Shym émerge doucement de dessous la couette. Un lit humain, c'est plutôt confortable, même si c'est un peu intimidant par rapport au panier qui lui a été attribué. L'humaine à ses côtés a les joues humides – Shym sait qu'elle a pleuré dans son sommeil, pleuré d'avoir perdu le mâle qui partageait sa vie. Elle en a beaucoup parlé, toute la soirée, mais par intermittences, entrecoupant ses souvenirs de longs quarts d'heure de silence. Le dîner leur a été servi dans les appartements de Domino, et Madame Boss est passée le temps de boire un café fort en compagnie de sa belle-fille. Shym a alors songé à l'étrange lien qui unit les deux femmes, l'une étant la mère du défunt époux de l'autre. Elle s'est prise à s'interroger sur le lien qu'elle pourrait avoir avec les « parents » de Kami, quels qu'ils soient, si un jour elle les rencontrait.
De lourdes bottes courent dans les couloirs. Les sbires Rocket se sont agités toute la nuit. Elle pourrait lire leurs pensées fugitives et ainsi savoir de quoi il retourne, mais elle hésite, n'y voyant aucun intérêt personnel. Qu'ils courent tant qu'ils veulent pendant qu'elle, elle dort. Ça n'a pas d'importance.
Elle ne sait pas si elle doit quitter le lit discrètement pour ne pas réveiller l'humaine, ou au contraire, secouer doucement cette dernière par l'épaule. C'est la première fois qu'elle dort avec quelqu'un. Ce n'est pas désagréable d'avoir un peu de compagnie. Ça change de l'ordinaire. Est-ce que Kami dormira avec elle lorsqu'il sera rentré ?
- Domino…
Elle ose à peine effleurer l'esprit de l'humaine endormie.
- Domino ?
Les yeux de la femme papillonnent elle les frotte, constate qu'elle a pleuré, essuie ses joues et peigne ses cheveux avec ses doigts.
- Wha… répond-elle en bâillant largement. Qu'y a-t-il ?
- Je me demandais…
Shym hésite un peu avant de poser sa question, oreilles basses, toute timide.
- …c'est quoi, être un couple ?
- …tu peux pas attendre que j'ai pris mon petit-déjeuner ?
La pokémone se sent toute honteuse d'avoir dérangé son hôtesse elle bredouille que c'est pas grave, que ce n'est pas la peine de répondre, qu'elle ne voulait pas, qu'elle n'a pas besoin…
Domino lève une main que Shym suit attentivement de ses yeux écarquillés l'humaine la gratte derrière les oreilles.
- C'est normal de se poser des questions. J'y répondrai, assure la femme. J'y répondrai. Mais peut-être pas tout de suite. C'est… encore un peu douloureux pour moi. De l'avoir perdu.
Shym acquiesce doucement. Alors c'est ça, être un couple ? Souffrir quand l'autre n'est pas là ? Ça a l'air d'être quelque chose de vraiment terrible.
La porte s'ouvre à la volée, laissant voir un sbire essoufflé et épuisé.
- Elle est là ! La voilà ! Je l'ai trouvée !
C'est de la pokémone qu'il parle, elle le sent bien. Elle cligne des yeux d'un air stupide, oreilles toutes droites sur sa tête, un peu ébahie par la surprise. Bientôt d'autres sbires, puis Sapin, suivent. Elle ne sait plus trop où se mettre.
- Te voilà enfin ! soupire le scientifique. Nous savions que tu étais encore quelque part dans la maison, mais impossible de te retrouver. Tu nous as fait peur !
- Peur ?
Ces humains… se sont fait du soucis pour elle ? Ces humains se sont inquiétés à son sujet ?
L'homme s'avance, faisant reculer les sbires. Shym rentre la tête dans ses épaules.
- Tu es partie après le test, sans dire où tu allais, reproche le scientifique.
Shym se recroqueville encore plus dans le lit, tirant la couverture par-dessus son nez. Une main se lève. Elle sait qu'elle a mal agi, qu'elle n'a pas réfléchi, qu'elle n'a pas pensé aux personnes qui s'occupent d'elle au quotidien. Elle espère juste que la correction ne durera pas trop longtemps.
La main se pose sur sa tête et la gratte derrière les oreilles, comme l'a fait Domino quelques minutes auparavant.
- Penses-y la prochaine fois, d'accord ? murmure Sapin. Qu'on sache où tu es, comme ça, on ne se fera pas de soucis.
Elle acquiesce, prise de remords. Il est tellement gentil avec elle, et elle…
- Désolée…
- C'est pas grave. Mais comme ça, tu sauras pour la prochaine fois, d'accord ?
Elle acquiesce encore une fois, vigoureusement. Elle se sent un peu stupide, et irresponsable.
Elle se rend compte, en étant pilotée jusqu'au gymnase, que personne ne s'est occupé de préparer son prochain entraînement – ou test – et que les deux scientifiques qui l'encadrent doivent improviser, faute de temps. Elle laisse tomber ses oreilles, enfonce sa tête dans ses épaules une fois de plus et enroule sa queue autour d'elle. Megara s'approche à petits pas, détachée, se contentant simplement de faire un grand détour pour ne pas s'approcher des humains mâles.
