- Bien, fait Chen.
Mais derrière ce demi-compliment se cachent des horreurs que Shym n'ose pas regarder en face. Elle se mord les lèvres, oreilles plaquées en arrière, enroulée dans sa queue, et fait de son mieux pour ne pas y penser, pour ne pas voir, pour ne pas sentir. Elle doit se concentrer sur l'exercice, et sur ce que l'humaine veut lui dire. Rien de plus. Les souvenirs, rêves, fantasmes, traumatismes de cet esprit dérangé, ne doivent en aucun cas la perturber. Elle doit absolument, impérativement, rester concentrée.
- Tu dois, annonce Chen, récupérer trois clés différentes afin d'ouvrir la porte qui te mènera à la prochaine partie du test.
Pendant que le scientifique parle, l'élecsprint plante ses pattes dans le sol afin de se décharger de son trop-plein d'électricité. Pour éviter qu'il ne courre dans tous les sens, Shym le rappelle dans sa pokéball.
- Où se trouvent ces clés ? demande Shym.
Chen sursaute, couvre ses oreilles de ses mains.
- Lalalalala les pokémons ne parlent pas…
Elle hausse les épaules, mais au fond d'elle-même, une inquiétude et une angoisse grandissent doucement, qu'elle ne parvient pas à balayer.
- Allez, va chercher la clé, encourage Chen.
Il fait de grands signes en direction d'un des couloirs étroits qui partent de la nouvelle salle. Habituée aux exercices, Shym suit les directives et se tortille dans un passage étroit barré par des sortes de lianes. Elle en ressort épuisée.
Le terrain qui s'ouvre à ses yeux est sablonneux. Tout à l'extrémité se trouve un terrible et énorme pokémon aquatique, portant une clé autour du cou. Elle tente de s'approcher prudemment elle est attaquée avec fureur et ne s'en sort qu'en se jetant à nouveau dans les lianes. Mais celles-ci l'enserrent et l'attaquent. Elle n'a d'autre choix que de faire face à la bête cracheuse d'eau.
- En avant, Élecsprint !
Le chien aboie férocement en sortant de sa pokéball, ce qui a pour effet de faire sortir de sous le sable deux kraknoix. Shym réfléchit très vite. Si les créatures de type sol ne sont pas arrêtées à temps, jamais l'élecsprint ne pourra venir à bout de sa cible et la clé restera inaccessible. Elle n'a le temps de sortir qu'une seule pokéball avant que les fourmis-lions ne soient dans la trajectoire du chien électrique. Mais elle est elle-même un pokémon.
D'un geste vif, elle jette une octillery sur le kraknoix le plus lointain et plaque le second au sol. Une violente décharge électrique lui frôle le dos la cible est touchée, la clé est libérée. Elle pousse son kraknoix en direction de l'octillery qui s'en saisit d'un tentacule libre, et se précipite sur son butin. Lorsqu'elle tente de revenir à la salle principale, les lianes lui barrent toujours le passage.
- Ce n'est pas juste ! tonne-t-elle à l'adresse de Chen. Je suis venue à bout de l'énigme de cette salle ! Laissez-moi ressortir !
Le silence de l'esprit fermé du vieillard est sa seule réponse.
- Et bien, tant pis ! lance-t-elle en guise de dernier défi. Je vais passer en force !
Puisque rien ne se passe et que personne ne réagit, elle grimace et ordonne à l'élecsprint d'utiliser sa morsure enflammée pour dégager les lianes encombrantes. Dès qu'un espace suffisant est ouvert, elle se faufile dedans, rappelle l'octillery, et serre sa queue tout contre elle pour la tenir hors de portée des féroces kraknoix. Quelques lianes bouchent le passage derrière elle, la protégeant in extrémis des deux féroces carnivores.
Enfin, elle émerge à l'air libre, égratignée de partout par de féroces épines, mais encore capable de se battre. Les sbires la couvrent de huées. Pourquoi tant d'hostilité ? Où sont passés ceux qui auparavant lui prêtaient main-forte et soutien durant ses exercices ? Pourquoi a-t-elle à ce point la désagréable impression d'être un agneau jeté dans l'arène pour le bon plaisir des spectateurs ?
Les liens sont serrés et féroces. À chacun de ses mouvements, les cordes de chanvre s'enfoncent plus profondément dans sa peau. La personne qui l'a ainsi ligotée est très, très douée. C'est du grand art, de la pure tradition japonaise.
Sa tête lui fait mal. Elle a été assommée avant d'être traînée ici – mais où est cet « ici » ? Et qui a bien pu faire une chose pareille ? Serait-ce une sorte de coup d'état ou de rébellion ?
