui vient d'ouvrir la porte – réelle celle-ci – de la salle de test, recule avec un geste d'apaisement envers Shym.
- Vous ne dérangez pas, répond la pokémone. Nous venons de terminer. J'attends qu'ils viennent me chercher.
L'humaine regarde la pokémone, la ball que celle-ci tient dans sa main, puis de nouveau la pokémone, et enfin, cherche du regard les scientifiques.
- Ils vont arriver, assure Shym.
- En attendant, propose l'humaine, ça te dirait de venir prendre le thé avec moi ? Il me reste une paire de cupcakes sans glaçage et un fond de boîte de macarons. C'est pas grand-chose, mais toute seule, je ne me résoudrais jamais à tout finir.
La pokémone remue une oreille. Elle a déjà mangé des macarons, c'était délicieux, mais cette fois-ci, elle sera la seule interlocutrice possible de l'humaine blonde et déprimée qui s'habille tout le temps en noir. Elle se gratte le dessus du crâne du bout de la queue en pesant le pour et le contre.
- Si tu ne veux pas, c'est pas grave, continue l'humaine en s'éloignant.
Elle a pris sa décision. Passer du temps en compagnie de cette discrète mais encore relativement jeune femelle, la fera changer d'air.
