Elle reste un peu sonnée par la puissante explosion pendant quelques instants. Le vacarme des sbires, les vociférations de Chen, la détonation qui a fait sauter la porte – elle n'avait encore jamais entendu pareil charivari. Ses oreilles lui font mal. Entre les deux panneaux de bois pulvérisés, le ver caché dans sa pomme de pin géante est encore vivant, mais incapable de réagir avant un bon moment. C'est un soulagement pour la jeune mewtwo. Finalement, elle n'aura pas causé la mort d'un de ses congénères.
- Il y aura du gâteau à la fin, Shym, encourage Chen. Va chercher le gâteau !

Courageusement elle se relève, couverte d'égratignures et de légères brûlures. Elle peut le faire. Madame Boss compte sur elle pour appuyer les troupes de combat sur le terrain, afin de protéger tous les pokémons du monde. Elle doit passer cet entraînement, aussi difficile soit-il. Si elle abandonne au milieu, alors que ce n'est qu'un entraînement, comment pourra-t-elle être d'une quelconque utilité sur le terrain ? Elle doit absolument tenir bon. Rien ne peut lui arriver de grave. Ce n'est qu'un entraînement après tout. Sapin et Domino sont certainement en train de surveiller Chen de loin, et s'ils autorisent les sbires à la harceler ainsi, c'est sans doute pour tester sa résistance au stress.

Elle va leur montrer de quoi elle est capable. Elle va leur montrer ce que vaut un mewtwo. Elle va pulvériser tous les records de toutes les autres équipes de pokémons à avoir jamais traversé ces parcours d'entraînement. Elle doit le faire, parce qu'elle le peut.


Il a encore passé une nuit blanche, malgré l'insistance de l'équipe médicale, à tourner les résultats dans sa tête, à cherches des études similaires, à comparer, à prendre des notes. Il ressemble à un zombie. Il est trop épuisé et trop nerveux pour dormir convenablement, c'est à peine s'il songe à s'alimenter et pourtant, il refuse toute aide et tout soin, répétant inlassablement que chaque heure compte et qu'il ne peut en perdre aucune, pas même pour s'occuper de sa santé. Il s'est enfermé dans son bureau, au grand dam du médecin.

Les découvertes qu'il a faites en observant et en étudiant Shym sont ahurissantes. Non seulement elle a un potentiel exceptionnel, comparé aux autres capsumons, mais elle a une psychologie loin d'être animale ! Elle a des relations sociales avec ses gardiens qui sont d'égal à égal, et son esprit vif est d'une curiosité insatiable. Son tempérament est loin d'être sauvage – elle ne cherche pas à s'enfuir bien qu'elle n'ait pas été éduquée à rester « au pied » – et elle a même des réflexions et des remarques qui laissent entrapercevoir des raisonnements logiques et cohérents.

Il doit absolument obtenir l'autorisation de publier ces résultats. Ils sont trop importants pour être ignorés par la communauté scientifique, trop importants pour être cachés aux yeux de l'humanité.
Les capsumons sont des êtres plus évolués que les humains. Peu importe s'ils se laissent traiter comme des animaux de compagnie et mener en laisse, ils sont plus évolués que les humains. Leur constitution, leur adaptabilité, leurs capacités de survie, leurs pouvoirs, leur intelligence… Mais alors, pourquoi ne pas détruire l'humanité ?

Il surligne cette phrase et l'agrandit trois fois. On ne voit plus que ça sur l'écran de son ordinateur.
- Parce que notre mission est de protéger cette planète et ses habitants, répond une douce voix derrière lui.
Il se retourne brusquement il avait pourtant fermé la porte à clé ! Une femme filiforme, au teint basané et aux épais cheveux noirs, se tient dans l'embrasure.
- Je suis Clio, lui dit-elle en levant la main sans lui laisser le temps de parler. Je fais partie des espions de Neptune parmi les humains du pourtour méditérannéen. Et oui, je suis une capsumone.
- Mais… que faites-vous là ? finit par haleter le chercheur déboussolé.
- Je fais le tour du propriétaire, répond-elle calmement. J'ai pour mission de repérer les lieux et de trouver des endroits pour que les Généraux des Armées Unifiées puissent loger.

- Les… quoi ?
- Les capsumons légendaires qui ont accepté de suivre le Fils de Mew et de se battre aux côtés de certains humains pour lutter contre ceux qui veulent tous nous détruire. Si Kami ne rompt pas l'accord qu'il a avec vous. D'après ce que j'ai pu voir dans le jardin, il ne sera pas très content quand il reviendra.
Elle inspecte la pièce rapidement.
- Non, trop petit, et pas assez bien agencée.

Elle tourne les talons, ignorant les appels du khmelnitskien, et sans lui donner plus d'explications. L'humain vide son fond de café froid et se précipite dans les couloirs. La tête lui tourne, il trébuche et doit se rattraper à un mur.
- Ça va ? interroge un sbire penché sur lui.
Il se rend compte en revenant à lui qu'il vient de s'évanouir d'épuisement. Désespérément, il s'agrippe à l'uniforme de l'homme penché sur lui.
- Dans les jardins… que se passe-t-il ?

- Chen a invité les sbires à venir voir les derniers tests que doit passer la femelle mewtwo. Il a aussi réquisitionné presque tous les capsumons disponibles. Je ne sais pas trop ce qu'ils sont en train de faire.
- Aidez-moi, murmure le chercheur.
Le sbire le relève.
- Vous devriez plutôt aller à l'infirmerie, lui conseille l'homme en noir.
- Et qui va sauver Shym ?!
- La sauver ? Mais de quoi ?
- De la folie de Chen !