Elle rassemble ses pensées éparses et douloureuses. Il y a au moins une personne versée dans l'art japonais des cordes qui est dans le coup. Le ou la commanditaire n'a pas eu peur de s'en prendre à elle, Domino, ancienne membre des forces élites de la Team Rocket et parfaitement capable de tenir tête à mains nues face à un rhinoféros. Donc, les alliés dudit commanditaire sont d'excellents combattants. S'en tirer sans aide ne va pas être facile. Si elle a, comme elle le soupçonne, été visée à cause de son rang et de sa situation au sein de l'organisation, elle ne pourra pas compter sur ses charmes pour échapper à ses bourreaux. Tout au plus risque-t-elle de se placer dans l'embarras si elle tente de faire appel à cette stratégie.
Les cordes sont serrées, elle a du mal à respirer correctement et à penser clairement. Si seulement ses yeux n'étaient pas bandés, elle pourrait y voir plus clair et peut-être trouver un outil quelconque pour défaire ses liens !
En attendant, seule une odeur de poussière et de moisissure accompagne la sensation de sol dur sous son corps endolori, et un horrible silence.
Et de deux. Tout son poil est roussi par les flammes féroces auxquelles elle est parvenue à échapper de justesse à l'aide d'Octillery, mais elle détient la seconde clé. Le passage coudé qui mène à la salle de la troisième clé n'est pas fermé, mais elle a un mauvais pressentiment vis-à-vis des attaques qui sont lancées à-travers le grillage. De faibles éclairs, de petites flammèches à peine tiédasses, des nuages violacés peu épais, rien de tout cela n'est fait pour causer des dommages directs à la cible. Ce peut être un simple leurre – ou ce peut être une stratégie autrement plus dangereuse que des attaques directes.
Par prudence, elle fait appel aux autres pokémons, plus âgés qu'elle et possédant plus d'expérience de combat qu'elle.
- Il ne faut pas écouter les pokémons s'ils parlent ! aboie Chen en secouant les parois de la salle. Les pokémons ne parlent pas ! Il ne faut pas les écouter !
- Je mesure la force de mes troupes, rétorque sèchement Shym.
- Non ! continue d'hurler Chen, bave aux lèvres. Les pokémons ne parlent pas ! Ils ne parlent pas !
Elle plaque ses oreilles contre sa tête pour étouffer les bruits ambiants. Le natu cligne des yeux et égrène des signaux télépathiques en fixant les attaques qui emplissent le troisième passage.
- Cage-éclair… Poudre toxique… Spore… Feu follet…
- Et, qu'est-ce que ça fait ? s'impatiente Shym.
- Paralyse, empoisonne, brûle, répond sobrement le natu.
- Comment traverser ?
- Je peux, répond l'oiseau vert. Je peux traverser. Ça ne me touche pas. Miroir magique ! Mais pas toi. Moi, mais pas toi.
Shym n'est pas certaine de comprendre ce que son interlocuteur veut dire, mais elle lui fait confiance, et l'envoie traverser les nuages de spores et de flammes à sa place, comme il l'a conseillé. Chen continue de hurler comme un possédé, les sbires secouent la structure en vociférant. Elle a peur, peur comme jamais auparavant. À quoi peut-elle s'attendre venant de ces humains en folie ? Et une fois qu'elle sera sortie de cette cage, ne vont-ils pas simplement l'enfermer à nouveau dans sa pokéball pour l'affamer encore plus ? Où sont passés ses alliés, Domino, Sapin, Madame Boss ? Pourquoi Kami n'est-il toujours pas rentré ?
Une larme amère glisse le long de son museau, dans sa fourrure moirée.
Un piaillement la ramène à la réalité. Elle ne sait pas comment il a fait, mais le natu s'est procuré la dernière clé. La libération est proche. Frénétiquement, elle enfonce les morceaux de métal dans les serrures de la grande porte, et tourne, dans un sens puis dans l'autre.
Rien ne se passe.
Chen ricane frénétiquement.
- Boum ! fait-il. Boum ! Il faut faire sauter la porte en réalité !
Elle serre les poings. Elle ne parvient pas à croire qu'elle s'est ainsi laissée berner. Les serrures sur la porte sont des fausses, elles n'ouvrent rien du tout, et les épais panneaux de bois ont été condamnés. Aucun des pokémons qui accompagnent Shym n'est assez fort ni assez efficace pour faire plus qu'égratigner le panneau.
- Voyons, fais-le sauter ! encourage Chen.
Il désigne le pomdepik, appuyé paresseusement contre la porte.
- Boum ! Fais-le sauter !
- Jamais ! proteste Shym. Jamais je ne sacrifierai un de mes semblables pour mon seul profit !
- Tu n'es pas responsable, persuade le Japonais. Tu n'es pas responsable de sa destruction. Et je suis certain que s'il pouvait parler, il te dirait qu'il est très content de te permettre, par sa mort, de continuer à vivre. Allez… euthanasie-le ! Suicide-le ! Boum !
Elle n'ose plus regarder le pokémon insecte en face.
- Boum, boum, chantonne le pomdepik à son tour. Plein de gaz et boum ! Et après plus rien. Boum boum boum…
Elle rappelle ses autres pokémons pour les mettre à l'abri du souffle et, larmes aux yeux, donne son ordre.
