Elle n'a fait qu'entrapercevoir le ciel et le monde du dehors, mais déjà, toutes ses pensées sont fixées sur cette seule idée. Elle a pu voir, pour la première fois de sa vie, le monde du dehors. Toutes les fenêtres en effet sont habituellement masquées de lourdes tentures, et Shym n'avait encore jamais eu l'occasion de jeter un œil derrière. C'est avec stupéfaction qu'elle a découvert l'existence, et la couleur, du ciel. Des tonnes de questions se bousculent dans sa tête, comme : d'où vient la lumière qui éclaire le dehors ? Ou encore : où trouve-t-on les gâteaux à l'état sauvage ? Et quelle est la différence entre le gâteau sauvage et le gâteau assaisonné pour être mangé ? Combien de variétés de choses-sauvages-qui-font-des-gâteaux existe-t-il ? Combien d'autres humains existe-t-il ? Et les pokémons ? En un mot : qu'y a-t-il dans le monde du dehors ?
Et Kami, où est-il dans tout ça ? Quelle est la taille du monde, pour que Kami mette tellement de temps à rentrer ? Quelles choses fantastiques est-ce que Kami peut voir durant ses voyages ? Dans quel lieu enchanteur, sous quelle partie du ciel, est-il en ce moment ? Et comment fait-il pour dormir, s'il y a tellement de lumière dehors ? Tant de questions !
Dehors… Combien sont-ils à vivre au-dehors ? Combien de jolies filles Kami va-t-il rencontrer, dehors ? Sont-elles plus jolies qu'elle ? Et s'il ne revenait pas parce qu'elle est moins intéressante que les autres filles du dehors ?
Et si… et si Kami ne voulait pas revenir, parce qu'elle n'a pas envie de faire ces choses avec lui, qu'elle a vues dans l'esprit de Sapin ? Après tout, elle n'a jamais vu les humains se toucher l'un-l'autre avec la bouche (Domino dit : « s'embrasser ») comme si c'était quelque chose de commun qu'on peut faire avec tout le monde. Ils ne le font qu'en privé, avec une personne spéciale. Domino, elle l'a lu dans l'esprit de la femme, ne le faisait qu'avec Giovanni. Elle y pense tout le temps, d'ailleurs, et ça la rend triste, de ne plus pouvoir le faire. Sapin, c'est pareil, dans ses pensées, il ne le fait qu'avec la femelle qui est la mère de ses enfants. Mais les sbires qu'elle a surpris dans un coin de couloir, semblaient gênés d'avoir été observés dans cette activité. C'est donc quelque chose de normal, puisque tout le monde le fait, de spécial, puisque ça ne se fait qu'avec une seule personne qu'on aime très fort, et d'intime, puisque ça ne se fait pas en public. Alors, ce n'est pas si grave que ça, n'est-ce pas, si elle se force un peu pour le faire juste avec Kami, lorsqu'ils sont juste tous les deux, et juste assez pour qu'il reste avec elle, n'est-ce pas ?
Elle frissonne, perdue dans ses pensées, flottant dans le monde impalpable de l'intérieur de la pokéball.
Le monde extérieur l'aspire soudain et elle se matérialise dans le gymnase. Un courant d'air froid lui caresse la nuque : une fenêtre est ouverte, tous les stores sont levés, et le ciel bleu est visible de partout, accompagné par sa lumière si particulière, tellement différente de celle des lampes humaines. Devant elle se dresse Chen et tout partout, des paravents, des cordes, des poulies, les éléments habituels. Mais surtout, surtout, le ciel, tout là-haut, et les odeurs étranges du monde du dehors.
- Alors, hoquette Chen avec le même sourire crispé que lors du test précédent, toujours pas décidée ?
Elle penche la tête de côté. Décidée à quoi ? L'esprit de l'humain est flou et rempli de sadiques images fantasmées. De toute évidence, le vieillard est en train de perdre la tête. Mieux vaut ne pas traîner sous son crâne et se contenter d'un léger contact avec les zones de son cerveau dédiées au langage.
- Bon, continue-t-il, puisque tu n'es pas encore prête à…
Il a un tic nerveux.
- Et bien, essaye de résoudre ce problème ! conclut-il. Et garde bien en tête que ça va être long, très long. Et pénible, très très pénible. N'hésite pas à faire une pause ou à t'évanouir si tu en ressens le besoin !
L'homme l'effraye elle ne comprend pas ce qu'il veut, ce qu'il cherche. Aussi se jette-t-elle tête la première dans la résolution des énigmes, déplaçant des poids, réfléchissant à l'utilisation des outils, au fonctionnement des mécanismes, utilisant ses pouvoirs psychiques avec parcimonie, observant de tous ses yeux pour pouvoir se téléporter n'importe où au besoin. La voix de Chen résonne toujours dans sa tête, prétendant que quand tout sera fini, elle lui manquera. Mais quand [i]quoi[/i] sera fini ?
Son poil se hérisse sur sa queue et le long de son échine.
- C'est quoi ?
Sapin, encore fatigué, sa troisième tasse de café de la journée à la main, contemple les notes que Chen lui a laissées, ainsi que l'installation qui occupe tout le gymnase. Finalement, il rassemble son courage et ses forces pour se concentrer sur son collègue.