Shym a du mal à reconnaître les lieux et elle croit, l'espace d'un instant, que sa mémoire lui joue des tours. De nombreux détails lui indiquent pourtant que non, que c'est bien ça, qu'elle a bien sous les yeux les mares et le lac dédiés à l'entraînement des pokémons aquatiques. Mais en lieu et place de l'eau claire, des plantes et des créatures non-pokémones, il n'y a plus qu'une sorte de bouillasse violacée aux reflets huileux, qui déborde et recouvre les environs, sur laquelle flottent des containers et autres déchets. L'odeur est insoutenable. Pourquoi avoir détruit pareil écosystème ?

Non, ce n'est pas possible, elle doit se tromper. Ça doit être un leurre utilisé pendant les cessions d'entraînement, les odeurs doivent être émises par quelque pokémon puant embusqué quelque part pour rajouter du réalisme à la scène, et tout sera propre comme avant lorsqu'elle aura terminé le parcours. Elle refuse de croire que ce petit lac enchanteur a été dévasté uniquement pour qu'elle puisse s'entraîner de manière plus réaliste à échapper à des attaques de type poison. Et si les arbres ont l'air un peu plus jaune, ça doit faire partie d'un cycle naturel, ou une illusion d'optique. Rien de plus.

Les bases de fixation d'obstacle sont toutes occupées par de hauts poteaux. Domino lui avait expliqué, entre deux exercices, les entraînements des pokémons aquatiques – tir sur cible immobile et en mouvement, saut en hauteur hors de l'eau, création de puissantes vagues et tourbillons – et les différents agrès utilisés pour chacun d'entre eux. Shym s'était émerveillée devant la diversité et la complexité des attaques des pokémons. Mais à présent, l'heure n'est plus à l'émerveillement. Des loups noirs aboient sur ses talons. Elle saute.

Un peu de la substance violacée l'éclabousse lorsqu'elle retombe sur un des containers qui flottent dans la boue puante. Elle glapit de douleur et de surprise. Ce n'est pas un leurre. Ça brûle, ça démange, ça pique. Elle doit absolument éviter tout contact avec ce poison.
Les loups vont et viennent le long de la berge, se préparent à bondir. Elle doit atteindre les poteaux verticaux et sauter de l'un à l'autre si elle veut pouvoir traverser. L'octillery sera très utile pour s'accrocher, avec ses ventouses collantes.

Le premier poteau est atteint de justesse avant de se lancer vers le second, elle prend le temps de grimper en haut du premier mât. En effet, un rapide calcul lui a montré que sa trajectoire de saut, parabolique, peut l'amener horizontalement plus loin si elle a un point de départ vertical plus élevé – et un point d'atterrissage verticalement plus bas. Sa détente horizontale est de neuf mètres, mais elle peut atteindre les douze, voire les treize, si elle saute depuis le haut d'un mât et se rattrape vers sa base. Le tout est de ne pas laisser sa queue tremper dans le bain corrosif.

Octillery dans les bras, elle enroule sa queue autour du sommet du mât et appuie ses jambes contre le poteau. Déjà elle commence à glisser, elle doit faire vite. Elle ferme les yeux avant de se jeter dans le vide et se recroqueville autour du pokémon-pieuvre en sentant le choc de l'atterrissage. Elle est à moins d'un mètre au-dessus de la surface empoisonnée. Elle l'a échappée belle. Un mot, et Octillery la ramène, lentement mais sûrement, vers les hauteurs.

Encore un grand saut, et elle se trouvera au-dessus du grand bassin, où cerceaux, barres horizontales et cibles lui fourniront des points d'appui plus sûrs et peut-être la possibilité de regagner la terre ferme.


Ses bras lui font mal, mais elle doit tenir bon, et être reconnaissante envers la capacité de son pokémon à léviter au-dessus de la terre ferme plutôt que de maudire son incapacité à flotter au-dessus d'une étendue liquide. Cramponnée à Smogogo, qui lévite au-dessus d'un morceau de terre imbibé de substances empoisonnées, elle tient fermement Élecsprint avec ses genoux et sa queue, tandis que Natu volette au-dessus de sa tête. Elle ne s'est pas méfiée et le regrette amèrement. La zone est protégée par plusieurs pokémons suintant du poison et en crachant des jets brûlants sur quiconque s'approche de la cible principale sur laquelle une image de gâteau est épinglée.

L'exercice n'est pas complexe, mais son niveau de difficulté est extrême. Elle doit absolument se débarrasser des quelques amibes géantes aux formes étranges, si elle veut pouvoir décrocher le gâteau et le rapporter à Chen. « Va chercher le gâteau » a dit le scientifique. Elle va le lui rapporter.
- Natu, Élecsprint ! Attaquez de toutes vos forces !
Des décharges électriques tombent, sans grande efficacité, et le petit oiseau vert se téléporte d'une cible à l'autre pour la picorer de son mieux, jusqu'à en être malade.
- Natu, reviens !

Elle glisse, lâche à moitié l'élecsprint qui se rattrape en la mordant. Elle le rappelle lui aussi, le temps de rétablir sa position sur Smogogo et d'envoyer Octillery se coller à un mât voisin. Cette dernière immobilise les adversaires les plus proches d'une onde boréale, ce qui laisse à Shym le temps de sauter de Smogogo à la cible, de décrocher l'image et de sauter à nouveau sur le dos du pokémon gazeux. Là, elle s'accorde un petite pause, le temps de récupérer la pieuvre, et bondit jusque dans un cerceau suspendu un peu plus loin. De cerceau en cerceau, de mât en mât, elle parvient à rejoindre l'extrémité de la zone infectée, où Chen l'attend.