- Bon, fait Sapin en se grattant la gorge. Euh, j'avais prévu un parcours complexe pour te pousser dans tes retranchements et déclencher le développement de nouveaux pouvoirs psychiques, mais on va se contenter d'un entraînement physique je crois. Saut en hauteur, qui est un point que nous n'avons pas encore abordé, et peut-être un peu d'entraînement au tir de précision.
Les deux pokémones acquiescent lentement.
- Bien, euh, voilà, on va mettre en place deux-trois trucs, et je vais vous laisser, d'accord ?
Nouvel acquiescement lent. Les placards du gymnase sont ouverts, du matériel est sorti et installé. Des barres horizontales maintenues par des poteaux gradués, avec des matelas épais installés presque en-dessous, ainsi que des séries de haies. Puis les humains se retirent et Shym se retrouve seule avec Megara.
La mentalie se gratte derrière les oreilles avec une patte arrière.
- Alors, contente d'avoir mis toute la maison sens dessus dessous ?
Shym soupire.
- On pourrait éviter d'en reparler ?
- Au contraire, rétorque la pokémone mauve en sautant sur un épais matelas, parlons-en.
Elle prend le temps de tourner plusieurs fois sur elle-même avant de se coucher.
- Parlons-en. Pourquoi n'as-tu pas fui plus loin ?
- Pardon ?
La femelle mewtwo cligne des yeux sans comprendre.
- Mais je n'ai pas fui ! proteste-t-elle. J'ai été invitée par Domino à prendre le thé et j'ai oublié de prévenir. Je n'ai pas fui !
Elle plisse les yeux et fronce les sourcils. Sa voix se fait plus terrible.
- Je n'ai pas fui. Je ne dois pas fuir. Je ne fuirai pas. J'affronterai le danger en face, toujours. Je ne suis pas une lâche !
Sans crier gare, Megara éclate en sanglots.
- Meg… Meg ?
Shym se précipite en avant pour l'entourer de ses bras.
- Meg, je suis désolée. Je ne voulais pas te faire de la peine. Je suis désolée, Meg. Pardon…
La mentalie continue de pleurer pendant quelques instants encore. Elle parvient enfin à se calmer.
- Non, murmure-t-elle en reniflant. C'est moi qui suis désolée. Je ne devrais pas te mettre ça sur les épaules. Je ne devrais pas étendre mes propres problèmes personnels aux autres.
- Meg, murmure Shym, que t'est-il arrivé ?
Doucement, l'intéressée lève une patte à hauteur de son oreille blessée. Puis elle se secoue et saute à terre, ignorant la question.
- Et si tu commençais par un saut à quatre-vingt centimètres ? Sans utiliser tes pouvoirs ? On montera la barre au fur et à mesure, et après, on verra pour que tu t'entraînes à sauter plus haut en formant des tremplins de tes pouvoirs psy. Comme quand tu avais fait ton entraînement au saut en longueur dans la cage d'escalier.
La pokémone chromatique acquiesce.
- Et, demande-t-elle, s'il reste du temps, on pourra faire de l'entraînement au tir de précision ? Je pense que ça serait particulièrement utile.
La mentalie acquiesce doucement.
- C'est très pertinent.
- Et vous, cher collègue, que pensez-vous de ça ?
Sapin se tourne vers Chen, carnet en main et sourire au visage. Ça fait près d'une heure que les scientifiques, et d'autres membres du personnel, sont installés dans les gradins du gymnase, et observent les deux pokémones s'entraîner. Le sérieux dont elles font preuve a quelque chose de fascinant pour ces humains habitués à se croire supérieurs. Là, sous leurs yeux, les deux femelles leur prouvent que les pokémons n'ont pas besoin des humains pour améliorer leurs capacités par des exercices. Contempler ce spectacle est pour tous les sbires un appel à l'humilité et au respect.
Chen ne répond pas. Il tire la langue, visage crispé. Les jointures de ses doigts ont blanchi à force de serrer le crayon avec lequel il prend des notes.
- Chen ? insiste Sapin.
- Il ne vous entend pas, répond Agatha.
Son visage montre sa préoccupation.
- Il a une idée derrière la tête, explique-t-elle. Et j'ai peur que ça ne soit pas une bonne idée.
Sapin est troublé par les paroles de la vieille femme, habituellement peu loquace à son encontre.
- Que voulez-vous dire ?
Elle hausse les épaules.
- Rien. Je ne suis qu'une vieille femme sénile.
Le scientifique khmelnitskien a l'impression de regarder vraiment Chen pour la première fois. Pour la première fois il voit la grandeur déchue, l'amertume, les connaissances accumulées pendant plus d'un demi-siècle de recherches intensives, tout ce qui fait un très grand nom bien vite et bien ingratement oublié. Pour la première fois, Sapin se rend compte que Chen n'est pas qu'un petit vieux mentalement dérangé, mais que si une seule barrière mentale supplémentaire cédait, il en deviendrait potentiellement dangereux.
Alors l'Européen se promet de surveiller l'Asiatique de très près, mais sans rien dire à personne, pour ne pas inquiéter son entourage. Après tout, il est peut-être lui-même un peu trop méfiant. Qu'y a-t-il de mal après tout à prendre des notes en observant un sujet d'étude ?