- Je peux savoir ce que vous faites ?
Le Japonais ne lui répond pas tout de suite, et Agatha doit lui répéter plusieurs fois la question de Sapin pour qu'il daigne enfin répondre.
- Je la pousse dans ses derniers retranchements, rétorque Chen. Ce n'est pas ce que vous vouliez faire ? La pousser à développer le plus de mécanismes d'attaque et de défense possible ? Et bien, moi, je teste ses nerfs. Jusqu'à ce qu'elle craque, qu'elle nous attaque tous, et que vous reconnaissiez enfin le danger qu'elle représente pour nous tous !
Il pointe du doigt la porte, fermée, du gymnase.
- Elle ne va pas tarder à vouloir s'enfuir. Vous allez voir.
Sapin est pris à la gorge par un mauvais pressentiment et il se précipite à l'intérieur du local, où Shym a été laissée seule, fenêtres ouvertes en grand.
- Shym !
Elle tourne la tête en entendant son nom.
- Oui ?
Elle est assise sur le rebord d'une des fenêtres de grand local, situées tout en haut des murs, comme toutes les fenêtres des gymnases. Son regard est fixé sur le monde extérieur.
- Je fais une pause, explique-t-elle. Mais je me suis peut-être laissé un peu emporter.
Elle utilise ses pouvoirs psychiques pour flotter jusqu'à Sapin et se pose devant lui.
- Est-ce que j'ai traîné ? s'enquiert-elle. Je vais reprendre l'exercice là où je l'avais laissé.
Ses oreilles sont pointées vers l'arrière et son regard est vague.
- Ce… c'est pas grave, répond Sapin. Tu peux faire des pauses si tu veux. C'est un peu notre faute si les exercices ne sont pas correctement préparés. Au fait, tu t'en sors comment ?
Elle étouffe un rire et se gratte la tête d'un air gêné.
- Ce n'est pas du tout le même niveau que ce à quoi j'étais habituée, admet-elle. Les problèmes sont presque impossibles à résoudre, mais en même temps, ils sont très répétitifs. J'ai plus de mal à trouver les lieux où les outils et autres accessoires dont j'ai besoin sont cachés, qu'à les mettre en relation pour venir à bout des énigmes.
- Tu peux t'arrêter quand tu veux, répond Sapin.
Shym ne comprend pas pourquoi, mais il a l'air soulagé.
- Je m'excuse par avance de ce que je vais faire, lui dit-elle soudain.
Les cheveux du scientifique se hérissent sur sa nuque. Que va-t-elle lui faire ?
- Oh, donc c'est ça… murmure la pokémone tristement après quelques instants de contact télépathique profond. Chen a vraiment une dent contre moi, et vous vous inquiétiez de savoir s'il était parvenu à me pousser à l'erreur.
Elle secoue la tête tandis que le bout de sa queue remue.
- Bien, conclut-elle, je n'ai qu'à faire en sorte d'être plus prudente avec lui. Mais…
Son regard émeraude se perd en direction des fenêtres.
- Est-ce qu'on pourrait faire certains exercices en extérieur ? Je… n'ai pas encore eu le temps de vraiment bien voir le dehors… Et si vous continuez à m'enfermer comme ça, je risque de ne plus résister à la tentation de sortir faire un tour toute seule. J'ignore alors jusqu'où mon instinct me portera, quand je me résoudrai à rentrer, ni même si j'aurai envie de rentrer.
Doucement, Sapin saisit la jeune femelle par le poignet et serre sa main entre les siennes.
- Je pensais, lui explique-t-il, pouvoir passer la moitié du temps à diriger tes entraînements, et l'autre, à t'enseigner toutes les choses qui pourraient t'être utiles – la lecture, l'écriture, les sciences naturelles, les mathématiques – mais la situation actuelle ne nous le permet pas.
Il cherche des yeux un siège pour s'y asseoir rapidement Shym démonte une partie des installations pour dégager deux chevaux d'arçon qu'elle règle en hauteur pour qu'ils puissent s'installer tous les deux confortablement.
- Tu es, explique Sapin, par ta naissance, un des capsumons les plus puissants du monde. Tu le sais, n'est-ce pas ?
Elle acquiesce doucement.
- Et tu as sans doute deviné, que tous les capsumons du monde sont actuellement en danger, n'est-ce pas ?
- Pas vraiment, répond Shym d'un ton amer. Je n'ai aucune idée de ce que ça représente, tous les capsumons du monde. Je ne sais même pas ce qu'est le monde.
- J'aurais aimé que les choses se passent autrement, soupire l'humain. C'est ce que j'espérais. Avoir tout mon temps pour t'étudier, t'enseigner. Mais les réunions auxquelles j'assiste en ce moment… Nous n'avons plus le temps. Kami reviendra bientôt, et nous serons fixés sur ton rôle, mais en attendant, il est impératif que tu sois parfaitement capable de te débrouiller sur le terrain.
- Alors, conclut Shym, je dois m'entraîner dehors. Sur le terrain. En situation réelle.
